Sous le soleil tunisien

Samedi 24 

 

Tunis. Une Clio nous attend au sortir de l’aéroport. Direction la Médina. Parking douteux devant la Porte de France, mais gardé par des Tunisiens. « Ça craint rien, on s’en occupe, ne mets pas le frein à main, qu’on puisse la déplacer… » 

Notre premier contact avec la foule, l’ambiance africaine. Pas trop de touristes, Mais ça grouille dans les ruelles. C’est samedi. Et la fin du Ramadan. Peut-être les Tunisiens achètent-ils plus pour célébrer l’Aïd.

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On ne sait plus où regarder, vers quels étals, les cuirs, les corbeilles d’épices, les tissus multicolores et chatoyants, les cuivres qui étincellent, les poteries de toutes formes et de toutes teintes… Un Jeune : « Vous êtes de Saint-Etienne ? » Il a reconnu notre accent, dit-il. Et déjà notre premier « les Verts ! », notre premier « Platini », bientôt un « Rocheteau », pas de « Moravcik ». 

Les rabatteurs essaient de nous entraîner dans leurs magasins : « Entrez, entrez, vous pouvez monter sur la terrasse, c’est gratuit ! ». « Allez les Verts, allez les Verts ! », chante le patron. Vue sur les toits, les terrasses blanches de la Médina, les minarets, le clocher de la cathédrale, là-bas. 

  

Et pour le retour vers la rue, long détour par les salles d’exposition de tapis. « Non, non, vous n’êtes pas obligés d’acheter ? » Mais on ne sait jamais, si des fois l’envie nous prenait ! 

Retour vers la porte de France, vers la ville européenne, vers notre Clio. Mais ils l’ont changée de place ? Où est-elle, notre Clio ? Tête basse, notre « gardien » nous dit que les flics n’ont rien voulu savoir et qu’ils l’ont enlevée, traînée jusqu’à la fourrière. Allons bon, voilà un voyage qui commence bien ! Accompagné d’Hichem, le gardien, Bill notre fils va récupérer la voiture pendant qu’on l’attend patiemment sur un bord de trottoir, nous imprégnant petit à petit de cette vie autre que la nôtre, de ses mouvements, de sa rumeur… 

« Ça y est. Maintenant, je suis en plein dans le voyage, dit Bill. » Direction Bizerte. Un stop très légèrement pas assez marqué et voilà déjà le deuxième incident de parcours : un flic nous arrête, interminable discussion longtemps indécise quant au résultat -il voulait retirer le permis de Bill pour quinze jours, et ne parlons pas de l’amende !-, et puis, « Allez, circulez, mais attention ! » 

Route sans grand intérêt jusqu’à Bizerte, un hôtel -de Paris ? de France ? je ne me souviens plus : une énorme Tour Eiffel était arrimée sur son toit- d’apparence très correcte mais aux draps douteux. Et début de notre campagne gastronomique tunisienne ; premier couscous, celui du soir, avant de dire bonsoir… 

 

Dimanche 25 

Après enquête auprès de l’hôtelier, la soixantaine comme nous, il s’avère que le Karouba du papy existe encore. Cet homme parle avec nostalgie -et regret ?- de la présence française de l’avant et l’après-guerre à Bizerte, rues animées, cafés et restaurants pleins de vie, bals, les pompons rouges qui déambulent dans les rues. Il doit s’en souvenir à peine, il avait quatre ans en 40, on a dû lui raconter. 

A Karouba, un sergent de la caserne des aviateurs nous montre celle des marins, ou était le père. Je pense à lui qui début septembre 1939 a laissé femme et enfants en France. Pour combien de temps ? Pour combattre ? Quel cauchemar ! Les parents avaient trente-quatre ans, j’en avais quatre et François à peine un. En cette période, la joie devait exploser sur les trottoirs de Bizerte ! 

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Il était déjà passé là en 1926 pour son régiment : « Ferryville (aujourd’hui Menzel Bourguiba, pas loin de Bizerte), le 23 mai 1926. Nous sommes partis de Marseille vendredi soir à six heures et nous sommes arrivés à Bizerte dimanche à six heures, ce qui fait trente-six heures de traversée. Jusqu’à présent, je ne m’en suis jamais fait. A Marseille, j’ai fait la connaissance de deux Appelous qui ont été à l’école avec moi et je suis resté avec eux jusqu’à Bizerte. Sur 260 que nous avons embarqués, il y en a plus de la moitié qui ont eu le mal de mer. Moi, je n’ai absolument rien eu. Au contraire, jamais je n’avais eu autant d’appétit. » 

A ce moment-là, ce devait être plus joyeux à Bizerte et Karouba qu’il quitte en juin 26 : « On vient de me donner l’ordre de partir demain pour Baraki, à côté d’Alger. » 

Un petit tour sur le vieux port de Bizerte, dans la médina, au marché, et en route pour la Tunisie de l’intérieur, vers la plaine puis la montagne longeant l’Algérie. 

 

 Que la campagne est verte ! Pas vraiment l’image de la Tunisie qu’on avait dans la tête. Mais attends, impatient, attends ! Ici, c’était le grenier à blé de la Rome antique, donc une plaine arrosée, fertile, et très habitée. 

 

Incroyable le monde qu’il peut y avoir sur le bord des routes de Tunisie. Pas cent mètres sans voir quelqu’un : des hommes, des femmes, -où vont-ils ?-, des jeunes, des vieux, assis, voire à demi-allongés au soleil, qui discutent, qui attendent -quoi ?- et des enfants, des enfants, des enfants qui vont à l’école, qui en reviennent, cartable au dos, par groupes, rarement solitaires, tablier souvent rosé pour les filles, qui discutent, s’attroupent autour d’une merveille découverte au bord du chemin, révisent leurs leçons en marchant lentement, cahier ou livre ouvert, apparemment calmes et peu turbulents. On s’apercevra au cours du voyage que les écoles, nombreuses, ont poussé très vite sous Bourguiba : « Nous avons planté des arbres, des fleurs et des écoles » a-t-il dit un jour. Et bizarrement assez loin des villages, près d’un kilomètre souvent. Est-ce pour les éloigner un peu de l’influence, de la pression de la famille ou de ta mosquée ? 

  

Un aller-retour de la rue principale de Béja. Seuls européens qui retrouvons les petits commerçants et artisans de l’ancien temps, de « notre » ancien temps, cordonniers, ferblantiers, tailleurs travaillant dans leur échoppe ou sur le pas de leur porte. 

Arrêt historique à Dougga, l’un des grands centres romains de Tunisie. Une vraie ville, avec ses portes, ses temples, ses places, son forum, son théâtre, ses thermes, ses rues. On s’y promène, presque surpris de ne rencontrer aucun Romain, mais seulement un vieux Tunisien gardant ses trois moutons. 

Au Kef, très peu de touristes, des gens pleins les rues cependant, mais chaudement vêtus, nous sommes en petite montagne, soirée fraîche ! Notre hôtel Vénus est bien chauffé, lui, accueillant, impeccable. 

 

Lundi 26 

Un petit tour à la Kasbah du Kef.

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Elle coiffe la vieille ville et domine minarets et coupoles des mosquées, terrasses des toits, étroites ruelles. Des équipes d’ouvriers en ont entrepris la restauration. A la tunisienne, beaucoup de mains pour peu de moyens, des brouettes, des pelles, des pics… Le travail en vaut cependant la peine, courettes intérieures, tours, portes en ogive, remparts, postes de guet, créneaux, foisonnent à l’intérieur de cet immense espace. 

Sur la route du sud, un bref tour de ville de Kasserine. Dans un coin de trottoir, un vieil homme a posé son « établi » sur le dessus de sa brouette, une planche sur laquelle sont étalés une pince, un marteau, des bouts de fil de fer. Assis sur sa caisse en bois, il attend d’éventuels clients ayant à rapetasser quelque cafetière, un outil rouillé, une serrure coincée pouvant durer encore. 

A Sidi Boubaker, comme on hésitait, stoppés devant la piste caillouteuse du sud, voilà qu’une dizaine de gamins sortant de l’école cerne la voiture. « Stylos… bonbons… donne-moi quelque chose… » Pas spécialement agressifs, ces petits Tunisiens de la campagne, mais quand on démarra, une petite pierre égarée vint tout de même heurter le toit de la Clio. 

Cette piste était superbe. C’est la première fois qu’on touchait des yeux les espaces désertiques. Pas vraiment le désert puisqu’il y avait végétation, touffes éparses d’herbes déjà sèches, pratiquement pas d’arbres, un sol rocailleux blanchâtre ou ocre très clair. 

Un moment, sur notre droite, une centaine de gros ballots d’une espèce de paille verte et fine, et non loin, une drôle de machine en bois. Comme on tournait autour de ces mystères, un homme sorti d’une cabane nous expliqua qu’il s’agissait d’alfa, la machine, mue par un bourricot en son temps d’activité, servant à compacter et lier les bottes. C’est vrai que la Tunisie fut un grand exportateur d’alfa, plante qui pousse toute seule dans ces espaces sans fin. 

En fin de piste apparaissent des montagnes blanches attaquées, découpées, mordues, tranchées à grands coups de dynamite et de bulldozers pour en extraire le phosphate qu’on transportera par d’énormes camions ou par un tapis roulant de six kilomètres jusqu’à la gare, jusqu’au port, jusque vers nous, Européens nantis ayant encore besoin d’enrichir nos sols… et nos portefeuilles. 

Sur une trentaine de kilomètres, je voyage à côté d’un Tunisien qu’on emmène jusqu’à Degache, chez lui. Il participe à la construction d’un pont du chemin de fer et rentre en stop, sa journée terminée. Il a travaillé en France et nous parle un peu de son pays. 

On ne compte plus nos arrêts-flics. Ils nous attendent souvent aux entrées de villes ou de villages. « Bonjour, ça va ? Quelle nationalité ? Bienvenue en Tunisie… Où allez-vous ? Allez, bonne route ! » Parfois, un conseil de prudence « Roulez lentement en ville (la vitesse est limitée à 50 km/h) et si vous voyez la police, ne dépassez pas le 35-40. » Un jour, un policier, lors d’un arrêt vraiment au dernier moment sur son signal « Vous n’avez pas mis le clignotant quand vous vous êtes garé. » On s’est bien fait arrêter au moins une fois par jour. Mais globalement sympathique ! 

A Tozeur, pendant que Bill retrouve ses marques dans cette ville qu’il connaît bien, avec Mie, on va prendre contact avec la palmeraie. Changeant de musarder dans cette humide verdure après la pierraille sèche des « champs » d’alfa et des montagnes blanches phosphateuses. 

Quelques dattes confites pendent encore au cœur des palmiers. Gazouillis d’oiseaux, cliquetis du pas des ânes ou des chevaux tirant leur carriole de produits agricoles ou de touristes, bruissement des chaînes de vélo, et nous, seuls piétons sous ces grandes palmes, parmi ces bananiers, ces figuiers, ces grenadiers… 

Je ne retrouve pas les réseaux de canaux d’irrigation qui serpentaient dans mes rêves et en suis quelque peu déçu. 

Tard le soir, notre hôtel Essalan fut un peu trop bruyant. 

 

Mardi 27 

Un bien beau bonnet berbère blanc et bleu coiffait le jeune qui nous servit le petit déjeuner. J’en pris aussitôt le coup de foudre et me dis que c’est son frère qui viendra enrichir ma collection de couvre-chef. On fit l’affaire au souk de Tozeur et je l’ai actuellement sur la tête. 

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Avant de partir pour Chebika, Tamerza et Midès, les oasis de montagne, on déménage au Warda, un hôtel plus confortable et, souhaitons-le, plus calme, que Bill vient de nous trouver. 

Premiers contacts avec le sable du désert sur le chott El Gharsa. Il est à sec et le sable est fin, fin, fin. Quelques maigres touffes d’herbes sèches le parsèment, suffisamment pour nourrir les toujours présents troupeaux de moutons, de chèvres ou de chameaux. 

Mais la pluie survient, assez forte, qui nous prive des balades prévues dans les oasis et qui rend les routes escarpées bien glissantes et dangereuses. On boira donc un thé à la menthe dans une sombre gargote d’un autre âge de Midès -où sommes-nous, si loin de notre vie habituelle, et peut-être si près de la vraie vie, sans contraintes, sans horaires exigeants, ayant le temps de laisser passer le temps et assez pour contenter notre soif et notre faim ?-, attendant une hypothétique accalmie qui ne viendra pas. 

  

Le tour du village se fera sous une pluie enfin un peu plus fine, suffisamment fraîche toutefois pour réveiller le petit rhume hivernal habituel que j’avais réussi à éviter à Saint-Etienne. 

A Tamerza, tout mouillés, presque tout crottés mais pas trop gênés, nous irons déguster un superbe couscous dans le nouveau grand restaurant du pays. C’est là qu’un serveur nous dit que la sauce la plus épicée rendait les hommes… chaleureux ! 

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Le voilà, mon réseau de rigoles d’irrigation ! C’est un peu au nord de Tozeur, dans la palmeraie d’El Hamma. Au-dessus de chaque petit canal bordé, ourlé de fines dunettes de sable d’or plane un léger voile vaporeux, les grands palmiers et les carrés d’herbes potagères et de légumes qu’ils couvent de leur ombre étant nourris à l’eau de sources chaudes. Quelle paix pour notre promenade dans cette palmeraie ! Là, deux Tunisiens devisent devant leur cabane de branchages, ici, un jardinier muni d’une pioche à manche très court ouvre une brèche dans un canal et barre le cours principal, le déviant ainsi dans un carré de fèves qui s’inonde lentement, puis répète plus loin ces mêmes gestes pour humidifier ses jeunes carottes, son persil, son fenouil. Silence. Seuls le crissement de la pioche dans le sable, le murmure de l’eau. Pas de temps perdu dans ces manœuvres, mais pas de hâte non plus, pas d’énervement. Enfants, combien de fois avons-nous ainsi dévié, barré, libéré l’eau de quelque ruisseau de Saint-Marcellin ou de Saint-Just ? 

Assez de temps encore pour filer jusqu’à Nefta. On longe longtemps le Chott El Jerid, tari, immensément plat. Jamais vu une aussi grande étendue si parfaitement horizontale, unie, apparemment sans vie, silencieuse, mystérieuse à force de ne rien cacher. Arrêt-émotion devant cet horizon imbrisé. 

Notre vue sur la fameuse corbeille de Nefta sera unique : le gardien d’un parking d’hôtel la dominant nous montre, plus loin que son domaine de surveillance, un trou dans un grillage par lequel nous nous faufilons. Saisissant tous ces palmiers SOUS nos yeux, et puis, une faille dans la falaise et un fleuve végétal s’échappe de la cuvette pour s’étaler plus loin, de l’autre coté de la ville, en une immense flaque verte frémissant sous le vent. 

  

Dans Nefta, Bill voulait retrouver l’hôtel de Mouloud. C’était l’heure de la sortie de l’école et nombre de gamins et gamines nous ont pistés, entourés, frôlés, touchés dans ces petites ruelles. Encore de pressants « Donne-moi un bonbon, donne-moi un stylo, donne-moi quelque chose… » 

 

Mercredi 28 

Le marchand qui vend le plat berbère à Mie l’a prise pour la copine de Bill. Ma Gazelle ne se sent plus de joie, Elle ne laisse pas tomber sa proie -son plat-, mais, devant ce compliment, elle achèterait presque tout le magasin. De toute façon, beaucoup d’objets sont beaux, et « pas cher, la Gazelle, (ou Barbiche), viens voir, t’es pas obligé d’acheter, plaisir des yeux ». 

Du zoo, je garderai surtout l’image du fennec du Petit Prince et celle d’une belle brochette de chouettes, sages et énigmatiques. Et sur la route, dans la palmeraie, celle aussi de ce Tunisien qu’on a croisé, debout sur l’avant de son char de palmes, drapé dans son burnous et tenant les rênes de son cheval au trot, certainement pas moins fier d’allure et de visage que César paradant dans Rome après sa victorieuse campagne de la Guerre des Gaules. 

La médina de Tozeur n’offre ses belles maisons de briques ocre, ses passages ombragés, ses petites placettes, ses porches ouvragés qu’aux regards curieux de ceux qui s’aventurent dans le dédale de ses ruelles tortueuses. On s’y perdra allègrement mais toujours une âme tunisienne charitable nous remettra dans la bonne direction. 

Après un rapide retour sur les montagnes impressionnantes de Chebika et Tamerza que Bill avait envie de revoir sous le soleil, nous voilà en plein dans le Chott El Jerid, sur la digue qui le traverse. Rien qui n’accroche le regard. Infinie platitude. Sous la digue, longeant la route, de longues mares d’eau bleutée bordées de gros cristaux de sel étincelant sous le soleil. On patauge, on s’enfonce dans la boue pour aller goûter… Bill glisse en sautant et… bonjour le fond de culotte. 

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A Zaafrane, aux portes du désert, l’Hôtel du bout du monde est complet. On se rabattra sur le Saharien de Douz, peut-être moins… saharien, mais très confortable. 

 

Jeudi 29 

Ali ben Farah ben Ali conduit nos trois chameaux de leur pas tranquille vers l’oasis où il va préparer notre pain du désert. Mais le mien, lié à celui de Mie qui le précède, semble bien énervé et belliqueux. Souvent, il fait mine de mordre son copain. Et j’ai bien peur que son coup de dents baveux soit mal ajusté et vienne attaquer l’anatomie de ma belle, vraiment à portée… Non, mais soudain, heureusement que le sac à dos qu’elle portait la protège : c’est lui qui est entaillé sur deux centimètres ! Ali sévit et le chameau chameau se calme. 

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Pendant qu’Ali s’applique à pétrir sa pâte, à alimenter son feu, je joue à l’explorateur sur les dunes de sable si fin de l’oasis, m’aventurant en dehors de l’abri des palmiers -pas trop loin-, sous le soleil brûlant, repérant les traces laissées par quelque gerboise ou quelque petit fennec. L’impression d’être soudain bien loin. Pourtant non, un cri déchirant, là-bas, dans un creux de dunes, à cent mètres. Trois personnes accroupies s’affairent… Une chèvre est en train de passer un mauvais quart d’heure. Son dernier. Plus tard, une femme berbère viendra offrir une part de foie grillé à Ali qui m’en donnera un morceau à déguster. 

A Sabria, un autre bout du monde, une dizaine de gamins sortant de l’école nous envahit littéralement. Le Routard disait : « Vous serez assailli par des gamins. » Gagné, ils sont là ! Pas de bonbons, pas de stylos, pas de sous… Alors leurs paroles, qu’on ne comprend pas, deviennent peu amènes, presque agressives. Notre joie d’avancer sur les dunes en est gâchée, gommée. Mais est-ce la solution de toujours donner des pièces pour admirer un paysage ou pour découvrir tranquillement un village ? N’y a-t-il pas d’autre contact que celui généré par le fric ? Facile à dire quand on a des sous ! C’est vrai que les gens d’ici ont peu, très peu, et qu’ils doivent envier notre relative richesse. Mais ce n’est pas nous, petits touristes, qui allons régler, à coup de piécettes, le déséquilibre mondial Nord-Sud. 

 Pour rejoindre Matmata, Bill abandonne le goudron et tente une piste. Bientôt, on rejoint une autre voiture qui visiblement connaît la route et nous ouvre la voie, évitant les pièges, déviations, ornières, grosses pierres ou rocailles imprévues… En souhaitant que notre guide aille au même endroit que nous, mais peu d’autres directions sont possibles ! 

Au bout d’une bonne heure de route, arrêt de nos deux voitures devant une espèce de gargote plantée au milieu du désert d’herbes sèches et de cailloux que nous parcourons depuis une cinquantaine de kilomètres. C’est le Café du Sahara de Tarzan, halte obligée des caravanes de 4×4 organisées par les agences de voyages, le seul à mille milles de toute terre habitée comme dirait le Petit Prince. On a vite fait connaissance. « Attends deux minutes, on prend un café et on repart sur Matmata », dit au Bill le jeune accompagnateur du chauffeur, très convivial. On emmènera avec nous Tarzan lui-même, un Tunisien d’une quarantaine d’années, vif, débrouillard et « toujours prêt, nous dit le Routard à vous aider en cas de difficultés. » Il sera pour nous un agréable compagnon de voyage, nous expliquant son pays, sa vie, celle des gens d’ici, les cultures dans les coins propices, les troupeaux de moutons, les points d’eau à sec… 

La piste devient par moment si mauvaise qu’on roule presque au pas et que la Clio se déhanche désagréablement sur les rochers affleurant sous ses roues. La moyenne ne doit pas dépasser les vingt kilomètres à l’heure. Le soir tombe. Trouvera-t-on une chambre libre à Matmata ? Oh, que oui ! Le Kousseila qui nous ouvre grand ses portes d’hôtel luxueux doit bien pouvoir loger deux cents personnes et nous ne serons ce soir que ses trois seuls clients, avec cependant tout le personnel requis, directeur, portier, barman, cuisinier, deux serveurs… Drôle de se promener sur ses terrasses vides, dans ses couloirs déserts, impressionnant de souper « entre nous » dans son immense salle à manger, de dormir dans un silence presque absolu seulement coupé tôt le matin par les appels sonores et programmés du muezzin haut-parleurisé du village. 

  

Vendredi 1er 

Sur la piste de Médenine, le pays devient plus accidenté, plus mamelonné, plus djebelien. Multitude de petites montagnes, de petites collines toujours couvertes d’herbes presque sèches. Palette allant de l’ocre du sol au vert sombre terreux de la végétation, maisons ou villages se fondant dans le paysage. Ainsi Toujane, étagé sur une pente et dominé, protégé, par une sévère barrière naturelle. 

On rate ensuite la bonne piste, pas indiquée, ce qui fait que notre couscous quotidien ne se prendra pas à Médenine mais à Mareth, trente kilomètres au nord. Longue discussion avec le pharmacien cherché pour soulager le rhume attrapé voici deux jours sur les pentes de Tamerza. Encore les Verts, et la vie en Tunisie, sa situation actuelle, les jeunes qui montent, les avancées exemplaires dans le domaine du planning familial, les énormes progrès de l’enseignement. Encourageant de rencontrer des gens qui croient en l’avenir, en leur pays. Est-ce parce que c’est un « intellectuel », un nanti dans ce pays si peu riche ? Et tout le monde pense-t-il, parle-t-il comme lui ? 

Dans mon esprit, naguère, Tataouine était jumelé avec Biribi-les-Cailloux, lieux mythiques perdus au fin fond de quelque désert où personne n’allait jamais, sauf expédié par un méchant conseil de discipline militaire, emmené par un irrésistible et brusque accès de misanthropie aiguë, ou déplacé par une prodigieuse pulsion anachorétique exigeant fervente prière, examen de conscience fréquent et réflexion  permanente sur son ego profond. 

L’Hôtel de La Gazelle qui nous accueille est pourtant bien réel, aux fenêtres moucharabiées de grilles bleues, et le gros bourg dans lequel on flâne, et les habituelles boutiques d’artisans et de commerçants. Peu de touristes, ce qui donne une ambiance moins racoleuse, moins pressante, plus sereine, plus conviviale. 

 

Samedi 2 

Tataouine est loin d’être un trou perdu, La preuve ? Au moins trois pharmacies, et quand je demande dans l’une d’elle mon Dénarol, le sirop que je prends habituellement quand mes vieilles bronches sont trop irritées, le pharmacien va illico me le quérir en rayons. Idem pour mon aspirine préféré. Dieu, -pardon, Allah !- que c’est agréable de tomber malade en Tunisie ! 

 

Depuis longtemps, les images des ksours, ces géniales constructions de pierres et de terre brune servant d’entrepôts aux caravaniers me fascinaient : simplicité des formes et pureté des lignes, dissymétrie des façades à trois ou quatre étages, cintre des toits, volées d’escaliers extérieurs montant vers de mystérieuses alvéoles. Aujourd’hui, en plus, le soleil cru joue sur les murs percés de hautes ouvertures, y dessinant les ombres nettes des marches, des petits balconnets s’avançant devant portes et fenêtres, des poutres dépassant du mur au-dessus des ouvertures les plus hautes et servant sans doute autrefois à fixer l’espèce de palan qui montait les marchandises à l’abri. Dans la cour, quelques amphores ayant jadis contenues des grains, du sel, de l’huile, donnaient une touche de vie supplémentaire à ce tableau d’un autre âge. 

J’aime ces constructions secondaires des hommes, simples et donc belles, sans fioritures, bien adaptées à leur fin et qu’on rencontre partout si on sait les voir, pigeonniers, cabanes de vignerons, chalets d’été montagnards, burons… 

Les villages berbères abandonnés de Douiret et de Chenini m’enchanteront moins, mais la merveilleuse piste les reliant méritait plus que le détour. Elle se faufilait entre des collines arides de pauvres buissons et de maigres touffes d’herbes peuplées comme souvent de leurs troupeaux de moutons gardés par de vieux bergers impassibles drapés dans leur sombre burnous ou par de jeunes garçons lançant des signes à notre passage. 

  

Les oueds maintes fois traversés permettaient la culture de céréales dans les creux du vallon, le long de la route, sur de larges et longues terrasses, à condition d’avoir su domestiquer l’eau par quelques petites levées de pierres. 

Au sortir d’un virage, soudain, une oasis éclairait de sa fraîche verdure ces espaces de blancheur caillouteuse, de terre ocre et de poussière. 

 

Dimanche 3 

Mais que vois-je servant d’enseigne au-dessus de la boutique d’un boucher de Tataouine ? Une tête de dromadaire, comme chez nous parfois une tête de cochon indique nos charcutiers. Ali nous avait pourtant dit que les Tunisiens ne mangeaient pas ces nobles bestiaux. La lecture d’un guide confirmera cependant que les jeunes dromadaires agrémentent de plus en plus l’assiette tunisienne. A notre prochain voyage, peut-être en trouvera-t-on dans notre couscous ? 

Avant de quitter Tataouine, un bref coup de fil à Christian, notre correspondant sportif français, qui nous apprend que les Verts restent désespérément fidèles à eux-mêmes : défaite à Montpellier. 

La route vers le nord n’est pas spécialement intéressante. Monotone paysage de plaine constamment égayée toutefois par les vifs coloris pourpres, rouges, jaunes, des vêtements des femmes sarclant, désherbant les cultures longeant la route ou transportant sur leur dos d’énormes fagots de branchage ou d’herbes sans doute destinées à la nourriture des chèvres ou des moutons restés au gourbi. 

Scène pour moi pénible à l’entrée du bac de Djerba. Un homme blond de type germain -on dit bien de type maghrébin- se tient accroupi sur le passage d’une femme plus très jeune tenant par la bride son âne attelé à une charrette. Charmant tableau, en vérité, et qu’il voudrait photographier. Mais la femme ne veut pas de la photo et tourne la tête, cache son visage dans ses mains. A côté, sa fille crie : « Non, non ! ». Et bien l’autre appuie quand même sur son déclencheur, puis se relève, tout fier, tout sourire. Il doit y avoir une autre manière, plus respectueuse des gens, de rapporter dans nos pays mécanisés, aseptisés, polissés, « civilisés », des réminiscences de nos anciennes façons de vivre… 

A Houmt-Souk, Bill nous déniche un magnifique petit Hôtel des Sables, oasis de calme au cœur de la ville, à deux pas des souks. 

Petite expédition en l’île vers la synagogue bleue de La Ghriba. Magnifique mais malheureusement gardée par des caricatures de Juifs comptant chacun de leurs sous, de NOS sous, qu’on leur donne pour qu’ils me prêtent une calotte, pour qu’ils gardent nos chaussures, pour qu’on puisse lire un texte ancien… 

Plus loin, dans le village de potiers de Guallala, on admirera tout à loisir le chameau magique, la tirelire magique, le gobelet magique et quantité d’amphores, de pots et plats de toutes formes et de toutes dimensions, mais toujours de couleurs et de style tunisiens ou berbères. 

Et le soir, flânerie parmi les innombrables objets en tout genre des étals d’Houmt-Souk, sur les placettes ouvertes sur un ciel étoilé ou dans les étroites ruelles couvertes. Excellent couscous du soir dans un restaurant berbère. Des couscous, nous en avons bien dégusté un par jour. 

 

Lundi 4 

Pendant que Mie et Bill font leurs derniers achats, tapis, assiettes à couscous, plats, roses des sables, je me perds à loisir dans le labyrinthe des ruelles d’Houmt-Souk, passant sans le faire exprès deux ou trois fois au même endroit… Toujours des « Viens voir, Barbiche, plaisir des yeux, c’est pas cher… » 

Dans une des cases du souk couvert, coincé parmi les cuirs, les tissus, les robes, j’ai bien aimé le « Bureau des Affaires diverses ». Des gens enturbannés et emburnoussés y venaient régler leurs petits problèmes imprévus et non répertoriés par l’Etat avec des fonctionnaires j’ose espérer compétents et affables. J’ai trouvé bon cette présence de proximité du pouvoir. 

Debout au coin des rues de Bizerte et Mohammed Ferjani, celle de notre hôtel, j’ai pris aussi le temps de faire mes statistiques. A peine 5 % de touristes empruntaient ce matin-là ce carrefour piétonnier très fréquenté et sur les 95 % d’autochtones, le cinquième portait un habit du pays, burnous, djellaba, robe blanche, voile ou chapeau djerbien. Européens largement minoritaires donc, dans la ville courante. Par contre, on ne voyait presque plus qu’eux comme clients potentiels des boutiques du souk. 

  

Sur le bac du retour, je garde le bon souvenir d’une discussion avec un gamin vendeur de galettes. Dommage que sa connaissance du français ait été trop faible. Comme je n’ai pas l’intention de me mettre à l’arabe, je l’ai encouragé à aller plus assidûment à l’école afin de pouvoir prolonger notre conversation lors d’un éventuel prochain voyage. 

Dans la médina de Sfax, on retrouve des ambiances proches de celles auparavant vécues. Serions-nous déjà blasés ? Non, mais, insatiables, toujours on voudrait découvrir des images nouvelles ! Nos yeux ont été tant gâtés depuis qu’on a quitté Tunis l’autre samedi et nos têtes sont pleines de paysages grandioses, de scènes colorées, d’immensités désertiques, de foules pressantes… 

A Mahdia, hôtel magique au-dessus de la mer. Juste sous nos fenêtres, les vagues s’éclatent avec fracas sur les rochers. « C’est sur cette image que je veux finir mon voyage, dit Bill. » 

 

Mardi 5 

Au petit matin, le cimetière marin de Mahdia ne manque pas de charme. Les tombes marquées seulement d’une pierre suivent jusqu’à la mer la pente douce d’une prairie de ce bout du monde sauvage de la presqu’île. 

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Bill a trouvé un « louage » pour Tunis. On sait bien que son retour doit se passer sans problème et que dans deux jours on se retrouvera tous les trois en France, il n’empêche que l’émotion est là, la tristesse de « laisser », de « voir partir », le trouble de la fin d’un long temps privilégié. On se retrouve tout ballots dans notre voiture soudain bien vide. 

On fait l’impasse sur Kairouan, ce qui me permettra d’encore chanter « J’aimerais tant voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan… » et on ira flâner, tous les deux maintenant, dans les médinas de Monastir et de Sousse, vivantes et agitées, puis le soir, dans celle d’Hammamet, bien calme et très douce de bleu ciel et de blanc grisé. 

 

Mercredi 6 

Depuis une dizaine de jours, on a dégusté le meilleur de la Tunisie. Forcément, maintenant, l’ordinaire emplit notre assiette et les paysages deviennent moins exceptionnels. Ou notre intérêt s’émousse. Le tour du Cap Bon commençait bien, pourtant, avec sa multitude de charrettes de paysans tirées par ânes, chevaux, mulets ou dromadaires qu’on doublait ou croisait sur la route. Mais le pays manquait de personnalité. Et les champs d’orangers espérés se cachaient derrière des haies de buissons opaques. 

Par contre, à Solimane, notre soirée à Los Andalous, notre hôtel du soir, fut assez extraordinaire. Conçu pour recevoir deux ou trois cents allemands, en saison, il nous accepta comme ses deux seuls clients de la nuit, les premiers de l’année. Notre bungalow, chauffé seulement depuis notre arrivée, n’avait pas eu le temps de perdre sa froidure hivernale, le personnel des cuisines fut pris un peu au dépourvu, surtout pour le petit déjeuner, mais le jeune qui nous avait accueillis nous chouchouta gentiment, nous procurant un chauffage d’appoint pour la nuit, venant prendre avec nous son café et améliorant notre ordinaire matinal tout en répondant à nos dernières interrogations sur la Tunisie d’aujourd’hui, école, tourisme, artisanat, marchandage… 

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Jeudi 7 

Notre séjour tunisien se termine. Nos premiers pas africains resteront comme un souvenir enchanteur. Ils ne nous ont point donné à voir de mirages, seulement du vrai, une vie pas toujours facile mais coulant au rythme régulier du temps qui passe, des paysages authentiques souvent grandioses, des presque déserts de cailloux, des vrais déserts de sable avec des dunes, des palmiers, des chameaux, et donné à manger un pain du désert qui, même s’il n’avait pas été un des sommets de l’art culinaire, nous avait offert son pesant d’aventure et d’exotisme. 


Archives pour la catégorie Notes de voyages

Sur le Cézallier

Direction Brioude -un petit tour à la cathédrale Saint-Julien, toujours aussi globalement massive, et mystérieuse aussi avec ses arcades et recoins de fonds de nefs-, puis le Cézallier. 

 

Presque subitement, au bout d’une route étroite, sinueuse et déserte remontant une vallée, plus d’arbres, plus de taillis. Devant nous, les immenses étendues de pâturages doucement vallonnés qu’on attendait. Des troupeaux de vaches de couleurs, d’allures différentes, mais chaque troupeau restant homogène, uniforme dans sa composition, pas de mélanges de races, avec toutefois une prédominance des rouges à grandes cornes de Salers et des fauves plus râblées d’Aubrac, en quelque sorte les enfants du pays. 

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On restera deux journées à rouler lentement et à marcher quasiment tout seuls dans « ces espaces sublimes de pâturages sans fin… » C’est la phrase qu’on a écrite sur nos cartes postales. On a aussi rajouté, pour laisser deviner à nos destinataires le lieu de notre séjour « autour de Saint-Alyre-ès-Montagne, d’Anzat-le-Luguet et de la Godivelle, entre le lac d’En-Haut et le lac d’En-Bas. » Des noms qui font rêver, trois petits villages minuscules serrés autour de leur église -sauf Saint-Alyre où, bizarrement, l’église, dominant le village, s’est isolée à deux cents mètres des quelques maisons-, un lac de cratère tout rond et l’autre glacière, fermé par son ancienne moraine. On aurait pu rajouter Compains à la liste, le village où on a dormi, uniques clients de l’hôtel, du repas du soir au petit déjeuner, un étage complet pour nous. 

 

Deux ou trois fois, nous sommes sortis du plateau : Besse-en-Chandesse -vieilles rues, vieilles maisons de pierres-, Egliseneuve-d’Entraigues -musée du fromage malheureusement fermé-, Allanche -gros bourg de foire montagnard-, Riom-ès-Montagnes où nous avons passé une nuit. Mais bien vite, nous sommes revenus sur nos hauteurs monotones mais envoûtantes. 

Cyclades en mai

Envol pour le pays des oliviers et du miel. 

Réponse à un appel mystérieux de la Grèce, berceau de la civilisation. 

Recherche des racines de ce peuple d’artistes, de philosophes, de poètes. 

Certitude que je trouverai dans les îles le bleu et le blanc que je cherche. 

 

A Athènes, changement d’aéroport. 

C’est du Terminal Ouest qu’on s’envolera pour les îles. 

Souvenir : c’est dans cet aéroport qu’en 1978 on venait acheter l’Equipe, lors d’un séjour en Grèce. Les salles d’attente étaient envahies de jeunes avec leur sac à dos. Je pensais que dans quelques années, mes enfants partiraient aussi. 

Ce temps est arrivé, dépassé… Dans combien d’aéroports ont-ils déjà traîné leur sac ? 

 

Mykonos 

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Arrivée tardive. Douceur de la nuit… 

 

Mykonos à minuit. 

Labyrinthe de lumières. 

Magie des longs couloirs blancs éclairés. 

On oublie l’heure, on se laisse attirer par les ruelles qui vous ensorcellent comme des sirènes. 

Monde de rêve, de musique, de gens heureux et amoureux. 

Discothèques entrouvertes, bougies qui dansent sur les tables des tavernes. 

Rien de heurté, de violent. 

Tout le monde glisse entre les maisons blanches illuminées et s’émerveille. 

Ce sont les premières heures du jour… Qui s’en soucie ? 

 

Le lendemain matin, Mykonos, c’est une petite ville éclatante de blancheur. La nuit a retiré toutes ses lumières et le soleil reprend ses droits. 

Hier soir, la ville n’avait que des rues, maintenant, on aperçoit les maisons avec des toits plats et des coupoles. 

La sirène d’un bateau qui s’en va attire les yeux vers le port. 

La mer ! On l’avait oubliée ! 

 

Salade grecque, tzadziki, tarama, gyros-pita, souvlaki, moussaka, de l’ouzo, et de l’eau, de l’eau, de l’eau ! 

Ex-voto des marins ou églises de culte orthodoxe, on compte plus de trois cents chapelles à Mykonos. 

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Odeur d’encens, de cire, de cierges, ferveur des fidèles qui embrassent les icônes et se recueillent. 

 

Or, argent, encens, on se croirait chez les Rois Mages, mais c’est un pope barbu en robe noire qui prie au fond de l’église. 

 

Mykonos le matin. 

Marché sur le port. Les Grecs sont là, pêcheurs ou jardiniers, sur le triporteur ou devant la balance. Peu de touristes, sinon ceux qui se rendent aux embarcadères pour Delos, Athènes, Raffina, Paros, la Crête ou une autre des îles de la mer Egée. 

A cette heure, les rues sont calmes. Le petit âne et le baudet font leur tournée. 

Une mémé en noir secoue son tapis, les commerçants installent tee-shirts, moulins et faïenceries bleues devant leur boutique. 

Les écoliers, sac au dos et en tenue d’été, semblent plus aller en voyage qu’à l’école. 

 

Location de la « bike ». 

Cheveux au vent, souvenir d’il y a 35 ans au cœur, on part pour l’aventure. 

Crevaison à Ano Mera. On attendra à l’ombre les secours. Le temps n’a plus d’importance. 

C’est à Kalafati qu’on retrouve vraiment la mer. 

Les filets safran sèchent au soleil. 

 

Marcher sur la pointe des pieds. 

Ne pas détruire toutes ces plantes inconnues. 

 

Delos 

 

Départ pour Delos : l’île sacrée où Léto, abandonnée par Zeus, mit au monde Apollon et Artémis. 

Au 1er siècle avant J-C, Délos comptait 25 000 habitants. 

Il n’y a plus aujourd’hui que les gardiens du musée. 

 

Les lions sont presque tous brisés par le temps mais toujours tendus vers le ciel. 

On est impressionné par cette force inscrite dans la pierre. 

Emotion devant le moindre morceau de marbre sacré gardé par les coquelicots. 

Les Dieux ont-ils laissé toutes ces fleurs en remerciement des offrandes reçues autrefois ?

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Ruines de temples ou de maisons sont habitées maintenant par des crapauds à la voie rauque. Des lézards énormes en uniforme de camouflage font la police entre les dalles, les ombellifères ou les chardons. 

 

L’île des interdits. 

Vers 550 avant J-C, il fut interdit de naître et de mourir à Délos. Purification disent les uns, mesure de répression disent les autres. Aujourd’hui, il est pratiquement interdit de séjourner à Délos : pas d’hôtel ! 

Le dernier caïque quitte l’île à 13 heures 30. Malheur au touriste imprudent qui errerait dans les ruines à l’heure de la sieste. Il serait sacrifié au SOLEIL. 

Nous rentrons donc à Mykonos. 

 

Paros 

 

En mer pour Paros 

Sur le pont de l’Express Paros,  le courrier des Cyclades, ambiance de croisière. 

Les touristes, crème de bronzage dans la main gauche, bouteille d’eau au pied, se préparent à apprivoiser le soleil. 

Le soleil ! Il brille si fort que même l’appareil-photo doit cligner de l’œil et ne peut rendre toutes les couleurs. 

Pourtant, la mer est bleu marine et le bateau laisse un sillage turquoise. 

Musique grecque… Sirtaki… Des jeunes collégiens dansent en cercle et en farandole sur le pont… 

 

Dans deux jours, c’est la saint Constantin. L’église est reblanchie. 

Eglise purifiée, blanc immaculé, aveuglant, mystique, qui défie le regard. 

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L’île est célèbre pour son marbre blanc. On le retrouve dans les escaliers des maisons plus modernes et en blocs non polis réduits à l’état de pierres dans les murets de campagne. 

 

A Parikia, flânerie dans les rues. Maisons blanches, lauriers roses, escaliers qui vous appellent. 

Incluses dans les murs du Castro, des colonnes brisées, souvenir de l’antiquité. 

 

Charme d’une petite ville méditerranéenne, jardins secrets… 

Une bouffée d’encens à la porte de l’église byzantine… 

 

La montagne, comme en Ardèche, abandonnée, gardée par des moulins. 

Un âne se plaint au bord d’un champ de pierres, des oiseaux avec une petite huppe se croisent dans les buissons, la sauge sauvage qu’on vient d’écraser parfume tout le paysage… 

 

Lefkès, dans la montagne, à l’abri des pirates, endormie dans le soleil. 

Puis l’appel des cloches. Des grands-mères ferment leur porte bleue et se rendent à l’église. 

Bouquet à la main, à pied dans les ruelles blanches, une famille s’en va à l’enterrement. 

Rien de triste, beaucoup de calme. 

 

A l’est et au sud de l’île, un peu de vent. 

Le soleil exacerbe les couleurs. 

Les aquarellistes exposent dans la fraîcheur d’une salle voûtée. 

 

Sur la presqu’île de Kolymbithrès, à côté de Naoussa, le monastère abandonné de St Ioannis Prodomos.. 

C’est le soir. 

Tous les murs ont gardé la lumière. 

Des souvenirs de prières, un calme religieux et d’innombrables petites fleurs bleues en font un lieu privilégié. 

A la nuit tombée, on cherche l’étoile polaire, on est tellement loin… 

 

Antiparos 

 

Rien d’agressif dans ce nom : une île avant Paros 

Nous n’irons pas dans la campagne, sèche, pelée, rôtie, où les murs de pierre n’entourent que des champs de terre et de rochers. 

« Village cycladique typique », dit le guide. 

J’ajouterais blancheur intense, folie lumineuse, vertige des couleurs. 

 

Naxos 

 

L’Express Paros arrive à Parikia et on embarque pour Naxos, l’île voisine, sur une mer toujours aussi belle, aussi calme, aussi bleue… 

A l’arrivée à Naxos, on aimerait bien 

- foncer à travers les démarcheurs, 

- passer entre les mailles du filet, 

- se débrouiller tout seuls. 

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Quand le patron de l’hôtel Okéanis ouvre cette fenêtre sur le port, j’oublie tout… 

La chambre était mal meublée, le lit étroit. 

Le Guide du Routard disait « hôtel succinct », mais moi, je n’ai vu que cette fenêtre… 

 

Un escalier qui s’arrête sur un mur ! 

Un escalier qui n’existe que pour lui-même, pour le plaisir d’avoir des marches… 

 

Une porte pour l’infini ! 

C’est le portique de Strogoli, l’entrée d’un temple à Apollon, dit aussi « Palais d’Ariane ». 

Cette Ariane qui, abandonnée sur le rivage par Thésée qu’elle avait pourtant aidé à vaincre le Minotaure, aurait épousé ici le jeune Dionysos. 

 

La ville est groupée autour de la citadelle vénitienne, là-haut sur la colline. Les touristes, comme les ruelles, grimpent et tournent. 

Fleurs et soleil rivalisent d’exubérance. 

 

Un peu d’ombre sous les voûtes, des vitrines d’artisans dans la rue Agiou Nikoumedou, et on se retrouve sur la Platia, sur le port. 

Je me souviendrai de chez Diogène, où le petit déjeuner est un festin, d’une taverne aux tables et chaises bleues où le mouton tournait sur la broche, et d’un petit bar où l’on s’est arrêté autant pour boire que pour reposer nos yeux brûlés par le soleil. 

 

Dans la campagne, paysage sauvage, abandonné au soleil, aux rochers, au silence. 

On cueille du thym-citron ou de la réglisse qu’on froisse dans ses mains. 

Parfum, lumière et solitude heureuse. 

Ce n’est que dans les vallées dites « verdoyantes » qu’on voit un peu de vert grâce à la vigne et aux oliviers. 

L’appel dominical des cloches monte du village. 

 

Au- dessus du port d’Apolonas gît un Kouro. 

Ce géant de marbre de près de onze mètres, abandonné par les sculpteurs sept siècles avant J-C pour cause de fracture, ne s’est jamais mis debout. 

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Je lui ai caressé le front, Jean s’est assis au creux de son bras. 

Ce colosse nous a impressionnés. 

Des fêlures dans le marbre le laissent à jamais inachevé, prisonnier dans la pierre. 

 

Sur la piste, à l’ouest de l’île, quelques arbres autour d’un pirgo, une ancienne tour vénitienne. 

Une rivière de lauriers-roses au creux d’un vallon, de l’eau entre les pierres et quelques chose d’insolite tout à coup… Un bruit, un chant : les cigales ! 

 

Santorin 

 

Sur la route de Santorin, le bleu « mer Egée ». 

On attend Santorin, un immense cratère effondré, une caldera envahie par la mer, une couronne d’îles avec des villes blanches encore aujourd’hui menacées par les secousses. 

La sirène mugit. On entre dans la caldera. Grandeur du site. Silence sur le pont. L’eau est devenue sombre, immobile. 

 

Là-haut, sur la falaise, à plus de 300 mètres, les maisons ne sont plus qu’une crête blanche. On glisse longtemps devant les pentes rouges, ocre, noires, couleur de feu, conscients de la beauté et de la fragilité du monde. 

 

On badigeonne chaque année les maisons, les escaliers, les rues. 

Cette nouvelle blancheur leur pardonne l’usure du temps. 

Et le soleil joue avec les formes et les volumes. 

 

Pas de mot pour le dire. 

Rencontre du sacré et du mystère des eaux. 

Se peut-il que tant de beauté ne soit pas éternelle ? 

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Sur l’île de Néa Kaiméni, dans le royaume d’Héphaïstos. 

De quels tourments ces laves noires témoignent-elles ? 

Accueil sombre et chaud. Le soleil nous incendie. Crissements des scories sous les pieds des marcheurs. 

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Fumerolles, dépôts de soufre, l’odeur irritante des gaz sulfureux nous agresse. Le volcan mijote encore dans les profondeurs. 

 

Dans l’ancienne Thira, vieille de plus de 3000 ans, grande ville morte à 370 mètres d’altitude au-dessus de Kamani, les Dieux sont toujours là : le dauphin de Poséidon, l’aigle de Zeus… 

 

Si la Grèce est accueillante, son soleil y règne en maître implacable. Il me marque au rouge et me condamne à chercher l’ombre et l’eau. 

L’eau douce est étrangère à l’île. Importée, elle ne s’y promène qu’en camions-citernes ou en bouteilles en plastique au bras des touristes. 

 

Midi à Pyrgos. 

L’ombre longe les maisons. 

Rencontre avec un paysan qui nous vend son vin, avec un pépé qui, en échange d’allumettes, nous offre deux tomates de son jardinet, et avec un âne, indispensable aux villageois. 

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Le blanc bleuté des voûtes, comme emprunté au linge passé aux boules bleues de lessive. 

 

Deux semaines en blanc et bleu, aucune faille où loger des regrets. 

C’était les Cyclades au soleil… 

 

Bleu ciel, bleu marine, 

turquoise et outremer, 

bleu lavande ou pervenche, 

gentiane et myosotis, 

bleu cendré ou bleu pastel, 

bleu saphir et bleu d’orient, 

indigo et bleu nuit… 

 

J’ai pêché tous les bleus, 

réalisé un rêve…

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   Merci la vie… 

 

C’est ma Mie qui a écrit ce récit de notre quinzaine dans les Cyclades 

 

Cinq jours à Londres

Pas plus difficile de ranger sa voiture dans le Shuttle que dans son garage. Plus facile même puisqu’on entre et on sort en marche avant. 

La traversée se fait en douceur, rapidement, au chaud dans sa voiture. Le paysage est quand même peu varié. Ils nous auraient construit un tube de verre -solide, hein !- au fond de la Manche que l’intérêt du voyage en aurait été largement décuplé. Les poissons nous regarderaient filer comme autrefois les vaches les trains, on saluerait au passage quelques lottes au sourire coquin, rougets moustachus, antiques grenadiers, grimaçants grondins, vieux barbus ou bons Saint-Pierre portant leurs clés, on échangerait un amical bonjour avec une langouste rosissant de plaisir ou un gros tourteau pataud sympathique, on admirerait en passant les danses lascives d’algues de toutes sortes et de toutes couleurs. En guise de quoi nous n’avons à nous mettre sous l’œil que le mur triste, gris et long d’une trentaine de kilomètres du tunnel.

« -A gauche, Jo, à gauche ? » Nous voilà donc en Angleterre. Autoroute jusqu’à Londres. Pas de problèmes majeurs pour trouver notre hôtel près de Victoria Station. Bus et Métro à proximité, très pratique puisque nous avons un pass’ de quatre jours dans les transports londoniens. Des trajets dans le premier étage des bus, à l’abri de la bise mordante et dominant la piétaille affairée des trottoirs, on en fera jusqu’à plus soif. Bien agréable de parcourir ainsi the Strand, the Quadrant ou Oxford Street, de surplomber Hyde Park Corner ou Piccadilly Circus.

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Première visite, la Tour de Londres. L’embêtant, chez les Anglais, c’est qu’il y a trop souvent quelque chose qui coince avec nos souvenirs. Par exemple, là, on voit des salles pleines d’armes, de cuirasses, de canons, de boulets, d’épées, de fusils, de pistolets, et on sait bien que la plupart ont servi à nous en mettre plein la figure. C’est là aussi que parmi beaucoup d’autres furent enfermés longtemps Charles d’Orléans - »Le temps a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie. »- et notre bon roi Jean le Bon. Quant aux joyaux de la Couronne, les regards curieux des manants de tout pays ne risquent pas de les souiller : on fait défiler le bas peuple à la queue leu leu et à la vitesse programmée d’un tapis roulant devant les plus précieux d’entre eux, bien à l’abri dans leur cage de verre sans aucun doute blindée. 

Le soir à Chesham House, notre hôtel, avant de nous endormir et si notre anglais n’avait pas été ce qu’il est, très faible, on aurait pu lire quelques versets de la Bible gracieusement mise à la disposition des clients dans chacune des chambres, On se borna donc à se rappeler les images fortes de cette première journée anglaise, comme par exemple la trop rapide visite d’Harrods, le grand Magasin de Knightsbridge –il fermait à six heures-. Je suis resté aux rayons d’alimentation, mais c’était déjà gigantesque de variétés dans chaque produit, bien présenté, très clean, des jambons, des saumons fumés, des fromages de toutes provenances -même la fourme d’Ambert présente, mais pas celle de Montbrison-, des thés, des thés, des thés, ah ? les thés, des coins-dégustation, ici, huîtres, là, charcuteries, ailleurs thé et gâteaux, certains serveurs badgés d’un petit drapeau pour indiquer qu’ils parlent telle ou telle langue, français, espagnol, roumain, tibétain, bantou, volapuk. Un petit monde où je serais bien resté une demi-journée à tourner, à fouiner, à me régaler les yeux… 

Un matin, je descends, seul, une station de métro avant Tower Bridge pour goûter un peu de la rue et de la City. Je sors donc au pied du Monument, Mais ma marche se révèle sans intérêt jusqu’au Pont où je retrouve mon monde. Il aurait fallu marcher dans la direction opposée, vers le centre. 

Par notre présence et malgré le froid et la neige qui commençait à tomber, on a bien encouragé la Garde de Buckingham à se relever, mais sans aller plus loin, sans avoir la moindre envie de prendre la place des beaux soldats de la reine. 

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La neige, on l’a revue sous Big Ben sonnant neuf heures, le lendemain matin. On avait prévu la pluie, le brouillard, pas le froid et les flocons. C’était une vraie burle qui soufflait aussi sur les Horse Guards et les passants de Whitehall, dont nous quatre, ce jour-là. 

A la Tate Gallery, émotion devant de nombreux, superbes et lumineux Turner, des champêtres Constable, quelques-uns de nos  impressionnistes, l’Escargot de Matisse… 

Mais mieux vaudrait faire les salles à petites doses et revenir plus souvent, comme dans tous les musées d’ailleurs. 

A la National Gallery, ce fut tout aussi génial. Quelle belle collection ! Quelles merveilles ! Tous y sont. Des premiers italiens, allemands et flamands -Giotto, Durer, Memling- aux Renoir, Manet, Monet. Et ce petit salon octogonal où deux Turner et deux Claude Gelée se marient dans un débordement de lumière et de mer. Même remarque que pour la Tate, il faudrait pouvoir y passer une demi-heure de temps en temps, quand l’envie est là, comme on écoute un disque, comme on lit une poésie, comme on savoure un plat qu’on aime. 

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 Westminster, bien. Dans une chapelle, celle dite des Innocents, un anglais m’a fait remarquer en souriant et en français la mention « perfidius », gravée en latin sur une plaque, à propos de je ne sais plus quel roi. Doux euphémisme ; il avait fait assassiner ses deux très jeunes neveux pendant leur sommeil pour prendre leur place sur le trône ! 

La montée au sommet de la coupole de Saint-Paul, 530 marches, petit exploit sportif récompensé par une belle vision panoramique de Londres, malgré des lointains quelque peu bouchés. 

Midi ou soir, on a dégusté plusieurs fois la Jacket potatoes : grosse pomme de terre cuite nature au micro-ondes, ouverte en deux ou en quatre et garnie de fromage, de bacon, ou d’autres choses. Jo en a même pris une fourrée aux beans -aux fayots- ! 

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 Le pub qui reçut notre visite, le Sherlock Holmes, près de Charing Cross, était beaucoup plus typique de l’extérieur qu’à l’intérieur. On y mangea un potage aux champignons sans doute de chez Royco, de chez Knorr ou de chez Maggi ! 

Dans le métro, vu une bien belle affiche. Sur fond noir, dans chacun des quatre quarts, un cerveau dessiné en blanc. Sous les trois premiers, identiques, écrit en lettres blanches, European, American, Australian. Sous le dernier, semblable aux autres mais très nettement plus petit, Racist. 

Dois-je dire que pendant notre séjour, j’ai fait un royal cadeau à une vendeuse de cartes postales ? Comme je lui présentais une poignée de monnaie afin qu’elle se serve elle-même en pound ou en pence, elle écarta immédiatement du doigt une de nos petites pièces jaunes de cinq centimes, intruse parmi la flopée de mitraille britannique. Et bien, après paiement de nos achats, je la lui ai donnée en disant ; « -Cadeau ! » Comme elle était contente, la petite anglaise ! C’est ainsi que se nouent des liens d’amitié entre les peuples. 

J’ajouterai que, globalement, les Anglais ont été très sympathiques avec nous, répondant gentiment quand notre besoin de renseignements s’avérait trop urgent. Une fois cependant, dans un magasin, j’ai dit : « -Merci, au revoir » et on m’a répondu : « -Thank’s, bye », montrant ainsi qu’on n’avait pas trop envie de continuer la conversation en français. Il est vrai qu’on était à Londres ! 

Deux fois, Je me suis vigoureusement fait klaxonner par des taxis. « Look right » avais-je pourtant bien lu au bas du trottoir. Mais nos vieilles habitudes continentales sont tenaces et les capots de ces sacrées voitures roulant à gauche m’ont frôlé le derrière. 

Notre week-middle anglaise se terminera dans les petites rues de Canterbury et dans la cathédrale de Thomas Becket. Ce fut une semaine bien agréable, à se balader parmi les lumières et les vitrines annonçant Noël et malgré les bourrasques de vent d’Est ou de neige dont on se souviendra, surtout celles de Buckingham Palace, royales, et celles de Trafalgar Square, un désastre. 

Par monts et par causses

Il y a longtemps qu’on avait envie de voir le Causse sous de lourds nuages gris poussés par le vent d’Ouest. Actuellement, le temps, sans être froid, est bien moyen : c’est notre moment. En route donc pour le Causse. Pas d’arrêt au Puy : on connaît ! Un petit tour autour de la Tour des Anglais, à Saugues, resto campagnard convivial et direction le parc à bisons de la Margeride. Bientôt perdus, sous un ciel désespérément bleu, -adieu nos nuages, mais, tout bien pesé, on s’en passe allègrement…-, on demande notre chemin à une mamie qu’on embarque avec nous, toute heureuse de nous y mener et de sortir un peu de son chez elle. On lui dit, et c’est vrai, que son pays est calme et beau. « Si vous voulez acheter une maison, j’en ai une à vendre. » Elle nous le glisse à l’aller et au retour, la coquine ! Si elle avait pu faire d’une pierre deux coups, de sa sortie une affaire ! Les bisons, bon, c’est des bisons ! Importés de Pologne pour réimplantation sur une de leur terre d’origine, d’accord, mais des bisons, quoi ! 

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Superbe marche d’une heure sur ce plateau de la Margeride qu’on découvrait. Des pâtures, des forêts, presque personne… Malheureusement passent quelques s… de voitures à mazout qui polluent sans vergogne notre atmosphère et irritent méchamment nos muqueuses. Discuté avec un paysan se plaignant de l’invasion de rats qui, cette année, pustulent ses prés d’espèce de taupinières bien fâcheuses pour les fenaisons futures. Pour lui, ON a dû en lâcher dans le pays. Comme ON a parachuté des vipères dans les Alpes (voir Alpes n* 29). Les rumeurs, les croyances sont tenaces et le temps du joueur de flûteau n’est pas encore révolu…  A Mende, notre petit hôtel d’il y a trente ans s’est  transformé en bar Le Krystal. Nous dormirons cette fois a l’hôtel des Remparts. Sur le Causse du Sauveterre, ensoleillé lui aussi, marche jusqu’à un petit village tout en pierres, à deux kilomètres, au milieu de cette campagne à l’herbe courte parsemée de buissons d’églantine dont il ne reste que les fruits rouges, de bouquets de buis roussissant et d’énormes blocs de pierres rassemblés en tas pour faciliter les travaux agricoles. Ici, je me sens en parfaite harmonie avec le paysage, avec le pays. Correspondance. Rien ne me heurte. Ni les lignes -douces courbes, collinettes, dolines-, ni les couleurs -rien d’agressif, des roux, des bruns, des verts-forêts, toutes sortes de gris minéraux, le bleu pastel du ciel-, ni les bruits -bêlements de brebis, pépiements d’oiseaux, tristes croassements de corbeaux-. Je crois que je pourrais -qu’ on pourrait- traverser le Causse à pied, en prenant notre temps ; notre âne si doux porterait notre gîte et nos maigres bagages. Croisé presque sous nos pieds, qui traversait imprudemment la route… un scorpion. Petit, noir, mais fier de sa force. Comme je voulais le pousser sur le bord avec mon bâton pour assurer sa survie, il redressa aussitôt sa queue et sortit ses deux petits crochets tout blancs. En garde ! Je l’aurais bien ramené pour nos deux scorpions du Verdurier mais pas de boite sur nous. Et Mie n’a pas voulu le garder jusqu’à la voiture dans sa petite main douce. A Sainte-Enimie, un aperçu du désastre de la semaine dernière. Tous les magasins les plus proches du Lot, pourtant au moins dix mètres plus hauts que le niveau normal de la rivière, ont été ravagés. Ils sont vides, portes grandes ouvertes pour évacuer l’humidité. L’eau a frôlé le premier étage des maisons. Ce devait être affolant de voir et d’entendre toute cette eau dévaler en furie la vallée encaissée. Et les riverains, impuissants, qui devaient suivre pas à pas sa montée inexorable et compter l’énormité des dégâts. Qu’ont-ils pu sauver en priorité à l’annonce de l’inondation ? A Chenebeyres, si le feu se déclarait, que sortir en premier du brasier naissant ? Des vieilleries ? Nos « archives », anciennes et actuelles : nos « vieux » et nos albums photos ? C’est vrai que nos aïeux sont devenus présents comme partie de la famille et qu’on aurait peine à recommencer leur quête… Et si nos photos brûlaient, n’est-ce pas une partie de nous qu’on verrait s’envoler en fumée ? Mais relativisons : je suis sûr qu’on pourrait vivre sans. Et il nous reste quand même un peu de mémoire pour nous souvenir… 

Au réveil de ma sieste sur le Causse Méjean, plus de Mie. Rien à l’horizon, pourtant dégagé. Tel le petit Poucet, je grimpe sur un gros rocher pour voir au loin. Toujours rien. Mais bientôt la voilà qui émerge d’un petit vallon voisin. Elle a dû monter sur la colline, ma biquette ardéchoise, pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. A-t-elle aperçu ou rencontré le gros méchant loup noir, là-haut, elle qui n’a même pas pris la précaution d’emmener mon bâton pour se défendre ? Sans doute pas, car je la vois revenir tranquillement, souriante, traversant creux et bosses du causse. Effectivement, elle a fait sans moi –tant pis pour toi, vieux dormeur !- sa marche vespérale, gravissant la colline, -caussarde mais pas cossarde !- sans voir le loup. Et comme j’étais content maintenant, de la voir, toute fraîche, épanouie, et de l’entendre, heureuse, me raconter son expédition…

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Encore des routes désertes, et toujours ces paysages doucement vallonnés, ces champs d’herbes sèches et de cailloux, parfois une ferme grise trapue à toit de lauzes, un troupeau de moutons frisant clair à contre-jour, et même des chevaux de Przewalski prétés, donnés par des zoos pour tenter le repeuplement dans ces espaces infinis. Les derniers chevaux sauvages nous dit WWF qui s’occupe de leur survie : il n’en reste plus que mille dans le monde. 

Dodo à Marvejols après avoir flâné dans la Rue Droite, d’une porte fortifiée à l’autre. Mais la chambre de notre hôtel de la Poste donne sur la N 9. Et dès potron-minet, bonjour voitures et camions !

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Ce matin, les nuages sont là ! Mais à la même hauteur que nous. On est DEDANS. Visibilité réduite. L’Islande… Non, pas l’Islande ! L’Aubrac. Pourquoi se chercher des rappels, des références, des ressemblances. Profitons de notre Aubrac dans la brume, de ses horizons estompés, de ses bouquets d’arbres fuyants, de ses vaches fauves et de ses énormes taureaux surgissant de nulle part, de ses clochers s’évanouissant aussi vite qu’ils sont apparus…

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La brume ne nous empêchera pas de retrouver Laguiole et sa coopérative fromagère -provision de tome fraîche pour nos aligots d’hiver-, et encore moins d’en savourer un excellent chez Régis, le spécialiste de la place.

causses944bis.jpgLe retour sur Chenebeyres sera sans fioritures si ce n’est une halte dans les deux très belles églises romanes de Sainte-Urcize (son et lumière pour nous tout seuls) et de Saint-Alban-sous-Limagnole. Quels jolis noms ! 

A Rhodes et autour

Du 20 mai au 3 juin 1995

Notre Boeing 737 de la Corsair nous emmène vers Athènes. On reconnaît au passage le lac d’Aix-les-Bains, Chambéry, le Mont-Blanc, Turin, Bari, Corfou, et le théâtre d’Epidaure qu’on a tout le loisir d’admirer puisqu’on tourne autour pendant vingt minutes, le temps à la piste d’Athènes de se dégager…  Depuis l’an dernier, on sait qu’il nous faut prendre le bus 90 (ou le 91) pour rejoindre l’aéroport national. Longue attente, trop longue attente pour les avions de nos îles.

RHODES

« Dix bus par jour de l’aéroport à la ville » disait le Routard. Mais sans donner les horaires. Une heure et demie, on l’a attendu, ce satané bus ! Quand il fut enfin là, le soleil était parti, lui, et il faisait carrément nuit. Bien sûr, on aurait pu prendre un taxi, mais on se disait que notre bus allait arriver, qu’il était là, derrière le virage proche, qu’un bon routard doit savoir prendre le temps d’attendre et qu’il se doit d’utiliser les transports en commun locaux… 

On entamera notre premier gyros-pita le soir-même mais on ne découvrira la vieille ville entourée de ses remparts que le lendemain.

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Les rues étroites aux anciennes petites maisons turques, les deux ou trois minarets encore debout, le quartier des Chevaliers -palais des Grands-Maîtres, hôpital, rues médiévales-, valent certainement le détour.  Pour notre moussaka du soir, on tombe par hasard dans une taverne dont le patron, un Grec, parle un peu le français. C’est lui qui nous pilotera en toute confiance chez SON ami loueur de voitures. Notre tour de l’île se fera donc dans une Cinquecento presque neuve. Méfiance quand même, matériel italien ! Soyons honnêtes, on n’a pas eu de problèmes pendant ces trois jours. Beaucoup de petits villages tout blancs aux portes, fenêtres et boiseries peintes en vert, bleu, marron. Le cafeneion et ses petites tables en bois tient toujours sa place, centrale. Et l’église aussi, avec ses icônes dorées, ses lustres à pendeloques et breloques, ses cierges et ses petites lampes à huile que j’adore. 

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Une nuit à la campagne, à Siana. La paix du soir sur notre balcon. De l’autre côté de la place discutent sans fin les hommes de ce village reculé autour de leur ouzo, de leur café grec ou simplement de leur verre d’eau, les grains du komboloï roulant constamment entre leurs doigts. Au matin, frugal et tout simple petit déjeuner ; du café et un yaourt du pays au miel. Les bons moments du voyage. Sans rien de spécial à voir. Tout à sentir, à vivre, à laisser vivre. image24.jpg 

Passage à Lindos, autre haut lieu de Rhodes, une dernière nuit chez UN AMI de notre tavernier - »tsss, tsss, tsss, faites-moi confiance ! »- dans une petite maison du quartier turc, et au quatrième jour, embarquement pour Cos sur le Dimitra.

COS

A l’arrivée du bateau, on se fait « pêcher » par une super petite bonne femme qui nous emmène dans sa pension en discutant sans arrêt en anglais. Le Routard nous disait son accueil chaleureux, et c’est bien vrai. Quand on partira, elle nous offrira le café grec avec des gâteaux de sa fabrication et on arrivera à discuter pendant une demi-heure. Comment ? Mystère, mais on a compris qu’elle fut prof, que sa fille l’est, on lui a dit qu’on l’était, que nos enfants le sont, on a su qu’elle venait d’un petit village de la montagne où nous étions passé la veille et qu’elle nous donnerait la clé de sa maison de là-haut si on revenait à Kos. Tout, quoi ! A l’Asclépieion, aux portes de Kos, nous avons gravi des escaliers et marché parmi des colonnes, des murs, des vasques en pensant à Hippocrate, le patron des médecins, dont on a appliqué ici les théories et les méthodes et qui lui-même enseignait à l’ombre du dieu Asclépios (Esculape). Après ce pèlerinage, sera-t-on encore malade ? 

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Tout au bout de l’île, un superbe monastère déserté, minuscule, touchant de simplicité dépouillée, son inutile cloche accrochée à une branche d’arbre voisine pour appeler d’hypothétiques fidèles, seul dans cette lande de bout du monde, seul face à la mer « éternellement recommencée… » Un instant d’éternité… laisser houler la mer, laisser souffler le vent. Ou l’esprit… Dans la montagne, une route de terre complètement défoncée. Des ornières comme des tranchées, des nids de poule comme d’énormes trous d’obus. Un kilomètre, deux, en espérant une amélioration. Puis abandon. Je ne veux pas me retrouver comme Bourvil au milieu des pièces éparses de sa Deudeuche, au début du Corniaud ! J’avais encore ce jour-là du matériel italien, une Panda cliquetante. (Je suis vraiment anti-italianiste primaire quant à leur matériel industriel !)  Sur le port de Cos, rencontre avec une jeune Canadienne qui s’offre une année de découverte du monde. Elle cherche et trouve des petits boulots lui permettant de vivre. Ici, elle fait de la retape pour un bateau proposant balades, pêches sous-marines, barbecues sur des plages désertes. Nous lui avons parlé de nos Asiates. Son rêve…

PATMOS

Notre ferry Rodanthi quitte Kos tard dans la soirée. Escale à Kalimnos. Merveilleux ! Nuit noire, la petite ville qui se rapproche, étalée à flanc de colline, lampadaires des rues, des quais, fenêtres des maisons éclairées comme quand on mettait un sou dans le tronc de la crèche de Noël de notre vieille église de Valbenoîte, l’animation du port à l’arrivée du bateau, le calme qui revient après son départ, et tout qui lentement s’estompe, qui s’efface au fur et à mesure qu’on s’enfonce à nouveau dans la nuit, qu’on regagne notre domaine, la mer. Cette vision, était-ce un rêve ?  Une heure du matin : l’arrivée à Patmos est moins féerique, la ville est plus horizontale. On se fait « pêcher » par une loueuse de chambres. Le magique, il est pour le matin : notre hôtel est au bord de la rade. Les bateaux multicolores des pêcheurs, le port de Skala, et le monastère de Saint-Jean, tout là-haut, au sommet de la montagne. C’est dimanche. Pétaradant sur notre « vespa » Honda, on montera jusqu’à la grotte où Saint-Jean a écrit son Apocalypse. Maintenant, une chapelle la prolonge. C’est juste la fin de l’office. Ambiance extraordinaire ; le pope psalmodie, un petit groupe de jeunes, uniquement des hommes, chantent, mais complètement détendus, souriants, discutant au besoin avec les gens qui sans arrêt circulent, embrassent des icônes, allument un cierge, se signent à l’envers, mangent religieusement un morceau de pain qu’ils prennent dans des corbeilles posées ça et là. Je serais bien resté plus longtemps dans cette atmosphère irréelle baignée d’odeurs d’encens, de cierges brûlés, de lumières douces, de chants envoûtants. D’autant plus que je ne risquais pas de me faire expulser vu qu’à l’entrée, on m’avait prêté une espèce de bas de survêtement-pyjama pour enfiler sur mon short. 

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Notre Honda nous montera jusqu’au sommet de l’île, à Chora où on se perd parmi les ruelles de maisons blanches, les placettes, les chapelles, les escaliers… Pourquoi tous ces murs blancs nous fascinent ? Immaculée pureté chaque année retrouvée, désir de se fondre dans cette blancheur toujours renouvelée… Par contre, le monastère m’est refusé, short trop court !

SAMOS

Pas de ferry quotidien pour Samos. Un hydrofoil nous y emmène donc. Plus rapide, certes, mais pas de vie à bord, pas de pont, pas d’ambiance de voyage. Il nous pose à Samos. Pour une fois, la seule, on veut vraiment une pension du Routard, un ancien couvent qu’ils disent, cour fleurie avec préau à arcades, « tout pour vous réconcilier avec Dieu. » Il est environ deux heures, une taverne ombragée par des tamaris, je m’y pose avec les bagages et un ouzo et Mie part en chasse, « dans une rue perpendiculaire au port. » Au bout d’une heure, elle revient… Rien. Personne ne connaît ni la rue, ni la pension ! On cogite, l’ouzo aide, on regarde les cartes pour s’apercevoir enfin qu’on est bien à Samos-île mais pas à Samos-ville qui est située sur la côte nord alors qu’on a abordé l’île par la côte sud. L’hydrofoil nous a déposé à Pythagorio, jolie petite station où on reviendra d’ailleurs finir notre séjour à Samos. Quelle histoire ? Le bus pour rejoindre Samos-villc, à une quinzaine de kilomètres, part dans une dizaine de minutes. On monte la grand-rue en vitesse, suant et soufflant sous le poids de nos sacs, mais on a tort de se presser ; ici, on est en Grèce, le bus aura bien ses vingt minutes de retard ! Et notre gyros-pita de midi encore plus, qu’on mange à quatre heures ! A Samos-ville, Mie trouve enfin la pension. Mais pas facilement. Les quelques plaques de rues notées le sont en lettres cyrilliques… On n’est cependant pas déçus. A deux pas du port, de la ville, un havre de calme, de paix, de sérénité laissé, légué par les sœurs Bénédictines de Lyon. Notre voiture sera cette fois une petite Jap, une Daihatsu. Elle nous conduira dans de merveilleux petits villages de la montagne, dans de reposants monastères isolés, dans quelques agréables petits ports blottis au cœur de régions tantôt boisées, vertes, presque fraîches, et tantôt rocailleuses, pelées, arides. 

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Sous les ombrages de la cour d’une taverne d’Ormos Marathocampos, en fond sonore, les inévitables bouzoukis. Mais cette fois, la voix grave et modulée de la chanteuse sort du commun. L’aubergiste nous écrit sur un bout de journal que c’est Maria Farandouri qui chante des mélodies de Théodorakis. Son disque reviendra dans nos sacs, il nous rappellera cette douce soirée du bord de mer.  Achat de petites bricoles dans une boutique du bord de la route tenue par un américain. A peu près de notre âge, il a servi un temps dans une base aérienne en Champagne et parle un peu français. II est marié à une  fille du pays. « D’où êtes-vous ? -Saint-Etienne ? -Foot-ball ! » C’est la deuxième personne qui me parle de nos Verts des années fastes. Déjà, à Rhodes, dans une taverne, un Suisse de Lugano… C’est incroyable comme une équipe sportive peut faire connaître durablement une ville, au moins son nom. C’était pourtant il y a vingt ans. Jeunes Verts d’aujourd’hui, participerez-vous demain au bon renom de notre ville ? En empaquetant nos lampes à huile, il me questionna aussi : « Chirac ? Good ? » Devant ma mine pas très enthousiaste « Maybe… a-t-il ajouté. -Maybe, ai-je répondu… » Et il a continué à faire ses paquets. Retour à Pythagorio pour nos derniers jours dans les îles. Beaucoup de monde le soir dans la grand-rue, sur le quai et aux terrasses des cafés et des tavernes du port. L’extraordinaire, c’est que sur dix personnes croisées, neuf au moins sont Scandinaves. Au sortir de son interminable hiver, le Danois, le Suédois ou le Finlandais est assuré de trouver ici soleil et chaleur. Et la mer, d’une température agréable. La preuve ? Je me suis baigné. Déjà la veille, Mie m’avait fait envie, à la voir s’y prélasser, apparemment pas frigorifiée. Alors, le dernier jour, hop ? je l’ai accompagnée. Ce fut bien agréable. On devait quitter Samos le samedi matin à sept heures dix. A la demie, toujours aucun avion sur la piste. Enfin le voilà au loin, ronronnant du bruit de ses deux hélices, qui arrive d’Athènes. Débarquement, embarquement, on décolle à huit heures. Oh ! Ces heures d’attente en aéroport ou dans les avions ? Déjà, on avait attendu une heure à Athènes dans l’avion de Rhodes. Ce soir, on attendra une heure de plus que prévue dans la zone d’embarquement, puis encore une heure dans l’avion, au sol, et encore un quart d’heure en bout de piste avant de décoller. Avec le survol d’Epidaure de notre arrivée en Grèce, ça fait pas mal ! A Athènes, le nouvel aéroport des charters n’est pas très accueillant ; peu de sièges en regard de la foule présente, un bar et une boutique roi et reine de l’arnaque, et pas de consigne à bagages. Il nous faut pourtant attendre jusqu’au soir à six heures. On laisse nos sacs sous surveillance amie pendant que nous irons faire une petite virée en ville. Les vieilles rues du Plaka, l’Acropole vue d’en bas, et les halles, qu’il faut voir ! En se baladant parmi les côtelettes de toutes sortes alignées sans trop de précautions sur des étals en bois, les quartiers de viande tripotés par des bouchers cigarette aux lèvres, les carcasses d’agneaux dégoulinantes de sang, les cuisses de poulets entassées dans des cartons, on pensait aux conditions d’hygiène draconiennes imposées chez nous, à nos copains fromagers par exemple. Un petit coup de métro et nous voilà au Pirée. « C’est mythique », disait un français dans le bus. Autrefois symbole de départs vers des destinations lointaines et orientales, aujourd’hui, surtout plaque tournante des relations grecques inter-îles. Dernier gyros, dernier regard sur l’Acropole, sur la ville.  Embarquement. Décollage. Il fait nuit. Au loin, les lumières grecques s’estompent. Déjà, celles des ports italiens de l’Adriatique. Quelles îles pour l’an prochain ?

Margeride-Aubrac_1997

Lundi 4 août. 

Quatre jours pour une escapade sur deux plateaux qu’on aime, Margeride et Aubrac. Des pays que Bill, mon fils, a traversés sac au dos et bâton en main dans sa route vers Saint-Jacques. Il nous a noté des points forts sur les cartes : on marchera parfois sur ses traces. 

Des lieux privilégiés jalonnent le début de son chemin et du nôtre : l’église de Saint-Christophe-sur-Dolaizon globalement grise nais rehaussée de pierres teintées d’ocre, de pourpre, de bronze, de vieux vert, celle de Saint-Privat-d’Allier, sur son piton dominant le village, la chapelle de Rochegude qui surplombe la vallée. 

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On descend à Prades chercher un pont pour traverser l’Allier et nous voilà déjà à Saugues, porte des grands espaces du Gévaudan et de la Margeride. Jusqu’à Grandrieu, à vitesse tout petit v, on serpente entre paisibles pâturages aux formes douces et forêts de résineux sans doute cafis de bolets à la bonne saison. Peut-être serait-il intéressant de lancer une expédition-cueillette d’automne depuis notre camp de base de Chèn’. 

Un gentil petit hôtel de campagne nous accueille à Grandrieu, gros village du plateau. Il est encore temps d’aller marcher un peu sur les hauteurs. On passe juste sous le Roc de Fenestre. Envie d’atteindre son sommet, qui ne nous paraît pas trop lointain. Quelle agréable marche sur ce chemin qui serpente entre des herbages sauvages parsemés de quelques pins ! Les vaches sont quasiment en liberté dans leurs immenses enclos. On croise un jeune paysan qui rentre à la ferme tenant dans ses bras un veau d’à peine deux ou trois heures, nous dit-il. La jeune mère suit, un peu désemparée : c’est la première fois que pareille aventure lui arrive ! 

Bientôt, nous arrivons sur une sorte de vaste plateau avant le sommet rocheux final. Presque plus d’arbres, seulement des arbustes rabougris ça et là, de l’herbe fraîche, des fleurs le long du sentier que longe un ruisseau, absolument personne, le silence presque absolu, quelques frêles chants d’oiseaux, ciel bleu, sûr qu’un coin de paradis doit ressembler à ça… Peut-être avec quelques palmiers en plus… 

Mais il se fait tard, nos forces et la nuit prochaine ne nous permettront pas d’atteindre le sommet. Pas d’importance, ce moment édenien suffira à notre bonheur du jour. 

Ce soir, une chorale de Montpellier offre son récital de chants religieux en l’église du village, pleine de monde pour l’occasion. Les notes s’élèvent et résonnent sous la voûte romane. Ces chants, ces voix pures, ce silence religieux et recueilli, ces murs centenaires de vieilles pierres grises appellent au mystique. La religion chrétienne demande cet environnement. 

On rentre tard, sans bruit, pour ne pas réveiller la colonie de quatre ou cinq mamies qui prennent ensemble leurs vacances à l’hôtel. 

 

Mardi. 

On abandonne notre belle voiture toute neuve juste après Saint-Paul-le-Froid pour marcher sur une route presque déserte, main dans la main, mon bâton dans l’autre, bien sûr ! Si on rencontrait un loup, un tigre, un phacochère, ou un descendant de l’affreuse bête du Gévaudan, avec quoi défendrais-je ma belle ? 

Au loin, à trois kilomètres, le clocher de Chayla, notre but. Il est sensiblement à la même altitude que nous, une large cuvette nous en sépare, pâturages, petits bois, une rivière au plus bas de la dépression et la route qu’on voit musarder, descendant et remontant jusqu’à lui. Que va-t-on trouver dans ce village ? Je pense à Bill qui a dû en voir apparaître, des clochers, au cours de ses journées de marche. Quelqu’un aura-t-il envie de parler, pourra-t-on entrer dans une épicerie, un bistrot ? Des chiens japperont-ils à notre arrivée, ou pire, montreront-ils les crocs ? Des rideaux bougeront-ils imperceptiblement sur notre passage avec des yeux cachés derrière qui nous regarderont passer sans vouloir se montrer ? 

A l’entrée du village, un jeune en train de rejointoyer les murs de sa ferme. Je le regarde travailler quelques secondes et j’engage la conversation, technique : matériaux, matériel… Son père arrive, notre âge, on blague bien un quart d’heure, de tout, de rien, de leur travail à la ferme, du nôtre avant, de nos quartiers difficiles, de la vie ici… Plaisir d’échanger quelques phrases anodines mais essentielles. 

Il faut monter dur jusqu’en haut du village pour trouver l’église. Sur le porche, le Mémorial de 14-18 avec les photos sépias des pauvres gars fauchés là-haut, dans l’est, en pleine jeunesse, à Verdun ou à Craon. Ils sont bien une dizaine, chiffre énorme pour un si petit village, à ne pas avoir revu leurs paysages aimés. 

Comme ma Mie est un peu fatiguée et qu’il ne faut pas trop tirer sur la corde, je la laisse Chez Huguette devant une tasse de café et je repars seul chercher la voiture, trois kilomètres à vitesse presque sportive. 

A Châteuneuf-de-Randon, souvenir de Du Guesclin qui y trépassa, terrassé par une congestion pulmonaire en plein mois de Juillet. Pauvre homme : sur la route du rapatriement dans sa Bretagne natale, on abandonna ses entrailles au Puy, sa chair à Montferrand, ses os à Saint-Denis pour finalement conduire seul son cœur à Dinan. C’est pas une vie pour un mort d’être ainsi dispersé aux quatre coins du pays et d’avoir à rassembler tous ses morceaux pour revivre son passé ! 

A Mende, encore un coup de chance, un récital d’orgues est donné en la cathédrale, voix célestes et, boum, boum, boum, basses ronflantes. Majestueux… 

 

Mercredi. 

Aumont-Aubrac abandonné dans sa vallée, les dernières forêts accrochées aux pentes du massif traversées, voilà l’espace, voilà la solitude, voilà le silence, voilà l’Aubrac…

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Chut ! L’Astra l’a compris qui ronronne doucement, ayant d’elle-même réduit sa vitesse. Rien à expliquer. Il faut par soi-même suivre les petites routes pour comprendre, s’arrêter, regarder, sentir, repartir. Et marcher. Ce qu’on fera sur une draille légèrement montante parmi les pâtures piquetées de petites fleurs frêles mais solides des montagnes. 

Aujourd’hui, notre bonheur est là, dans ces prairies sauvages infinies. 

 

L’Aubrac, c’est un pays magique où, simplement en levant le bras, tu peux toucher le ciel, et donc l’infinité. 

 

 image52.jpg Après l’orage…

Je n’échangerai pas, je le jure, notre casse-croûte du Moulin de la Folle, sur un chemin désert dominant les étendues ouvrant au rêve contre un repas mitonné par Troigros. (Tous comptes faits, je prendrais bien les deux !) 

Le soir, dans la vieille église de Sainte-Urcize et grâce à une toute petite pièce de dix francs, Mie enchanta l’assistance présente d’un son et lumière divin. On pouvait alors monter dormir tranquille sous les toits de la chambre d’hôtes de chez Valette, au cœur du village. 

 

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Jeudi. 

 Jusqu’à Laguiole, encore une route des Merveilles comme on en trouve quelques-unes sur le plateau. Là, visite, dégustation et provision de tome à la Coopérative, un aligot sur la terrasse d’un bistrot de l’intérieur du bourg où j’apprends par des clients discutant au comptoir que le champion local n’a perdu que de 9 quilles devant le champion de France. J’aurais bien aimé assister à ce tournoi de quilles. 

La route du retour, par Fournels, sera moins prenante, on a trop de belles images dans la tête. 

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A Saugues, on boucle notre circuit, notre demi sur la même terrasse de bistrot qu’à l’aller, voilà trois jours, encore agressés par les guêpes, féroces et multiples cette année.

Malte_1998

Dimanche 10 mai.

Décollage de Saint-Exupéry à 21 heures. Aucun problème, et là-haut, calme plat sur un air d’huile, pas une secousse -sauf en un passage, à mi-parcours, soubresauts, tremblements, j’aime pas trop, on dirait que notre Boeing 737 roule sur des cailloux… « C’est les caques-vaques, dirait mon père…c’est le chemin de ma maison, rirait ma Puce… »-, Grenoble, puis les Alpes, magnifiques de blancheur et d’immensité, qu’on traverse de part en part. Mais  de nombreux gros cumulus arrivent à notre rencontre et les voilà qui recouvrent en un instant tout notre paysage. Ça tombe bien, c’est l’heure du repas. Le plateau qu’Air-Malta nous servit nous rappela que Malte est une île encore sous influence anglaise : un blanc de poulet sans goût ni grâce et sec comme un coup de trique accompagné d’une poignée de riz, de carottes, de petits pois et de grains de maïs sans doute longuement mijotés dans un verre d’eau. Quant au dessert, Mie m’a assuré que c’était de la mie de pain ramollie à l’eau et coiffée d’une espèce de crème douceâtre à peine sucrée. Bon ! Arrête de geindre, vieux râleur, et souviens-toi que la petite plaquette de beurre n’était pas mauvaise, française, ni le fromage, danois, et ni le pain et le vin, vraiment maltais, eux. Le temps de m’assoupir après ces british agapes et Mie me réveille quand défilent sous nous les lumières siciliennes, puis, un quart d’heure plus tard, les nôtres, les maltaises. On survole La Valette, on longe la côte, atterrissage en douceur, douceur de la nuit.

Mais pourquoi tout ce monde à nous attendre dans le hall ? Et ces roses et ces œillets tendus ? Et cette foule dehors aussi ? Pas pour nous quand même ? Non ! Les Maltais attendent leur héroïne nationale de la veille, leur chanteuse qui a obtenu la deuxième place au concours Eurovision de la chanson. Dieu, qu’ils sont contents, les Maltais ! On attendait bien nos Verts, nous, à la grande époque !

Pour moi, les premières difficultés commencent : il s’agit de dompter la Mazda rouge qu’Avis nous a confiée pour la semaine. La conduite à gauche, passe encore, mais le volant à droite, les vitesses à main gauche, les clignotants à droite… Je ne parle même pas du rétroviseur intérieur sur mon œil gauche, je ne m’en suis jamais servi, mes yeux se portant invariablement sur ma droite en cas de nécessité. Combien de fois ai-je actionné les essuie-glaces quand je voulais changer de direction, seule Mie pourrait le dire ! Et combien de fois j’ai fait ronfler à mort la première parce que je ne trouvais pas le levier des vitesses sous ma main droite ! Difficultés pour ma navigatrice aussi qui bataille à trouver sa route sur la maigrelette carte dont on dispose, sans aucune indication valable sur l’emplacement précis de notre hôtel. Evidemment, on s’est perdu plusieurs fois, minuit était largement dépassé, les passants se faisaient de plus en plus rares dans des rues sans fin, je nous voyais déjà dormir dans la voiture quand on se retrouva sur un grand axe, puis dans la bonne direction, puis dans notre bonne ville de Saint-Julians, puis au pied de notre hôtel Alfonso… Ouf ! Presque une heure du matin, plus d’une heure qu’on roule ! Les jours suivants, on refera plusieurs fois le trajet en à peine vingt minutes ! Y’a des jours, je me demande si on est bien dégourdis ! 

Lundi 11.

On a sans doute la chambre la plus agréable de l’hôtel. Au cinquième étage, on dispose d’une très vaste terrasse qui domine la ville, la baie de Saint-Julians, la mer au soleil levant et vue du couchant doré sur les collines.

Ce matin, en même temps que la température du pays, il nous faut prendre définitivement celle de la voiture pour nous assurer une semaine à venir sans trop de problèmes. Alors, éloignons-nous de la ville, tâchons d’être presque seuls sur la route, longeons la mer en direction de l’embarcadère pour Gozo. L’île n’est pas grande, une vingtaine de kilomètres et on bute déjà sur un bout. Peu d’arbres, des cailloux, des rochers, des herbes jaunies, sècheresse. En voyant les maisons à terrasses toutes montées avec la pierre du pays, doucement dorée, miel d’acacia très clair, pas de toits, pas de tuiles rouges ou d’ardoises grises qui rompraient l’harmonie, on comprend pourquoi les Romains avaient baptisé Malte Melite, l’île du miel. De loin, villages crème s’étirant sur les crêtes des collines, avec vue sur une mer jamais lointaine, bien bleue, elle, et douce aussi, pas de vagues, sérénité.

Pour la conduite, grosso modo, ça va, et ça ira. On reviendra casse-croûter notre jambon et nos yaourts sur notre terrasse, vraiment à portée de voiture même si on est à l’autre bout de l’île.

Marsascala est un petit port niché au fond de sa baie, gentil, sans plus. Par contre, un peu plus loin, Marsaxlokk ne manque pas de cachet. Les multiples petites barques aux bandes longitudinales jaunes, bleues, rouges, brunes amarrées surveillent notre promenade de leurs beaux yeux d’Osiris peints sur la proue, ceux-là même qui leur permettent d’éviter les écueils la nuit ou dans la tempête.

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Le retour chez nous sera difficultueux et peu glorieux pour moi. D’abord, des routes étroites défoncées d’énormes nids de poule dans lesquels une autruche pourrait largement assumer sa couvée, et puis lors d’un croisement très très serré, pas encore tout à fait la place de mon aile gauche dans la tête, accrochage sur un coin de pare-chocs d’une voiture en stationnement. Mais la dite voiture était déjà si vieille et si abîmée que je ne vis même pas les dégâts que je lui fis. Quant à ma Mazda, je l’ai bien… allumée, elle, une rayure de la tête au pied… Mais aussi, ces Anglais, quelle idée de rouler encore à gauche et de laisser pas mal de leurs petites crottes partout où ils sont passés.

Cet incident ne nous a pas empêché de savourer nos kebabs à la fraîcheur du soir.   

Mardi 12.

C’est la grande foule à La Valette. Sur la Republic Street, l’artère centrale, parce que sitôt qu’on s’en éloigne, c’est le calme plat. Les rues ont du charme, les balcons-loggias qui foisonnent donnant un caractère très particulier à la ville, comme à tous les villages de l’île, d’ailleurs.

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Par contre, les magasins sont bien ternes, et les produits locaux quasi inexistants, quelques dentelles, quelques bijoux. A midi, on se prend un spaghetti-maltese –sauce avec persil, huile d’olive, ail et morceaux d’olives vertes, de bacon et de godiveaux-, pas mauvais du tout mais pas très original. Rien de spécial dans la cuisine maltaise, l’Anglais a dû détruire le côté méditerranéen du pays. 

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L’après-midi, promenade dans la vieille ville fermée de Mdina, pleine d’un charme vieillot, remparts, ruelles, placettes, portes ouvragées des maisons, succession d’ombre et de lumière crue. Plutôt que de descendre dans les catacombes de Saint-Paul à Rabat, on a préféré aller marcher un peu sur le haut des falaises de Dingi. Une petite trotte aller et retour qu’on a mesurée après coup sur le compteur de la voiture. Mie n’en revenait pas d’avoir fait seulement un peu plus de deux kilomètres, et pourtant, les chiffres parlaient. Mais on a soudain réalisé que le compteur tournait en miles –encore sacrés Anglais !- et que nos petites jambes avaient donc parcouru presque leurs trois kilomètres et demi !

Le soir, chez un papy et une mamie, un fish and chip pour moi et une omelette pour Mie qui craint le poisson fort. Le mien était pourtant doux, très bon et goûteux. 

Comme tous les soirs, du haut de ma terrasse, j’assiste à un bout du match de foot qui opposent deux équipes de cinq jeunes sur le terrain de jeu bordant la rue. Ils s’en donnent à cœur joie et le spectacle est loin d’être nul. Mais ne faisons pas de comparaisons qui pourraient être désobligeantes pour certains joueurs à maillots couleur d’éternelle espérance.

Mercredi 13.

Pas de Malte sans Gozo, l’île sœur. Une toute petite demi-heure de ferry pour la rejoindre. Mini-croisière sur une eau dont certains reflets nous rappellent le bleu mer Egée de Santorin. On longe Comino, la troisième île de l’archipel -dix  habitants dont deux ânes, nous dit le guide-, aussi sèche et encore plus pelée que ses voisines. C’est à Ggantija qu’on découvrira nos premiers temples mégalithiques. Toujours impressionnant d’entrer dans ces salles bâties d’énormes pierres dressées voilà près de 5000 ans, de mettre nos pas dans ceux de générations si lointaines… Les tables des sacrifices sont peu différentes de celles de nos églises : de tout temps, les hommes ont voulu vivre en bonne intelligence avec leur(s) dieu(x) et des prêtres debout devant des autels installés au-dessus de la foule se sont décrétés leurs intermédiaires… On sait un peu de la vie de ces peuples mais comment étaient-ils heureux, qu’aimaient-ils, comment s’aimaient-ils, quelle communication entre eux, cuisinaient-ils les spaghettis à l’huile d’olive ? Autant de questions fondamentales pour moi à jamais sans réponse…

Victoria, la capitale de l’île, est encore une petite ville où il fait bon flâner dans son vieux quartier, comme à Mdina. Mais les rudes rampes d’accès à la citadelle et aux remparts ont effrayé ma Mie qui préféra courir les boutiques de la ville basse pendant que j’allai donc seul faire mes dévotions à la cathédrale.

A l’extrémité ouest de Gozo, on reçoit les mêmes impressions que dans tous les bouts du monde, quand on a posé les pieds sur la dernière frange de lande ou de rocher, là où vraiment la terre s’arrête…Dans la tête défilent des images de plus loin, des cartes postales d’au-delà des vagues, des vers remontent au bord de la mémoire… « Homme, toujours tu chériras la mer… », « La mer est immense, je veux voyager… », « …penchés à l’avant des blanches caravelles… ».

On revient au port par la côte nord après avoir surplombés les beaux marais salants bleus de Marsalforn. image31.jpg 

Jeudi 14.

Pas mon triangle de Vache qui rit dans le panier de notre petit déjeuner. Je m’en régalais pourtant chaque matin -avalant de surcroît celui de Mie qui le dédaignait-, en plus des plaquettes de « beurre » à l’huile de soja et aux graisses végétales et des barquettes de marmelade d’orange. Quand la soubrette passa près de moi, montrant la corbeille, je lui offris mon plus gracieux sourire en lui glissant, en anglais, un cheese, please, qui la remua tant, du moins me plus-je à le croire, qu’elle m’apporta le double de ma ration journalière de calcium… Il me semblait que cheese et sourire allaient bien ensemble. Vérification par l’usage et mon ravissement stomacal.

Encore La Valette ce matin. C’est vrai qu’on aime bien l’ambiance des villes. Ce ne sont pas les « visites » qui nous attirent ; par exemple, ici, on n’a rien « visité », ni le palais des Grands Maîtres des Chevaliers, ni le musée d’archéologie, ni Malta Experience, 5000 ans de l’histoire de Malte en 45 minutes et 3000 documents photographiques. Un bon moment cependant dans la cathédrale Saint-Jean dont le sol est entièrement dallé de 375 pierres tombales de chevaliers. On resterait des heures sur ces panneaux de marbre à taille humaine d’une infinie richesse de coloris, à admirer les dessins ou à tenter de lire les inscriptions, les maximes ou les devises évidemment très sages incrustées dans la pierre.

Salade pour moi, gâteaux pour Mie dans une échoppe toute simple. Viennent s’installer deux couples de Français, la cinquantaine. Des beaufs ! C’est vrai que la serveuse n’était pas très gracieuse, mais de là à faire des réflexions aussi grossières, aussi graveleuses, en français évidemment pour qu’elle ne comprenne pas, sur les raisons éventuelles à son manque de sourire, j’en avais honte d’être leur compatriote… 

Et du haut de la terrasse de Upper Barraca Gardens d’où on domine tout le port, que voit-on amarré à la meilleure place ? Le Norway ! Oui, notre France qu’on admirait voilà trente ans chaque Pâques à La Napoule. Il a débarqué sa flopée –sa flottée ?- de touristes sillonnant pour un temps la Méditerranée au rythme des bluettes de Pascal Sevran et il attend sagement la nuit pour repartir. Dubrovnik ? Corfou ? Mykonos ? Héraklion ? Rhodes pour encore des Chevaliers ?

L’après-midi, d’autres temples mégalithiques, toujours énormes, dominant et toisant la mer toute proche.

Fin d’après-midi sur les quais de Marsaxlokk. Vite ! Là-bas, on débarque à la grue un énorme poisson. Il doit bien être aussi grand que nous. Les pêcheurs ont l’air content. Dans la cale, ils s’affairent pour en monter un autre. Mais ils bataillent, c’est long, il doit être encore plus gros, pensons-nous. On attend… Mie pense que c’est encore un thon, car, et c’est elle qui le dit, le thon ne vit pas seul, on parle toujours de bandes de thons ! Elle a raison. Celui-là doit faire plus de deux mètres. Ils sont deux hommes à tourner avec effort les manivelles de la grue pour le sortir du bateau et le reposer précautionneusement dans la camionnette qui le réceptionne. On en verra des morceaux -ou ceux de ses frères vaincus- sur le marché du port le samedi suivant. 

Le soir chez nous, à Saint-Julians, deux excellentes pizzas, napolitaine aux anchois et margharita à la mozzarella… Nous mangeons cosmopolite !

Vendredi 15.

Pour avoir une vision globale de La Valette, rien ne vaut, dit-on, le coup d’œil depuis la mer. Alors, en route pour Sliema, le port d’embarquement de la visite des ports et du tour presque complet des remparts. En route, mais en car.

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Parce que les cars de Malte, non seulement il faut les voir, mais il faut en user. Tout ce qui peut encore rouler et que l’Anglais ne veut plus dans sa perfide Albion, il doit le refiler aux Maltais. A bas prix, j’espère ! Seule la couleur est homogène : jaune orangé. On en voit des petits et des plus gros, des avec des sourcils sévères, certains avec un museau écrasé, d’autres avec un nez à la Cyrano, la plupart avec des chromes encore étincelants. Ils ronflent, ils pétaradent, ils crachent leur mazout, ils roulent à petite vitesse mais ils remplissent parfaitement leur office, très nombreux et très fréquents. A l’intérieur des plus anciens, qui doivent dater de l’après-guerre, les sièges sont rapiécés mais propres, le chauffeur a affiché ses photos de famille autour de lui et souvent, il n’a pas oublié d’installer un crucifix en bonne place. Un cordon court tout le long du plafond : on le tire pour l’arrêt à la prochaine station et « ding » fait, au-dessus du chauffeur, la grosse sonnette de vélo à laquelle il est relié. Poussivement et en brinqueballant, on arrive au port, et vogue le bateau de Captain Morgan. On n’a pas raté une rade –nombreuses-, du port –immense-. Tous les bateaux à quai on les a vus, y compris les trois somptueux navires de croisières qui avaient remplacé le Norway. Comme on l’avait pressenti, les murailles de la ville sont impressionnantes et devaient, c’est sûr, décourager les éventuels assaillants. Quel boulot pour construire cet ensemble, et comme ils ont dû en baver, les carriers, les transporteurs de cailloux, les tailleurs de pierres, les maçons de toutes sortes attelés à cette tâche ! Que de bras endoloris, de jambes meurtries, et sans doute bien pire pour arriver à ce résultat ! Admirons.

Ce qu’il y avait de bien à Malte, c’est que notre hôtel était toujours à portée de sieste, et mis à part le jour de l’expédition à Gozo, on vint s’y requinquer un bon moment chaque après-midi, ce qui permit à Mie -et à moi aussi !- d’avoir tout au long de la semaine une « pêche » à laquelle on ne s’attendait pas.

Les seules vraies plages de l’île, à l’ouest, sont bien riquiquies. On les parcourut un peu, mais sans s’approcher au plus près de la mer, qui, bizarrement, ne nous faisait guère envie. Par contre, on roula plus tard dans une campagne maraîchère -poireaux, pommes de terre déjà en état d’être récoltées, carottes, artichauts, fèves… – fraîche car largement irriguée et dont chaque parcelle était ceinte de murs des pierres que les paysans avaient patiemment extraites de leurs terres cultivables.

Où qu’on soit dans la campagne, l’horizon, très doucement ondulé, presque rectiligne, est ponctué des clochers ouvragés ou des dômes spectaculaires des nombreuses églises du pays. Les Maltais sont gens très pieux : pas une église ouverte sans groupes de femmes ou d’hommes récitant ensemble des prières à haute voix ou priant seuls silencieusement, et foules de tous âges pour les messes dominicales. Les souscriptions parmi les catholiques, surtout ceux de l’étranger, ont permis d’élever, une à Gozo et une à Malte, deux des quatre plus grandes coupoles du monde. 

Samedi 16.

On voulait voir l’Hypogée –je ne sais pas bien ce que ça veut dire, mais quel joli nom !-, pas de chance, il était closed pour restauration. On s’est rabattu sur les temples encore mégalithiques de Tarxien. On les visita avec des papys et des mamies bien de chez nous, très BCBG. On profita sans trop de vergogne des explications de leur guide.

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Encore Marsaxlokk, c’est jour de petit marché, pour déguster sur le port deux excellentes tranches de mérou accompagnées de seulement deux ballons de blanc du pays, très goûteux, un chacun.

Et après la sieste à l’Alfonso, l’après-midi, encore un aller et retour à La Valette, en bus, simplement pour musarder et terminer nos dernières emplettes, pas exceptionnelles.

Dimanche 17.

Le matin du retour. On le passera à Marsaxlokk, en fait notre lieu favori. C’est jour de grand marché : foule entre les étals qui s’étirent tout le long du quai. Un marché d’Yssingeaux tout en longueur avec légumes, poissons, tissus, vêtements, et gadgets internationaux. On y amène les touristes par cars entiers. Rameutant son groupe sorti de l’un d’eux, la chef annonce : « -On se retrouve ici dans une demi-heure, c’est bon ? » Et une mamie, à deux pas, qui l’avait pourtant bien écoutée : « -Qu’est-ce que vous dîtes ? » Je ne sais pas ce qu’on fera quand on sera « vieux » –quand l’est-on ?-, mais profitons de notre chance de pouvoir sortir maintenant,

autonomes, tous les deux

Voilà, notre séjour maltais se termine. On n’a sans doute pas raté grand chose de ce qu’il y a à voir dans cette petite île dorée au miel. Si, la Blue Grotto, mais peut-être l’a-t-on justement snobée parce que tous les livres disaient qu’il fallait la voir… C’est vrai qu’on est plus sensible aux ambiances, aux atmosphères d’un lieu qu’à ses trois étoiles téléguidées. Et au moins, si le hasard nous ramène à Malte, il nous restera encore une merveille toute neuve à découvrir !

Tunisie_2003

Lundi 17 Février 

Lyon-Tunis sans problème. A la sortie de l’aéroport, comme prévu, Bill, mon fils, qui est arrivé un peu plus tôt de Marseille, m’attend. Pas de lézard. Ça baigne. Je préfère. Taxi pour rejoindre l’hôtel qu’il a choisi, à cinquante mètres de la Porte de France, à l’intérieur de la médina. 

Un tour, de nuit. Evidemment, dans le dédale des rues et ruelles de la médina, difficile de trouver le restaurant du Routard qu’on cherchait. Des gens sympa proposent leur aide et un jeune nous y emmène. Plein de cordialité et de gentillesse chez les Tunisiens. Pas de chance, c’est jour de fermeture du restaurant ! Descente dans la ville moderne pour goûter notre premier brik. 

 

Mardi 18 

Notre hôtel est sommaire, pas de fioritures, mais propre, correct. L’avantage de sa situation, c’est que le matin, je pars assez tôt, seul, pour une balade dans la médina.

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Je remonte la rue de la Kasba jusqu’à la place du Gouvernement. Les gens sont certainement plus affairés que moi, mais sans précipitation, tranquilles. L’absence de voitures contribue sans doute à donner cette impression de calme, on entend les pas qui claquent sur les pavés, les saluts des gens qui se croisent, les conversations de ceux qui vont de concert. C’est l’heure de la rentrée des classes du matin. Comme chez nous, des mamans ou des papas accompagnent en tenant par la main leur petit jusqu’à l’entrée de l’école. Je vois la cour, là-bas, au-delà d’un porche et d’un large couloir et c’est bizarre d’entendre ces cris et ces rires dans un lieu qu’on n’imaginait pas, dans cette rue si étroite où une voiture passerait à peine et au milieu de ces maisons si serrées. 

Je croise un gamin, une dizaine d’années, en arrêt devant la devanture d’une boutique de vêtements. Le marchand est en train de faire son étal et, à l’aide d’une perche, il suspend sur le haut de son échoppe une panoplie de mini-strings. Très intéressé mais perplexe, mon petit Tunisien ! Cartable au dos, mains croisées juste au-dessous, il se demande si ces fanfreluches si économes en tissu sont bonnes pour sa maman. Plutôt pour sa grande sœur. 

Plein de gens qui vont au travail. Ils traversent la médina de part en part, venant des quartiers périphériques, l’attaquant par la place du Gouvernement pour en sortir à la porte de France, allant sans doute travailler dans la ville basse et moderne, ex-européenne ou européanisée. « Salam alikoum ! » lancent-ils souvent. 

Je rejoins Bill pour notre petit-déjeuner sur l’Avenue de France. 

Comme on l’avait remarqué déjà en 1996, la présence policière est visible et permanente. Pendant la demi-heure qu’on a passée sur la terrasse du Café l’Univers, deux voitures ont été emmenées à la fourrière. On se rappelle que la nôtre avait subi le même sort lors de notre première demi-heure tunisienne en février. 

Chacun a le TGV qu’il peut. Celui des Tunisiens est un TGM : Tunis, la Goulette, la Marsa. Il relie ces trois villes côtières du nord de Tunis et quelques autres. Pour l’heure, il nous emmène à Sidi Bou Saïd, bien beau village en bleu et blanc.

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Comme dans les îles grecques ? Non. Si le blanc reste toujours le blanc chaulé, le bleu n’a pas le même ton. Et plein de cloutages noirs sur les portes des maisons. Et des grilles souvent torsadées aux fenêtres, des moucharabiehs aussi. Premier thé à la menthe au célèbre Café des Nattes. Comme son nom l’indique, on s’assied sur des nattes, étalées à même le sol, après avoir ôté ses chaussures. 

Au retour, pour rejoindre le centre ville de Tunis, Bill nous fait prendre le métro, en fait un beau tram presque identique au nôtre. Premier couscous, bon mais trop conséquent pour mon petit appétit. 

Je ferai ma sieste somnolente dans le « louage » qui nous emmènera à Kairouan. Les louages, c’est vraiment un bon système. La gare, c’est une grande ou une petite place -tout dépend de l’importance de la ville-, tu annonces ta destination, on t’indique une voiture -de cinq à dix places-, et sitôt qu’elle est pleine, elle t’emmène où tu as décidé. Pas d’attente trop longue, pas de places inoccupées, pas de remplissage exagéré non plus, rentabilité et efficacité maximum. 

Paysage quasi ininterrompu de champs d’oliviers que j’entrevois, identiques à eux-mêmes, quand j’ouvre un œil. Taxi jusqu’à l’hôtel Sabra. On en fera grand usage, des taxis jaunes, nombreux et abordables, nous épargnant ainsi la peine de marcher en portant nos lourds sacs de routards.   

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Sortie nocturne dans Kairouan. Pratiquement pas un chat, sauf nous qui déambulons dans des rues vides et bien éclairées. Quand je pense que, chez nous, craignant de mauvaises rencontres, on a souvent la trouille de se promener de nuit dans nos villes pourtant surveillées et policées. 

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Au petit matin, seul, je vais me perdre dans les ruelles de la médina. Perdre au sens propre, d’ailleurs. J’en sors par une porte inconnue et ne sais si je dois partir à droite ou à gauche pour retrouver notre hôtel. Chance, j’ai pris le bon côté ! Mais auparavant, j’avais pu apprécier cette vieille ville paisible aux nombreuses petites et plus grandes mosquées, aux habitations blanches et proprettes, aux rues et ruelles souvent pavées, étroites et mystérieuses. 

Avec Bill, un tour de marché. Des montagnes de bulbes de céleri : ma Mie en aurait salivé d’envie. Des collines de carottes, de choux, d’oranges, de tomates, de pommes de terre, de courgettes. Et des cages regorgeant d’étourneaux, aussi. « Combien en veux-tu ? -Quatre ! » En un tour de main, les voilà attrapés, occis d’un coup de ciseaux précis sous la gorge et empaquetés. Même pas eu le temps de tourner mon regard au moment crucial ! 

Les bassins des Aghlabides, légèrement en dehors de la ville, sont d’une quiétude remarquable. Heureusement puisque le pacha du lieu allait faire sa sieste au centre de l’un d’eux. Intérêt à ce que ce soit calme ! Faut pas réveiller monsieur ! 

 

Mercredi 19 

Direction Sousse. Nos bagages à la consigne de la gare pour un tour de médina puisque nous avons une bonne heure avant le départ de notre train. Au bout de la rue principale du souk, je retrouve la rue en escaliers qu’on avait découverte avec ma Mie et que j’avais revue dans un film. 

Le train Sousse-Sfax est presque à l’heure. Bizarrement, au sortir de la gare de Sousse, il traverse sans passage à niveau des avenues très agitées, dont un énorme rond-point. Vitesse ultra-réduite et agents bloquant toute circulation. Après, la sirène signalant son passage me rappelait étrangement ma corne de brume, celle qui claironne affreusement entre les joints de la porte de mon balcon quand le vent souffle de l’ouest. 

A Sfax, petit problème de taxi -on a patienté une bonne demi-heure avant d’en trouver un, c’est exceptionnel- et d’hôtel -celui qu’on visait envahi par des Libyens-. Un autre taxi qui nous ramène à l’Alexander Hôtel (Dumas y dormit) roule très, très vite. Et prend d’office la priorité à tous les carrefours. « Moi, je trace ma route » nous dit le chauffeur, très décontracté. Plus que nous. Près du but, elle a failli s’interrompre brusquement pour au moins un bon moment, sa route ! On n’avait pas de pied à coulisse, mais la portière n’était pas à plus de quelques millimètres du pare-chocs de la voiture qui venait à gauche. Notre homme avait effectivement la priorité, il en usait et en abusait ! 

Bill m’emmène dans un grand resto pour le soir. Bien, mais comme d’habitude, assiette trop conséquente : heureusement, il m’aidera à terminer. 

 

Jeudi 20 

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Marché du matin. Une superbe boucherie-triperie, tout un mouton en pièces détachées. A la halle, des pieuvres, des poissons inconnus. Ailleurs, des montagnes de bartassailles en fer blanc. Un petit thé à la menthe sur les remparts avant de partir pour Gafsa et Metlaoui. 

J’aime bien les louages. On se laisse aller, on regarde, quelle que soit l’heure, on s’assoupit, on ouvre un œil, on le referme, on rêve. 

Arrêt flic. Papiers. Mais l’agent reconnaît le passager avant. Qui descend. Bises. Longue discussion. Fin du contrôle. Circulez, y’a plus rien à voir ! Intègre, la police tunisienne ? 

A Gafsa, un papy tunisien nous fait visiter son jardin. On le suit par des sentiers tracés parmi des carrés d’oignons, de salades, de fèves, de légumes que je ne reconnais pas, on saute par-dessus les minuscules canaux d’irrigation. 

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Plus loin, une exposition de tapis locaux se met en place au centre artisanal. Avant tout le monde, on nous permet de la visiter. Coloris, formes, dessins, tout est beau. Au cœur de la ville, on longe les bains romains. Silence, eau bleue et transparente, une piscine ancienne entourée de murs de pierres taillées, de ruelles à arcades, de placettes solitaires. Doux. 

Un petit louage jusqu’à Metlaoui. L’hôtel Seldja est très chic. Nous serons quasiment seuls le soir au resto conçu pour accueillir trois ou quatre cars de touristes venant suivre la ligne du Lézard Rouge. 

 

Vendredi 21 

Le Lézard Rouge, c’est un petit train que nous les Français avions offert en son temps au bey de Tunis. Il monte dans la montagne en direction de l’Algérie en empruntant la ligne de chemin de fer des phosphates. Les quatre ou cinq wagons d’époque ont été restaurés au mieux. Malheureusement, la locomotive n’a pas résisté au temps. Celle à vapeur a dû partir à la ferraille. La nôtre est à mazout. Presque sitôt sorti de la gare, on serpente pendant une demi-heure parmi des montagnes pelées et rocheuses, on longe des oueds, on traverse quelques oasis miniatures aux maigres végétations, palmiers, alfas, pauvres cultures, jusqu’au poste de chargement des phosphates, la grande richesse naturelle de la Tunisie que des trains d’une cinquantaine de wagons descendent jusqu’au port, jusqu’à Sfax. 

Louage pour Tozeur. On traverse un désert de cailloux et de sable parsemé de maigres touffes d’herbes sèches. Comment les chameaux trouvent-ils leur vie là-dedans ? A Tozeur, encore un couscous pour Bill -quel appétit féroce !-, pas pour moi, trop petit, mon estomac. La médina est toute de briques construite, décoration des murs par enfoncement ou saillie des briques choisies pour réaliser le dessin géométrique prévu. Pas de souk à l’intérieur -il est sur la grand-rue, au dehors-. mais des courettes, des placettes, des porches, des rues et ruelles à se perdre. Ce qu’on fait, évidemment. 

Traversée rectiligne du chott El Jerid pour arriver à Douz. A l’hôtel de la Tente, l’hôtelier reconnaît Bill qui y avait séjourné l’an passé. Il nous offre le thé sur la terrasse d’où on domine d’un mètre ou deux les autres terrasses du village. 

J’écrirai mes cartes au soleil couchant, tiédeur, supportant cependant mon anorak, pendant que Bill pianotera non loin, sur un clavier d’Internet. 

 

Samedi 22 

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Au-delà de la Grande Dune, nous avons marché une petite heure dans le sable, jouant à être perdu sitôt qu’on dévalait face aux sables infinis la dune qu’on venait d’escalader et qu’on ne voyait plus ni la palmeraie proche ni le minaret ou le haut des maisons de Douz au loin. Ce silence, ces palmiers décharnés ou étêtés par le vent, troncs squelettiques, m’amour, me rappellent l’oasis du pain du désert de 1996… 

Une Névada pour rejoindre Gabès. Elle roulait bien, sans problèmes, accomplissant honnêtement son bonhomme de chemin. L’extraordinaire de l’histoire, c’est qu’elle totalisait 990 000 km de route, la vaillante ! Beaucoup la connaissait. La preuve, quand on parla le lendemain dans un taxi de Djerba qui ne comptait, lui, que quelques 300 000 km, d’un louage qu’on avait pris et qui en comptait près d’un million, le chauffeur nous dit : « C’est la Névada ? » 

A Gabès, l’hôtel Régina ne manque pas de charme, les chambres autour d’une grande cour, isolée de la rue. Petit drame à l’arrivée, l’une de nos deux co-voyageuses du taxi vient de s’apercevoir qu’elle a oublié son portefeuille dans le louage Douz-Gabès. Retour immédiat à la gare des louages, mais plus de louage, déjà reparti à la maison. Peut-être demain. On ne saura pas la fin de l’histoire, mais le portefeuille contenait le trésor des deux ! 

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Au port, les filets vaporeux et fins des pêcheurs sèchent au soleil du soir. Ici, on pêche le poisson bleu, sardines, anchois et les mailles sont fines et serrées. Pus loin, des dizaines et des dizaines de mobylettes enchaînées attendent leur départ pour un pays d’Afrique plus pauvre encore que la Tunisie. Combien de kilomètres ont-elles déjà dans les roues ? Elles iront finir leur vie plus au sud, assurément sans espoir de retour. Ailleurs, c’est un petit bateau de pêche qu’on remonte à l’aide d’un pont roulant pour une réparation de fortune. Devant nos yeux, on clouera un morceau de tôle pour boucher un trou, un quart d’heure de travail sommaire, et re-vogue la galère ! Bonne chance les matelots ! 

 

Dimanche 23 

Balade en solo sur le marché et dans le petit souk de Gabès avant de solutionner un problème qui me tracasse. L’internet local m’en donnera la réponse. Et le résultat que j’attendais : match nul des Verts contre Metz. Un e-mail des Corbière, aussi, que j’attendais depuis pas mal de temps et qui vient me rejoindre ici. Avec internet, on ne se quitte jamais complètement. 

A Djerba, l’hôtel Erriadh est superbe. Près de celui des Sables qu’on avait utilisé en 1996, il lui ressemble beaucoup. Encore un patio intérieur, des chambres claires sur deux étages, une terrasse qui domine la ville. 

Bill se plaît au marchandage. Je ramènerai deux plats aux Floq’, mais la trouille de faire de la casse dans l’avion. 

 

Lundi 24 

Malgré l’heure matinale, Bill tient à m’accompagner à l’aéroport de Djerba. Il lui reste une semaine de vacances pendant laquelle il veut s’offrir une méharée plus loin dans le désert, au sud de Douz. Bon vent, Bill, bon sable ! 

Moi, je survole la Sardaigne, je frôle la Corse par l’ouest, de la verticale au-dessus de Nice je repère la baie de Cannes et notre camping de la Ferme, puis les Alpes, Gap et mes Corbière qui me font de grands signes. Atterrissage sans problèmes à Satolas. 

Bien belle semaine dont j’avais un peu peur. Souvenirs, souvenirs… Et puis, une fois dans le bain, on arrive à oublier, parfois, même si des situations, des paysages, vous ramènent d’autres images moins gaies, parce que maintenant définitivement enfuies. 

Merci Bill ! Pendant cette semaine, tu as grandement pris soin de ton vieux père. En fait, tu as été un père pour moi. 

Sardaigne_1999

Dimanche 23 

A la Joliette, notre « Danièle Casanova » est à quai. On embarque presque aussitôt. Il est énorme, notre bateau, gigantesque. Jamais on n’aurait cru que tant de monde aille en Sardaigne ! Découverte immédiate de notre cabine : c’est une chambre ! Deux lits de chaque côté d’une grande fenêtre-hublot, douche, lavabo et WC dans le coin toilette, un secrétaire avec papier à lettres au sceau du navire plus une petite attention : deux bouteilles d’eau minérale pour le voyage. J’aurais bien troqué l’une d’elle contre un pichet de Côtes du Rhône ! Le luxe ! Exploration des ponts : bar, brasserie, restaurant, cafétéria, deux cinés, boutiques, téléphones… On n’en revient pas. Du pont supérieur, une esplanade, on se régale à découvrir Marseille, les quais, les entrepôts, la cathédrale, Notre-Dame de la Garde, If et les ilots d’alentour. 

Huit heures presque pile : « -Larguez les amarres. » On est à peine au large du Vieux Port que… « -Bienvenue à bord du Danièle Casanova. La mer est belle et pas agitée, la température de 22°, et nous arriverons comme prévu demain matin à 7 heures 30 à Propriano. » Quoi ? Mais Propriano, c’est en Corse ! Manquerait plus qu’on se soit trompé de bateau ! Mais non, mon gros bêta ! Personne ne m’avait dit, et je ne m’en étais pas soucié non plus, que nous faisions une courte escale à Propriano. Expliquée dès lors la dimension du bateau : c’est la navette permanente Corse-continent, qui certains jours pousse plus loin, jusqu’à Porto Torres, en Sardaigne. 

  

Lundi 24 

Nuit sans problème et effectivement, quand je me lève, vers six heures et demie, la côte et les montagnes de Corse sont là, tout près, puis bientôt Propriano. La ville n’est pas encore bien réveillée, seules quelques activités autour du port. Accoudé au bastingage de la poupe, j’assiste, éternel badaud, au balai des mille et une activités de l’escale : sortie de quelques hommes d’équipage galonnés, de camions et de voitures, de passagers qui se regroupent et attendent leur bus en discutant ou d’autres qui retrouvent amis ou famille sur le quai avec effusion et une joie que je sens remonter jusqu’à mon perchoir, poignées de mains chaleureuses, étreintes amicales, embrassades, tapes dans le dos… Mais quoi, tout le monde s’est maintenant éparpillé dans la ville et ce car plein de troisième âge  toujours là, à l’orée du bateau, avec un chauffeur inquiet qui en scrute l’intérieur… Combien tu paries, me dis-je, qu’une mémé du groupe dort encore dans sa cabine… ou finit tranquillement son croissant du petit-déjeuner… ou s’est perdu dans les salles ou les longs couloirs feutrés -plus de cent mètres-. Pas manqué ! La voilà qui sort précipitamment -pas trop, manquerait plus qu’elle se casse une patte, maintenant- légèrement devancée par l’accompagnatrice qui porte sa valise. J’imagine les réflexions de ses compagnons de voyage, du « -Et ben, ça commence bien !  » jusqu’au « -Mais mamie, on va vous mettre un collier et une laisse ! » Non, on n’est pas encore mûr pour ce genre de voyage ! 

Apparemment personne n’est monté sur notre bateau pour rejoindre la Sardaigne, ni aucune voiture, pas de camion non plus. Si bien que pour les quatre heures de traversée qui restent, notre navire devient presque le vaisseau-fantôme. Coursives vides, ponts déserts, mais une armada de garçons pour nous servir, presque seuls, le petit-déjeuner dans l’immense salle à manger quasiment abandonnée. 

Montagnes corses au loin, escarpées, montagnes sardes, beaucoup plus douces, Porto Torrès en vue. Accostage. 

Premiers tours de roues en l’île. C’est jour de marché. Arrêt, fouinerie entre les étals : un marché d’Yssingeaux avec moins d’alimentaire mais énormément plus de clinquailleries dorées, de bricoles brillantes, de tableautins fluorescents, d’objets d’étagères, de plastiqueries colorées et de Sainte Vierge peintes…

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L’église est archi pleine : le lundi de Pentecôte est fête processionnée. Sortent justement les drapeaux des confréries avec Madone ou Jésus juchés tout au haut de la hampe, des grandes croix décorées, les enfants de chœur -filles et garçons- festonnés, dentelés comme plus revus depuis notre jeunesse, surplis de dentelles blanches sur robe rouge, le curé abrité sous son dais porté par quatre solides fidèles fidèles… En avant la musique ! La fanfare locale démarre et ouvre la route à la procession pour un défilé dans les rues de la ville. 

Laissons le monde à sa dévotion et rejoignons Sassari, la grande ville du nord de l’île. Plein d’animation. Près de l’université, casse-croûte sur le banc d’un grand parc ombragé, écrin de paix au cœur de la ville agitée. Des étudiants, classeur ou pochette sous le bras, passent près de nous en grignotant un sandwich ou un fruit. Peu de touristes. Quelques anciens du pays se promènent, cherchant la fraîcheur des ombrages. 

En ce début d’après-midi, les rues pavées de la vieille ville, étroites, maisons hautes, sont envahies de collégiens : l’heure de la rentrée est proche. Deux filles nous doublent, quinze-seize ans, qui se tiennent par la main, doigts entrelacés. Elles ne sont pas les seules à marcher ainsi. On n’imagine mal une telle attitude chez nous. Déjà, en Sicile, on avait été surpris un dimanche matin d’après la messe, dans la grande rue piétonne de Marsala, de voir des hommes de tous âges faire leurs allers et retours en se tenant par la main. Devant nous maintenant, à vingt mètres, deux filles, plus jeunes, des sixièmes ou des cinquièmes. Elles s’arrêtent devant la porte fermée d’une échoppe. La plus petite écrit sur le rideau métallique. Quand on les re-joint, elle range déjà bien sagement un bout de craie blanche dans sa trousse, sous l’œil protecteur et peut-être envieux de sa légèrement plus grande copine. Elle ne rigole pas, la petite brunette, tresses bien rangées, air doux et angélique. Ce qu’elle vient d’écrire et qu’on lit en passant est chose on ne peut plus sérieuse. Elle a lancé un message aux yeux de tous mais pour un seul destinataire, l’unique au monde qui compte pour elle. Elle a laissé au temps le soin de le transmettre à qui de droit d’amour. Ce qu’elle a écrit, soigneusement, avec application ?

Angelo ti amo

Sois heureuse petite fille, j’imagine tes yeux noirs brillant d’amour quand tu rencontreras ton Angelo aimé. Avec ma Mie, nous en avons fait notre devise sarde, de ce message, et il ne s’est pas passé un jour sans que nous ne nous ne le soyons répété, comme ça, pour le plaisir et malgré nos trop nombreuses années, « Angelo, ti amo… Angelo, ti amo… » 

A Sentissima Trinita di Saccargia -Sainte Trinité de la Vache Tachetée, je ne l’invente pas !- en pleine campagne, une belle église en pierres noires et blanches que la dite vache, c’est certifié, aida à construire. La jouxtant, un reste de cloître mélancolique et branlant. La petite route très étroite qui nous ramène sur la côte, à Alghero, traverse une campagne dénudée, sans arbres, où les moutons pâturent paisiblement. 

Notre premier hôtel, luxueux ! Sur nos vieux jours, on se met à apprécier le confort des nuitées trois étoiles : après Sicile et Chypre, Sardaigne. Mais il n’est pas encore l’heure de s’allonger sur le lit moelleux d’au moins 180 de large. Un tour au bout de la presqu’île proche de Caccia. Du haut d’une falaise rocheuse, la mer à nos pieds. A deux pas de nous, d’innombrables oiseaux de mer tourbillonnent et criaillent sans cesse au-dessus d’un îlot-rocher désert, aride et abrupt. Combien de nids là-bas, et combien de becs à rassasier ? Normal tout ce remue-ménage et tous ces cris quand on pense que les parents doivent en même temps veiller au gîte et assurer le couvert. 

Au retour vers la ville, arrêt sur le site nuragique de Palmavera.

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Ont vécu ici il y a cinq à six mille ans une cinquantaine de familles qui nous ont laissé les traces de leur passage : des cabanes aux soubassements de pierres -la partie supérieure en branchage ayant évidemment disparue-, une tour, l’équivalent de nos donjons de châteaux forts, des traces de temples aussi, puisque toujours les hommes se sont créé des dieux pour, croyaient-ils, les protéger. C’est notre premier nuraghe ; malgré une visite rapide -l’heure de fermeture est proche-, on a le temps d’imaginer la mama grillant le poisson pêché dans la mer proche ou le grand chef présidant l’assemblée des hommes du village. 

Alghero en début de soirée. On franchit les remparts par la porte donnant sur les quais et on se re-trouve dans les rues animées de la vieille ville, nombreuses boutiques, plein de gens qui se promènent, la fraîcheur du soir venue. 

Notre premier repas sans surprise : on se souvient qu’en Italie, en premier plat, c’est le choix entre pâtes et pâtes. On choisit donc pâtes. Soyons juste, souvent, on peut aussi prendre un potage. Nos spaghettis à la chicorée -la soubrette dût aller chercher un dictionnaire italien-français pour nous montrer de quoi il s’agissait !- furent délicieux. 

  

Mardi 25 

Jusqu’à Bosa, sur notre droite, la mer toujours présente. La route, souvent en corniche, dégage de belles vues bleutées et calmes, presque personne. Par contre, elle est continuellement bordée de grillages à moutons, l’animal omniprésent de la garrigue. On le voit très peu mais si on s’arrête, son bêlement ou sa clochette se fait aussitôt entendre. 

Comme dit ma Mie, Bosa, étagée sur sa colline, c’est une ville-crèche : maisons peintes de couleurs pastel, palmiers… Ne manque que le bœuf et l’âne, le petit Jésus, lui, dormant sagement dans son église. Une petite supérette nous fournira le casse-croûte typiquement sarde de midi : quelques tranches-feuille-à-cigarette de mortadelle, mozarella fraîche, nespéros et l’habituel litre d’aqua minerale leggeremente frisante. On le dégustera à Cugliari, au bout d’une agréable route de plateau où il nous fallut bien laisser un moment la priorité à un énorme troupeau de mouton qui prenait toute la place ! Comment a-t-on découvert notre banc casse-croûte du haut du bourg, à l’ombre d’un tilleul, sur une petite placette triangulaire serrée entre les maisons ? Sans doute nous attendait-il depuis toujours, adossé à l’une d’elle, inoccupée pour l’instant. Un papy voisin nous a fait comprendre qu’on pouvait s’installer sans problème et une jeune voisine nous proposa de l’eau fraîche. 

Au nuraghe de Losa, on est les seuls visiteurs du moment. Des panneaux très explicatifs guident notre visite ; heureusement que l’italien et l’anglais n’ont aucun secret pour nous car il nous aurait été difficile de comprendre l’ordonnancement des lieux. La température extérieure, elle, est en langue universelle, 37°.  On est bien. 

Voulant éviter la circulation de l’autoroute et traverser un petit village, ma navigatrice me guide sur l’ancienne route d’Oristano. Mais le village, Paulilatino, se révèle sans charme et la petite route, devenant presque chemin de campagne, ne retrouve la grande que quinze kilomètres plus loin. Si bien qu’on rate la Fontaine Santa Christina qui nous aurait peut-être permis de boire à la même source que les habitants du pays d’il y a 3000 ans. On traverse en contrepartie une douce campagne vallonnée, cultivée, desséchée, mais pas encore roussie. 

Au bout de la péninsule de Sini, les ruines trop ruines de Tharros nous émeuvent moins que ce cap de bout du monde, silencieux et austère, et relativement désert. 

Grâce aux renseignements obligeants des carabinieri d’Oristano, on trouve presque sans problèmes notre hôtel Mistral devant lequel on était déjà passé deux fois. Dans l’entrée, je peux y nettoyer mes baskets en les passant négligemment sous une brosse mécanique et sous le regard admiratif de ma Mie, sidérée de me voir manier avec tant de désinvolture toutes les commodités liées à la vie moderne d’un hôtel trois étoiles. 

Encore une procession dans la ville au cours de notre visite de fin d’après-midi. Pour glorifier quel saint, pour demander quelle grâce, on ne sait, mais la fanfare était là, et les drapeaux des confréries, et les croix, et les cantiques. Et le flic d’opérette qui déviait la circulation en gesticulant. 

Au restaurant, le soir, ma Mie se sentit bien seule, unique élément féminin de la salle parmi la vingtaine d’hommes qu’elle s’est amusée à compter. Tous avaient leur portable à la ceinture, modernes et pacifiques néo-Lucky Luke. 

 

Mercredi 26 

Le nuraghe Su Nuraxi se visite avec guide. Le nôtre était très agréable mais dès le départ, il s’excusa de devoir parler en anglais afin que notre dizaine de co-visiteurs germano-bataves puissent comprendre ses explications. A la fin de la visite cependant, il nous fit un petit résumé de la situation dans un français hésitant mais fort sympathique. On l’en remercia chaleureusement bien qu’on ait déjà tout compris. Cet ensemble nuragique ne fut complètement dégagé que vers 1950, ce qui fait qu’il est encore en bon état, les pierres pas trop pillées par les paysans des alentours pour en faire leurs maisons. Impressionnant comme ces hommes d’il y a 3000 ans savaient construire et s’unir pour se défendre. De tous temps en effet, il a fallu se défendre contre plus rapace que soi. 

  

Pour le casse-croûte et la sieste à Siliqua, personne ne nous a dérangés : à l’ombre frissonnante et envoûtante des eucalyptus, les occupants voisins du cimetière furent d’une infinie discrétion. 

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On rejoint rapidement le sud de l’île. La côte est encore peu entouristiquée, la flore méditerranéenne peu attaquée, garrigue, buissons vert sombre et rouges gravissant les collines, l’eau bleue, de turquoise à marine, les plages de sable immenses et peu encombrées. 

A Santa Margherita, plus loin sur la côte, évident arrêt et photo de ma sainte épouse devant la pancarte du village : profitons-en, c’est plus souvent qu’on traverse des Saint-Jean que des Sainte-Marguerite. 

Cagliari, on le découvre au loin, de l’autre côté d’un golfe dont il nous faut patiemment suivre le bord avant d’atteindre les faubourgs de la ville, longer le port et tenter la montée vers la ville ancienne. Coup de chance, on trouve rapidement à se garer. Rues escarpées bordées de vieilles maisons quelque peu délavées, sévère grimpette jusqu’à l’Université, puis arrivée sur la Terrazza Umberto, large esplanade qui domine la cité et le port et qui s’ouvre par un bord sur un monumental escalier permettant de redescendre vers les étages inférieurs de la ville. 

La Côte vers l’est, vers Villasimius, notre prochaine étape, commence à bien se garnir de résidences d’été, mais les maisons d’au maximum un étage sont assez bien intégrées au paysage ; point de grands immeubles, d’hôtels ou de résidences tout blancs comme on en voit trop souvent sur les côtes méditerranéennes ensoleillées. 

Sous le soleil, notre hôtel Zadar respire la fraîcheur : large patio, couloirs extérieurs et terrasses largement ombrées par des orangers et des citronniers, piscine. 

Le repas fut plantureux et quelque peu agité par le car d’Allemands qui mangeaient en même temps que nous : la télé du bar voisin diffusait Bayern-Manchester, la finale de la Coupe d’Europe et quelques supporters faisaient de nombreux allers et retours entre les plats, surtout un qui emmenait là-bas sa mascotte tendrement serrée dans ses bras, un gros singe en peluche. Il revenait souriant, montrant son pouce levé à la salle, jubilant. Quand une fois je l’accompagnai, je compris sa joie : 1-0 pour le Bayern. Le repas terminé -originaux beignets de légumes, panaché de pâtes, pantagruelo-gargantuesque assiette de grillades (Mie refusa la sienne et on ne réussit à vider la mienne qu’à moitié !), glace à la menthe-, on monta chez nous et c’est là que je vis les deux buts vainqueurs anglais. Pendant les arrêts de jeu. J’imaginai l’effondrement de nos Bavarois voisins. Effectivement, pas de chants de victoire dans l’enceinte de l’hôtel, pas de bain de minuit tout habillé dans la piscine, pas d’hectolitres de bière descendus à gosiers ouverts. Je me rappelais aussi notre immense déception d’un soir de mai 76. Bayern, ce soir-là, tu nous avais fait trop mal, aujourd’hui, tu paies ! 

 

Jeudi 27 

La route qui monte vers le nord serpente entre des montagnes sèches et arides, tachetées parfois d’énormes massifs de genêts en fleurs. Des forêts d’eucalyptus frissonnantes, des plantations d’arbres fruitiers ou de vignes agrémentent le paysage sitôt qu’on touche à des terrains plus propices, vallées plus fertiles ou pentes plus douces de terre rouge. 

On retrouve la mer à Arbatax, le petit port de la région. Pendant qu’on casse-croûtait sur le banc d’un jardin public, face aux bateaux et à la mer, nous voilà soudain environnés d’enfants de deux ou trois classes maternelles en voyage d’études de fin d’année. Et je cours en criant, et je tiranche ma copine, et je me dispute avec l’Alric, ou, plus calmement, à l’écart du groupe, je discute le plus sérieusement du monde avec mes deux copines Romane et Bérangère. Ce qui se fait dans toutes les classes, quoi !, maternelles ou autres… Mais les maîtresses ont toutes leurs petites ficelles pour apaiser, pour réunir… Qu’ont-elles dit en italien ? Je ne sais, mais voilà qu’en un rien de temps, la nuée de gamins se retrouve à la queue leu leu derrière trois locomotives adultes, se tenant sagement par les épaules et avançant, tchut, tchut, tchut, vers le kiosque voisin ou un godet de glace sera offert à chacun. 

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Après une courte sieste sur le banc et un tour près des rocce rosso de la plage, rochers rouges lissés par les vagues, les embruns et les vents, on assistera au départ des petits dans la micheline verte et blanche d’opérette qui les ramènera chez eux, à Tortoli, bourg de l’intérieur, occasion d’un long et sans doute inoubliable voyage de cinq kilomètres. 

La route continue encore vers le nord, tantôt se faufilant dans des gorges ou des défilés rocheux, tantôt grimpant sur des plateaux plus cultivés et habités. Sur l’un d’eux, près d’un col, en moins de deux kilomètres, on a pu voir pratiquement au moins un spécimen de tout le cheptel de l’île, vaches courtes et osseuses, chevaux aussi inexpressifs que ceux de nos campagnes, moutons peut-être un peu plus laineux que les nôtres, cochons ressemblant presque à ceux de mon enfance, oreilles tombantes, chèvres comme sœurs de celles de nos copains Rémi et Dom. 

Il nous faut monter jusqu’à Fonni, dans la montagne, encore une cinquantaine de kilomètres. 

L’hôtel Cualbu de ce gros bourg du Gennargentu, le massif central de la Sardaigne, choque un peu par son aspect extérieur : luxe coloré dans un village tout simple. On avait lu que Fonni, à mille mètres, était au pied des pistes de ski ; on ne s’en aperçoit vraiment pas en parcourant ses rues. Rien qui rappelle la neige et le tourisme hivernal : au contraire, les mémés sont tout de noir vêtues, comme en l’ancien temps, ancrées dans leur passé et leur tradition. Rien à voir avec Megève ! Plus près des Estables, du Bessat ou de Chalmazel, mais avec infiniment moins de vitrines -pas trouvé une seule carte postale-, pratiquement pas de restaurants ni d’hôtels. Dans le nôtre, plus de caméra matrimoniale. « -Pardon ? –Nous n’avons plus de chambres avec un grand lit. –Ah ! Bon ! Alors, va pour la non matrimoniale, on dormira chacun de notre côté ! » 

 

Vendredi 28 

Au petit matin, dix-onze heures, on monte jusqu’à un col, 1118 mètres. La vue est belle sur de larges vallées, sur des sommets doux, arrondis et couverts d’herbes déjà jaunies par l’été. Globalement, ça nous rappelle nos montagnes qu’on aime tant dans notre Massif Central, Aubrac, Hautes Chaumes foréziennes, Cézallier mais en énormément plus sec, plus brun. Retour à Fonni, puis, sur la route de Desulo, on bifurque au hasard en direction du mont Spada. Bien nous en prend car les paysages se révèlent magnifiques : le mont Spada est frère de notre Mézenc. 

Sur la route regagnée de Desulo, les asphodèles des talus, éclatantes de légèreté et de blancheur, se détachent sur le ciel bleu, et sur les pentes des montagnes, l’altitude étant plus basse, ce ne sont que moutonnements ininterrompus d’arbustes divers de tous les verts naturels possibles. De plus grands arbres émergent, des chênes verts, des chênes-lièges. C’est au cœur de ces forêts qu’on croirait impénétrables que les porcs quasi sauvages se régalent des glands tombés du ciel et les chèvres des lentisques goûteuses et odorantes. Les villages traversés sont souvent animés. Des femmes se promènent encore avec leurs longues jupes rouges traditionnelles. A Desulo, on achète quelques cartes postales -guère le choix !-, une sorte d’assiette-plateau en bois à court manche dans laquelle mangeaient autrefois les paysans et des gâteaux du pays pour ma gourmande. Les bougainvilliers rouges ou plus roses tombent des terrasses en cascades. 

Repassage à Fonni -ce sera le village qu’on connaîtra le mieux en Sardaigne !-, et bientôt Orgosolo, le fameux repaire des bandits sardes. Quand Christian y était allé en voyage d’étude, dans les années 60, la police avait dû les escorter. Ne laissez jamais les filles seules, avait recommandé son cher professeur et un étudiant noir s’était vu recevoir à coups de cailloux. Sur ce chapitre, les temps changent, Dieu merci, dans le bon sens.

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On est accueilli à magasins de souvenirs ouverts et nombre de murs sont recouverts d’énormes et bien belles fresques colorées. Et engagées d’après ce qu’on peut comprendre d’italien et de l’Italie. Mais en ce 25 mai, des voitures de police sillonnent les rues du village et des environs. J’ai cru comprendre le lendemain aux infos de la RAI qu’on recherchait les auteurs d’un attentat commis sur le continent. La renommée d’Orgosolo n’est pas morte. Et il est vrai que la forêt et le maquis environnants, comme ceux de Corse, peuvent cacher longtemps qui veut passer inaperçu.

Il n’y a pas que des bandits à Orgosolo. La preuve ? Quand on est entré dans une petite chapelle, on s’est littéralement fait harponné par une volée d’une dizaine de béates tout de noir vêtues qui n’ont eu de cesse de nous entraîner vers le catafalque d’Antonia Mesina, la bienheureuse locale, de nous donner des images d’elle avec un message de Giaovanni Paolo ll au dos et de nous montrer sa chambre et celle de ses parents dans la petite maison voisine qu’armées de serpillières, de balais, de seaux, de chiffons, elles étaient en train de briquer pour la rendre digne de la demeure d’une sainte… 

On rejoint notre hôtel S’Adde, à Dorgali, celui-là même qu’on voulait investir hier. Parce que riche en sonorités teintées d’exotisme, on retiendra le menu du soir : spaghetti ai granchi ou alle vongole, pesce spada ai vino pour moi et sogliola ai ferri pour Mie, insalata mista, et pour finir, seada col miele, la dolce de la casa. Le soir, sagement, on rédigera presque la totalité du courrier aux copains et à la famille, épreuve obligatoire mais bien agréable du parcours du parfait voyageur. 

 

Samedi 29 

Dorgali est un gros bourg, centre de vie locale toute l’année et de vie touristique l’été. Pas de cachet particulier mais pas mal de boutiques pouvant satisfaire notre besoin de quelques achats locaux originaux. On ne s’en prive pas. Non loin, le village nuragique de Serra Onios. Mis à jour seulement en 1936, on peut reconnaître les emplacements de deux temples dont il ne reste que les soubassements et marcher autour des soixante-dix cabanes rondes qui se serraient autour. Enfin, ce qu’il en reste, c’est-à-dire des murs de pierres d’environ un mètre de haut, le haut de la maison, en bois, s’étant depuis longtemps désagrégé. Dans ce dédale de pierres plein de vie il y a 3000 ans ne circulent plus maintenant que les touristes et des lézards, nombreux et furtifs. 

Pour atteindre la Tombe des Géants Sa Ena eTomes, un ensemble d’énormes pierres dressées en arc de cercle protégeant une sorte de long dolmen, la chambre funéraire, on marcha seuls un bon quart d’heure sous le soleil, suivant un sentier tracé dans la garrigue odorante et sèche. 

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A Budoni, on dégusta non pas nos pâtes à la Boudoni, cher Métayer, mais notre yaourt de midi sous les pins, à deux pas d’une plage de sable fin quasiment déserte. Il reste encore en Sardaigne des coins tranquilles, surtout en cette saison. 

Quoique port de liaison avec les îles de la Madeleine, Palau est une petite ville surtout touristique, à voir les magasins qui s’alignent le long de sa grand-rue. Agréable de flâner et de se poser aussi sur les quais d’où partent et arrivent les ferry. Un bateau qui part, c’est comme un train, c’est encore mieux qu’un avion. On a le temps de sentir la charge d’émotion, séparation, retrouvailles, évasion… 

Notre hôtel Altura n’a pas l’air d’un hôtel : des petites maisons méditerranéennes ocres, lie de vin, disséminées dans la garrigue, buissons, arbustes, herbes sèches qui sentent bon le soleil… Notre bungalow-chambre à la grecque ? C’est au n° 103 de la Via del Sol. 

Pour chacun des plats servis au restaurant, nous avions droit à trois serveurs : l’un apportait une petite table, un autre y posait le plat pour nous deux, et le troisième servait dans chacune de nos assiettes. Un peu exagéré, non ? D’autant qu’on a tout simplement eu droit à des macaronis. D’accord, avec courgette, tomate et basilic. 

 

Dimanche 30 

C’est à Santa Teresa Gallura -en Français Sainte Thérèse du Chapeau ?- qu’on prend le bateau pour Bonifacio, pour la Corse, pour la France. Avant d’embarquer, le temps de faire un tour en ville. La place, en haut du bourg, est toute animée, plein de gens venus sans doute de France par le bateau précédent pour prendre l’air de l’étranger et qui emplissent les boutiques à gadgets. 

Le passage entre les deux îles, dit-on, est souvent agité car très venté. Aujourd’hui, calme plat, tant mieux, aussi bien au dehors que sur le bateau, presque vide. Avantage du tourisme hors saison. Les falaises de Bonifacio se dressent bientôt devant nous ; nous entrons dans le port, superbement abrité. Le pied sur le sol de France. 

Bonifacio est une ville agréable, rues étroites qui montent, qui descendent, qui serpentent, une boutique qui offre à notre gourmandise vieux broccio et fines lamelles de jambon corse, un délice… Le cimetière aussi ne manque pas de charme, au bord de la falaise. Un moment de paix, de vraie paix, de paix infinie et définitive pour les gens qu’on visite, à parcourir ses allées silencieuses bordées de petites maisonnettes blanches sagement décorées. 

Notre hôtel du soir, le Caravella Village, sur le golfe de Porto-Vecchio, ressemble à celui de la veille. On habite le premier étage d’une petite maison, à deux pas de la piscine et à deux cents de la mer sur les bords de laquelle nous irons marcher, pieds dans l’eau, en fin d’après-midi. Sable fin, rochers rouges, presque envie de se saucer. 

On nous envoie au restaurant le Tourisme à Porto Vecchio pour le repas du soir. On y apprécie en entrée u pani imbruscatu, une tranche de pain de campagne grillé sur laquelle on a étendu une purée de tomate, de l’ail, du broccio, deux fines lamelles de jambon cru, de l’huile d’olive, du persil et de la porette : une sorte de pizza à la corse. 

 

Lundi 31 

Notre première route de montagne en Corse. Comme on nous l’avait dit, ici, la ligne droite est rare, mais la route vers le col de Bavella par l’Ospédale et Zonza est large et ne pose pas de problèmes.

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Quelles merveilles que ces aiguilles de Bavella ! Au col, on n’est pas seuls à les admirer. La descente de l’autre côté est plus typique, folklorique, hasardeuse. On ne croise pas n’importe où ni n’importe comment. En plus, la route est mauvaise ou en réfection, alors, doucement, doucement. 

A Solenzara, notre hôtel du même nom ne casse pas des briques. Du moins l’annexe où on nous installe. On y fait cependant une brave sieste avant d’aller voir la mer de plus près qu’on ne la voyait de notre fenêtre. 

On prendra là notre premier bain. Si j’y vais, suivant ma belle, c’est que la mer est bonne, presque chaude. 

Le repas chez Doumé sera infiniment trop copieux. Bien sûr, je vous entends dire : « -Tu n’as qu’à pas finir ton assiette ! » Mais comme c’est bon, c’est crime de jeter. Ma soupe de poissons et les petits rougets grillés qui l’ont suivie étaient grandioses. Contrairement aux autres jours, ils étaient accompagnés du pichet de vin de la maison et non du mezzo litro vino rosso de la casa. 

 

Mardi 1er, toujours en Corse. 

Comme hier, petit déjeuner au soleil au bord de la piscine. Malheureusement pour moi, toujours à la française, le petit dèj ! Il a vraiment fallu aller dans les hôtels grecs ou espagnols pour avoir droit aux charcuteries, aux œufs et aux fromages. 

Juste derrière nous, deux tourterelles commençaient de construire leur nid dans un jeune arbre. C’était plaisir de les voir transporter brins de paille ou d’herbe et menues branchettes. Jusqu’au moment où la femme d’un autre couple, intéressée aussi par le manège des oiseaux, vint tripatouiller les branches pour voir comment ça se passait au cœur de l’arbre. Bien sûr, les tourterelles apeurées ne sont plus revenues, au moins jusqu’à ce qu’on quitte notre table, à notre tour. Continueront-elles leur œuvre entreprise ? La serveuse et nous-mêmes avons quand même été un peu suffoqués devant ce geste bêbête de dénicheur. 

Sur la route de Bavella qu’on prend dans le sens inverse de la veille, on se range pour laisser doubler nombre de voitures plus ou moins anciennes, souvent de sport, petites décapotables rouges, MG, Ferrari ou autres. On verra à Zonza, au poste de contrôle, qu’il s’agit du Korsika, un rallye d’origine autrichienne. Bien belles, ces voitures au pied des dentelles de Bavella, leurs pétarades ne gâchant pas trop la magnificence du lieu, car brèves, ponctuelles et sources pour nous de remontées d’images passées. 

La route après Zonza, vers Quenza, Aulène, puis en direction de Sartène, nous offre ses forêts de châtaigniers, chênes verts et chênes-lièges, pins tout simples ou laricio, hêtres plus ou moins mêlées au maquis des innombrables arbustes plus petits, cistes, lauriers, genêts, genévriers, arbousiers, bruyères… 

A l’hôtel Les Roches, à Sartène, la terrasse de notre chambre domine un beau paysage doucement vallonné jusqu’à la mer, là-bas, au loin. Malheureusement, notre sieste fut largement troublée par un p… de chien qui ne cessa d’aboyer pendant au moins trois quart d’heure. Qu’on soit à Chen’, à Saint-Etienne, à Sartène ou au bout du monde, pourquoi ces sales bêtes nous gâchent-elles sans cesse la vie par leurs hurlements inconsidérés et débiles ? Non, vraiment, jamais je ne comprendrai leurs maîtres qui supportent –c’est leur problème- mais font aussi endurer à leurs voisins cette nuisance canine permanente. Ou qui ne savent pas la faire cesser. 

Descente à Propriano, balade sur le port et dans les rues animées du centre. Et puis, sur le tard, comme on a pris goût à la baignade, on cherche une plage. Notre élue, au hasard de la route, sera celle de la pointe de Camponaro. L’eau de la côte ouest est un peu plus fraîche que celle d’hier, sur la côte est, mais on se trempera quand même un brin, le coin est si agréable, si calme, tant dans l’eau que sur la plage. 

Du repas pris dans une salle emplie évidemment par un ou deux cars de « troisième âge » et par deux tablées de gendarmes du coin tout de bleus, de gris, de civil ou de kaki vêtus -on nous dit qu’ils n’ont pas de cantine à la caserne ; s’ils ont mangé comme nous, très agréable d’être gendarme à Sartène !-, on retiendra le délicieux et original doré de mostelle : un filet de mostelle (sorte de dorade locale) pané entouré d’une tomate fraîche, de deux petites pommes vapeur, d’un brin de salade et d’une extra sauce verte onctueuse et mystérieuse. 

 

Mercredi 2 

Sartène, dit-on, est la plus corse des villes corses. La place, en haut de la ville, est le lieu de rencontre animé et privilégié des habitants et des touristes. Et les rues de la vieille ville, aux maisons hautes à escaliers souvent extérieurs ne manquent pas de cachet. Avant de quitter ce beau pays, une petite visite à la cave coopérative pour une provision de vin local, un AOC très goûteux me dira plus tard mon œnologue de fils. 

La route, très bonne, pour Ajaccio ne casse pas des briques, trop loin de la mer. Paysage ressemblant au nôtre, petites forêts, montées, descentes, virages incessants mais larges… Le Fesh est un vieux grand hôtel cossu du centre, comme il y en avait dans le temps dans chaque ville, avant qu’on n’en ait construit de plus modernes sur la périphérie. Notre fenêtre donne sur la rue Fesch, la rue piétonne par excellence d’Ajaccio. 

L’après-midi, on sera donc à pied d’œuvre pour aller explorer la ville : notre rue d’abord, agréable, vivante, ensoleillée, gaie, jeune, puis le Cours Napoléon, la préfecture de l’ex-préfet-Bonnet-de-la-Paillotte-de-chez-Francis, la place Foch et ses palmiers, le coin des halles, actif, et puis, ouf !, un demi à l’ombre d’un parasol sur une terrasse de la rue Fesch, retour à la case départ, presque en face de chez nous. 

Ragaillardis, allons tourner maintenant dans ce que les guides appellent la ville génoise. Des rues étroites, bistrots, petites boutiques, la maison Napoléon, grande bâtisse un peu raide avec face à elle une adorable place-jardin pleine de charme, la cathédrale qu’on ferme juste quand on arrive, et puis plein de gens, hommes et femmes, avec capes et capelines colorées, rouges, grenat, violettes, bleues, grises, noires qui se dirigent puis se rassemblent devant un porche. « -Mais qu’est-ce, madame ? -C’est la Saint-Erasme, cher monsieur, le patron des marins ; il va y avoir messe puis procession jusqu’au port… » Eglise archi-comble, assistance qui déborde sur la rue. En repassant devant, en milieu d’office, on aura la chance d’entendre quelques chants corses, de ceux, je crois, que l’on dit polyphoniques. Et à la sortie, derrière la fanfare, les croix et les drapeaux, se rangent les officiels dont le général de la place -l’uniforme et ses deux étoiles, ça sert au moins à le reconnaître-, le curé et ses acolytes, tous les adhérents des différentes confréries, bien rangés par couleur, puis les fidèles et les badauds. Bizarrement, la clique interprète successivement une marche militaire et un cantique que chantent à l’unisson les processionnaires. Le sabre et le goupillon ! Au port, on bénira et on baptisera le Biotonic, le bateau d’un frère de Florence Artaud, et, d’un bateau décoré, on ira jeter en mer une ancre en fleurs à la mémoire des marins disparus. 

  

Jeudi 3 

Le guide vert nous dit que le musée Fesch, au bout de notre rue, abrite la plus grande collection de peintures italiennes de France. Allons-y donc ! Mise à part une bien douce Vierge de Botticelli, si on apprécia la précision et la vie de quelques portraits, on ne s’enthousiasma guère dans ces salles qu’avait parcourues, sans doute primesautière à l’époque puisqu’elle l’est toujours aujourd’hui, une Nelly B. alors élève dans ces murs du collège de jeunes filles d’Ajaccio. C’était dans les années 50… Cours Napoléon, dans le magasin Z local, Mie achètera un vêtement pour l’actuel petit dernier des B., justement, le fils de Thierry, lui-même né en pays roannais mais plus Corse que n’importe lequel d’entre les Corses. Vêtement pour lui à valeur décuplée puisque, bien qu’identique à son semblable acheté sur le continent, il aura pris au passage l’air et l’accent du pays. 

C’est sous le soleil des Sanguinaires que nous dégusterons notre broccio frais et qu’après une bonne sieste en bord de mer nous ferons le tour de la presqu’île, parcours quasiment sportif, à crapahuter dans les rochers. 

A six heures et demie, embarquement sur le Dominique Casanova qu’on retrouve identique à lui-même, sauf notre cabine, qui, elle, a sérieusement rétréci et perdu de sa lumière : deux couchettes superposées, pas de hublot, mais Dieu merci, les deux bouteilles d’eau minérale habituelles et une cabine de douche. 

 

Vendredi 4 

Le jour se lève sur la côte provençale quand je mets le nez dehors. Les calanques sont là et je vois déjà Notre-Dame de la Garde qui pointe son clocher sur la colline. Il est temps d’aller chercher ma Belle. 

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A la Joliette, fascinant de voir comment le chauffeur du bateau sait le ranger là où il faut. Je suis sûr qu’entre les deux navires déjà amarrés, il n’y avait pas plus de dix centimètres de marge pour caser le nôtre. Et bien, notre Danièle Casanova s’est arrêté parallèlement au quai, à trente mètres, et est venu se ranger doucement dans sa case, précisément, à la crabe. Et à l’heure prévue, en plus ! 

La remontée sur Saint-Etienne fut roulante, juste un petit arrêt-déjeuner vers Avignon, et rapide, car ce soir, on reçoit à Chen’. Pas le temps donc de trop épiloguer sur ce voyage qui nous laissera cependant d’excellents souvenirs de paysages montagneux et marins majestueux, sauvages, farouches ou indomptés, de soleil généreux… et de pâtes goûteuses à souhait.

 

 

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