Le fer à repasser

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En fait, on devrait dire LES fers à repasser. Ils allaient toujours par deux. Pendant que la maman utilisait l’un, l’autre se réchauffait sur la plaque du fourneau. Je les ai toujours vus fonctionner ainsi, en équipe, aussi bien chez mes parents que chez mes grands-parents. Et à part de travail égale ! Pour les attraper sur le fourneau, et ensuite pour les manier, la maman utilisait un chiffon pour isoler la main du métal car ils étaient évidemment brûlants. De nos jours, ce bout de chiffon serait une « manique » mais je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu ce mot à l’époque. 

Pour juger de la chaleur de son fer, la maman le retournait et envoyait quelques postillons sur la semelle bien lisse. Selon qu’ils se vaporisaient instantanément en grésillant, qu’ils roulaient un moment comme des billes avant de disparaître ou qu’ils s’attardaient mollement, elle savait quelle sorte de linge elle pouvait repasser. C’était son thermostat. Enfant, il arrivait qu’on touche la poignée du fer. Désir de faire comme la maman ? On le touchait une fois, pas deux ! Aïe ! On s’en souvenait suffisamment longtemps pour ne pas recommencer ! 

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Plus tard, progrès oblige, le fer à repasser électrique est arrivé. Plus besoin l’été d’allumer le fourneau ou d’allumer les plaques du réchaud à gaz pour repasser. Plus pratique aussi, plus souple d’usage, température toujours égale et sans trop de surprises. La maman y trouvait son compte. Les tissus aussi qui ne prenaient plus de coups de chauds intempestifs !

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Archives pour la catégorie Mon petit musée

Le fourneau

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Ce fourneau n’est pas celui de l’une de nos maisons familiales. C’est un fourneau récupéré dans celle que Michel et Christine avaient achetée à Saint-André de Chalencon. Ils ne voulaient pas le conserver. Nous, comme on le trouvait beau, on l’a adopté, nettoyé, astiqué et même si, installé dans l’ancienne écurie, il ne servait à rien, on l’aimait bien, témoignage de notre passé d’enfance et de jeunesse. 

Parce que, jusqu’à notre mariage, le fourneau faisait partie intégrante de notre vie, aussi bien chez les parents de ma Mie que chez les miens. C’est sur lui que nos mères préparaient les repas, c’est lui qui nous chauffait, lui qui maintenait toujours de l’eau chaude pour la toilette, pour la cuisine ou pour la vaisselle dans son réservoir ou dans la bouilloire, en permanence sur sa plaque de fonte. 

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A la barre du fourneau était suspendu la poche pour puiser l’eau chaude, voire bouillante, du réservoir, le pique-feu pour ranimer la braise, moins souvent la louche et l’écumoire, rangées ailleurs. 

L’hiver, quand on rentrait du froid, on aimait venir s’appuyer un moment sur la barre, histoire de se réchauffer le dos. Ou mieux, si nos pieds avaient pris le froid de la neige, on installait une chaise devant le fourneau, on ouvrait la porte du four, on posait nos pieds dessus et on les laissait doucement tiédir, les doigts de pieds en éventail, jusqu’à ce que bonheur s’ensuive… 

Dans le four, la maman faisait cuire ses plats, grilloter ses hachis, tout ce qu’on met actuellement dans notre four électrique ou à gaz. Mais plus difficile à régler, C’est la porte, plus ou moins fermée qui tenait lieu de thermostat ! 

En bas, le père entreposait les petites bûchettes qui lui servaient tous les matins à allumer ou à ranimer son feu. Quand il partait à la Manu, la maison sentait déjà un peu le chaud. 

A l’allumage, parfois, le tirage se faisait mal et la fumée, au lieu de monter dans la cheminée, refoulait dans la pièce. L’horreur ! Alors, vite, on enflammait une feuille de journal et par la petite trappe située sous la porte du four, on la poussait loin dans le ventre du fourneau à l’aide du pique-feu, si possible jusque sous le tuyau de la cheminée. La plupart du temps, l’appel d’air ainsi produit était suffisant pour attirer à sa suite toutes les fumées dans la bonne direction. 

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Le seau était l’accessoire indispensable du fourneau. Accompagné de sa pelle, il le jouxtait. Chaque soir, c’était le travail du père de descendre le remplir à la cave pour assurer la réserve de la journée. C’est aussi lui qui, une fois par an, rentrait le charbon à la cave. On achetait un « bon » à un mineur. Les mineurs avaient droit à un certain nombre de quintaux de charbon et s’ils ne les utilisaient pas tous, ils pouvaient revendre leur surplus à des particuliers, moins cher que dans le commerce classique. Le tombereau attelé à un cheval, plus tard un camion, arrivait et déversait son chargement de charbon et de grosses bûches sur le trottoir -les bûches provenaient des troncs réformés ayant servis à l’étayage des galeries de la mine-. Le père avait « pris sa journée » ou sa demi-journée et le manège commençait : remplir deux seaux à la pelle, aller les vider à la cave et recommencer jusqu’à épuisement. Du tas et de lui ! Heureusement, un petit canon par ci par là meublait les pauses. Les bûches étaient entreposées dans un coin de la cave. Plus tard, à la hachette, le père en ferait des bûchettes pour l’allumage du fourneau. Le soir, le trottoir était balayé et rendu au passage des piétons. 

Un autre moment fort de l’année était le ramonage. Un jour, sur les escaliers du bas de l’allée, on lisait l’inscription : « Ramonage lundi 12 à partir de 8 heures. » Alors, on n’allumait pas de feu, et la maman dégageait les abords du tuyau, au-dessus du fourneau. Malgré les précautions que pouvaient prendre les ramoneurs, tout mâchurés de noir, impressionnants pour nous les enfants, de la suie s’échappait toujours quand ils venaient la récupérer au bas de la cheminée dans un grand seau. Elle s’incrustait partout et, encore longtemps après leur passage, la maman était obligée de nettoyer. 

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Pendant la guerre, économie de charbon oblige, on avait inventé le « cornet ». Cet ustensile quelque peu encombrant se plaçait entre deux rondelles du fourneau et diffusait un peu mieux dans la pièce la chaleur produite par le foyer. On ne pouvait l’installer qu’entre les repas, quand les rondelles étaient laissées libres par les coquelles, casseroles et autres marmites. N’en ayant pas trouvé d’exemplaires en vente sur le catalogue de la Manu de 1928, je me suis amusé à en dessiner un, de mémoire.

La biche à lait

La biche, c’est le récipient en fer blanc ou en aluminium utilisé pour le transport du lait. Les plus grandes, vingt litres au moins, qui avaient deux poignées sur les côtés, étaient utilisées par les paysans pour stocker leur production et par les épiciers et crémiers pour la revendre. Nous, on se servait d’une biche beaucoup plus petite, d’un litre ou deux, qu’on portait à bout de main, en la tenant par son anse comme un sac ou un panier. 

 

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Quand j’étais enfant, le lait en pack ou en bouteille tout prêt n’existait pas, les premiers berlingots en carton sont arrivés beaucoup plus tard. On allait donc chercher le lait à l’épicerie dans la biche. Pendant et un peu après la guerre, il fallait toujours se servir dans le même magasin, sans doute à cause des tickets de rationnement. Je ne sais pas pourquoi notre mère avait choisi celui de la mère Lardon, quasi aux Cinq Chemins, bien loin de chez nous… Question de sympathie, sans doute. Et aussi de réputation, car il se disait qu’untel ne donnait pas la dose complète ou qu’un autre faisait payer plus cher. Toujours est-il que sur le parcours, on longeait quatre ou cinq autres épiceries, mais il fallait encore marcher pour arriver à la nôtre ! La mère Lardon nous connaissait.

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Avec ses mesures en fer blanc, elle transvasait en un tournemain notre juste dose de lait de sa grande biche dans notre petite. 

A Saint-Marcellin, le soir, c’est dans la biche qu’on ramenait à la maison un peu du lait bourru encore tout chaud des deux ou trois vaches de la mémé. 

Et des années plus tard, dans les premiers temps de Chenebeyres, les enfants du village, y compris donc Dominique et Pascale, allaient le soir en bande chercher dans la biche le lait pour le déjeuner du lendemain. 

Le placard de Saint-Just

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A Saint-Just, il n’avait pas la bonne place. Il était dans « la chambre de derrière », froide, humide, sombre. On n’y allait que très rarement. Sauf pour monter au grenier, c’était le passage obligé, ou, quand la mémé cédait à nos supplications, pour aller chercher le litre de cassis qu’elle avait élaboré elle-même et qu’elle avait rangé en bas du placard. On était alors aux anges, dégustant avec délectation notre verre d’eau teintée. Le haut du placard, on ne l’ouvrait quasiment jamais, si ce n’était pour admirer le feutre noir du pépé et les chapeaux de la mémé dont celui à la grappe de cerises.

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Peut-être bien qu’en cachette, on s’en coiffait… Dans cette chambre, par une chaude nuit d’été sans doute, j’ai le souvenir d’avoir dormi dans le grand lit au sommier grinçant. En face du lit, le tableau des Glaneuses que je n’aimais pas du tout -j’ai bien changé puisqu’il décore actuellement ma salle de séjour-, et l’ancienne suspension à lampe à pétrole datant de Mathusalem au-dessus d’une table ronde. Je me souviens ‘y avoir mangé, un jour qu’il y avait « du monde », repas d’apparat. De ses deux objets, suspension et Glaneuses, on reparlera peut-être par ailleurs. Quand les parents sont venus habiter à Saint-Just, plus de mémé ni de pépé, ils ont redessiné le plan de l’étage, agrandi la pièce à vivre du « devant » au dépens de la « chambre de derrière » qui a disparu, intégrée dans le nouvel espace. Le placard a perdu sa fonction. Le bas est descendu… en bas, et le père s’est chargé de le remplir de pleins d’outils divers. Et le haut, où et comment a-t-il terminé sa carrière pontoise ? Je ne me souviens pas… Quand j’e l’ai récupéré, en 1987, il était en piteux état. Je l’ai nettoyé, décapé, rafistolé, briqué. Avec amour car plus que les meubles d’ébénistes aux dessins torsadés, j’aime ces meubles sans fioritures, tout simples, aux lignes droites, rectangulaires, pures.

A Chen’, il avait trouvé sa place et une nouvelle fonction. En haut, ma Mie rangeait les pots de confiture qu’elle venait d’amoureusement préparer et en bas, on empilait les assiettes, casseroles, ustensiles de cuisines nécessaires seulement les jours de grande assistance autour de notre table.

Le manège

Je l’avais récupéré quand on a vidé la maison des parents, plein de poussière, trois ou quatre animaux manquant. Je l’avais entreposé à Chèn’ en attendant. En attendant quoi ? Je ne savais pas trop. 

C’est le pépé qui l’avait fabriqué et mon père qui avait dessiné les fresques du pivot central. Elles étaient malheureusement devenues quasi illisibles, ternies par la lumière et salies par la poussière accumulée au fil des ans. Il doit dater des années 1920, peut-être avant si mon père a dessiné a posteriori. 

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Avec Christian mon frère, on a eu envie de le restaurer. Sur le modèle des survivants, j’ai retaillé dans du contreplaqué les animaux manquants, Christian a assuré la décoration dans l’esprit de celle d’origine, quelques coups de pinceaux, peinture et vernis, ma Mie qui nous remplace le toit et revoilà un manège reparti pour un siècle. 

Mes matrus adorent le faire délicatement tourner quand ils sont de passage à Chen’. Tout le monde en est ravi. 

La colle

Une fois par an, deux fois ? Plutôt tous les deux ou trois ans… Quand le père disait : « Demain, je fais chauffer la colle », la mère sortait tous les morceaux d’objets cassés qu’elle avait conservés depuis longtemps dans un coin de tiroir et qu’elle n’avait pas encore jetés, espérant sans trop y croire une réparation. 

Ce n’était pas une mince affaire de faire chauffer la colle ! Dès le matin, il fallait mettre le quart de l’armée qui la contenait dans une casserole d’eau et chauffer lentement le tout au bain-marie pendant des heures sur un coin du fourneau.

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Au fil du temps, cette masse dure comme du verre ramollissait, devenait petit à petit visqueuse, puis translucide, et au bout de deux ou trois heures de fonte, suffisamment malléable pour pouvoir être apposée sur les surfaces à coller. Plus le temps avançait dans la matinée, plus son odeur caractéristique que je sens encore emplissait la pièce. Odeur forte d’os calciné que je ne trouvais pas désagréable.

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Avant le premier usage, plutôt que dans la présentation de chez Mimard, comme ci-dessus, la colle du père se présentait en plaques caramel foncé presque opaques qui ressemblaient aux verres d’art que la verrerie de Saint-Just produisait. La colle finalement devenue molle, le père l’appliquait avec le bout de bois qui était resté incrusté dans le bloc refroidi depuis la dernière chauffe et qui y demeurerait jusqu’à la prochaine. Actuellement, il y est encore ! Il serrait fortement le plus longtemps possible, à la main, ou avec un poids quelconque sur les objets collés, ou avec un serre-joint, selon ce que permettait la forme des matériaux.  La colle du pépé était aussi dans son quart de l’armée. Plus petit que celui de son fils, faut-il en conclure que la ration de vin était plus chiche pendant la guerre de 14 que pendant celle de 40 ? 

Le chapelet de la mémé

 

La mémé de Saint-Just était très pieuse. Sauf cas de force majeure, jamais elle n’aurait manqué sa messe du dimanche. Elle n’était pourtant pas ce qu’on appelait une grenouille de bénitier, toujours fourrée dans les jupes du curé. Simplement elle croyait et elle le manifestait par sa présence à l’église où sa place était réservée et marquée d’une belle plaque en cuivre à son nom. Sous le vitrail de saint Martin. Je le connaissais par cœur ce vitrail de Martin qui, du haut de son cheval, se penche vers un pauvre et lui tend la moitié de son manteau. J’en savais tous les détails. Je revois le violet des vêtements du saint, la belle maison qui sert de décor. Parce que, bien sûr, chaque dimanche, on accompagnait la mémé à la messe. Et pas question de grappiller quelques minutes en arrivant en retard. Ni de partir avant la fin, juste après la bénédiction, ou pire, après l’ite missa est comme on le faisait parfois à Valbo. Non, non, la mémé s’offrant la plupart des dimanches un supplément d’actions de grâce, on se levait du banc bien après la fin de l’office. Nous quittions donc l’église quand tout le monde était parti. Je n’ai pas le souvenir cependant que la mémé nous ait embêté par les choses religieuses, prières, chapelets, bigoteries quelconques, morale… Simplement, à la maison, un crucifix avec le brin de buis béni le jour des Rameaux au-dessus du lit et une statue de la madone sur la cheminée.

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L’autre mémé, à Saint-Marcellin, n’avait pas trop de temps à passer aux dévotions. Toute sa vie elle aura trimé dur, pas de dimanches pour elle, les kilomètres la séparant de l’église paroissiale étant tous des kilomètres de trop. Et donc pas de messe dominicale. Ce qui n’empêche pas qu’à Saint-Marcellin, on n’en ratait pas une, conduits par la maman. D’ailleurs, quand on habitait à la Ruine, sous le clocher, on ne risquait pas de rater l’heure. Carillon du dimanche dès six heures, le premier dix minutes avant le début de l’office, le deuxième cinq minutes et le troisième à l’heure pile pour chacune des messes, et en ce temps là, il y en avait trois ou quatre chaque dimanche matin. Quand le sacristain était en forme, il nous envoyait en plus des Frères Jacques ou des J’ai du bon tabac qui ne nous poussaient pas à flemmarder au lit. 

Quand j’étais petit, jusque dans les années 1950, on n’allait pas à la messe sans son livre de messe personnel, son missel, qui contenait toutes les prières de l’office ordinaire plus les textes spéciaux à toutes les fêtes de l’année.

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Après, l’usage d’un livret propre à chaque paroisse, contenant prières essentielles et cantiques, se généralisa. On le trouvait sur son siège en arrivant. La sonorisation des églises qui permit de diffuser à l’ensemble des fidèles commentaires et lectures des textes par les prêtres fit que le missel disparut des objets indispensables à tout bon pratiquant. 

La cafetière

C’est la cafetière qui, le 27 décembre 1961, a confectionné le café du premier matin de notre vie de jeune couple. En ces temps lointains, rares étaient les jeunes qui vivaient ensemble avant la cérémonie du mariage. Personnellement, je n’en connaissais pas un seul. Il ne nous serait même pas venu à l’esprit de contrevenir à la règle. Notre appartement des Molières Neuves était prêt à nous accueillir, avec tout le nécessaire à vivre, cuisine et chambre, placards et armoire garnis, mais, si on le fignolait dans la journée, tous les soirs, on repartait dormir bien sagement dans nos familles respectives. Depuis septembre -j’étais encore militaire forcé à Carpiagne-, on y passait souvent pendant mes permissions et on l’avait préparé, repeint, façonné à notre goût. On venait aussi y prendre des douches puisqu’il possédait une salle de bains, ce qui faisait défaut dans la plupart des appartements du quartier de l’époque et dans celui de nos parents en particulier. 

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Cette cafetière, il avait fallu que j’apprenne à la maîtriser si je voulais que mon épousée adorée déguste son café tout frais tout chaud dès son réveil. Je n’en connaissais pas trop le système. C’est elle, ma Maguy, qui l’avait achetée, elle avait la même chez ses parents. Une cafetière moderne que ma mère ne connaissait pas.

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Moi, j’avais toujours vu fonctionner la cafetière classique qui séjournait toute la journée sur le coin du fourneau le plus éloigné du foyer. Il fallait lui donner son eau très chaude mais pas bouillante rasade par rasade, à cha peu et lentement, si on voulait que le café soit goûteux.

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A Saint-Just chez la mémé, c’était le même système avec sa  débéloise, un appareil en métal encore plus antique,   

Notre cafetière était plus moderne. On mettait l’eau au fond, du café moulu dans un réservoir central et par l’effet de la chaleur, l’eau se transformait en vapeur, s’imprégnait de l’arôme et du goût du café en le traversant et se stockait dans la partie haute de la cafetière, hermétiquement séparée de celle du bas. Quand un sifflement retentissait, Il ne restait plus qu’à servir le café de ma Princesse encore à moitié endormie.

Mes billes en terre

 

   On n’était pas riches, pendant la guerre et juste après. Nos billes étaient en terre. On avait bien quelques « en verre », les agates qu’on appelait surtout les coulantes, ou mieux, les « couliches », mais il fallait pouvoir se les offrir. En verre transparent, elles étaient veinées à l’intérieur de magnifiques couleurs. A l’échange, il semble me souvenir que c’était au moins huit en terre contre une couliche. Les diables, très beaux, opaques et moulés dans une sorte de porcelaine, étaient plus rares, plus recherchés, et encore plus chers. 

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Dans la cour de l’école, on jouait très souvent au goulu. Le goulu, c’était un trou qu’on avait creusé dans la terre. On jouait un contre un, les 2, ou les 4, les 6, les 12… Prenons par exemple les 4. L’un donnait à l’autre 4 billes qui les ajoutait aux 4 qu’il avait calées dans le creux de sa main. Il se plaçait au-dessus du goulu avec les 8 billes et les lançait d’un seul jet. On comptait les billes restées dans le goulu : nombre pair, le tireur gardait tout, nombre impair, il perdait tout. Quelque fois, rarement cependant, des élèves sillonnaient la cour en courant et en criant : « Ils jouent les 128, ils jouent les 128 ! » Rassemblement général sous le préau autour de l’énorme goulu. C’était un trou qui s’était agrandi petit à petit dans le ciment du préau. Peut-être l’avait-on aidé à grandir. Les 128, vous vous rendez compte ! 256 billes dans un béret. Un énorme cercle de blouses grises autour des deux joueurs. Le tireur renverse le béret, les billes s’éparpillent. Les copains-gendarmes des joueurs font la police : ils récupèrent les billes hors du trou en faisant attention aux petits profiteurs qui essaieraient de subtiliser quelques billes dans l’agitation générale. On compte les billes du trou. Gagné ? Perdu ? De toutes façons, des billes changent de mains. Un malheureux et un heureux qui a gagné le gros lot. S’il n’a pas pris la précaution de se faire coudre un sac par la maman, ses poches sont toutes boursouflées. Attention alors quand il va s’asseoir en classe. Toute bille tombée sur le plancher est en général propriété du maître ! L’impôt sur la fortune, en quelque sorte ! 

Au début, notre cour était en terre battue. Très pratique pour jouer aux billes. Vint le temps, sans doute autour de 1944-45, où on la cimenta. Plus de possibilité de creuser des goulus. Heureusement, les maîtres avaient fait creuser le long d’un muret des goulus artificiels tous les quatre ou cinq mètres. Ils n’étaient pas super, nos maîtres, et à l’écoute de leurs élèves, même s’ils nous piquaient nos billes tombées en classe ? 

  Une autre manière de jouer au goulu. « Prem’s ! -Deuss… » On se place à quelques mètres et à tour de rôle, on lance une bille en essayant de la rentrer dans le goulu. Si on n’y arrive pas du premier coup, comme c’est souvent le cas, le plus près du goulu commence de jouer. Celui qui rentre le premier sa bille dans le goulu gagne la bille de l’autre. On peut éloigner la bille du copain en lui tirant dessus.

A la poursuite, on jouait un contre un. Un joueur lance une bille devant lui. L’autre joueur vise la bille lancée par le premier. S’il ne la touche pas, c’est au tour du premier de prendre sa bille et d’essayer de toucher la bille de l’adversaire et ainsi de suite. Celui qui touche la bille de l’autre la rentre dans son escarcelle.

On jouait aussi au carré. On traçait un carré dans lequel chacun mettait un nombre égal de billes. On s’éloignait du carré et chacun notre tour on envoyait une bille vers le carré. Celui qui s’en approchait le plus était le premier à jouer. Le jeu consistait avec sa bille à faire sortir les billes du carré. Celles qui sortaient étaient gagnées par celui qui les avait tirées. Je me souviens d’une fois où j’avais mal choisi mon adversaire. Un plus grand que moi, coriace et super adroit ! Il m’avait tanné en moins de temps qu’il ne m’avait fallu pour me rendre compte que ma réserve de couliches avait complètement fondu ! Pleurs ! Je m’en souviens… 

Pour jouer à la pyramide, un joueur installait quatre billes : trois dessous, une dessus. Son adversaire essayait d’atteindre la pyramide avec une de ses billes. S’il arrivait à la faire écrouler, il gardait les quatre billes. Sinon, il perdait la bille qu’il venait de lancer et c’était alors à son tour de placer une pyramide au sol. 

Pendant qu’il se courait « à de vrai » sur les routes de France, on aimait bien jouer au Tour de France. Avec un bâton, on traçait des routes avec des virages plus ou moins serrés, on ajoutait quelques petits dos d’ânes pour faire figure de cols et en avant les Bobet, Bartali, Coppi, Géminiani, Robic, Impanis et compagnie. On pouvait ainsi jouer des heures, tous les jours, sans enjeu autre que celui de gagner l’étape, pour la gloire. Des vrais amateurs pas dopés !

La planche à hacher

 Ah, les hachis que la maman cuisinait ! On se disputait pour racler le plat. C’était chacun notre tour. Il faut dire que sur les parois du petit plat « à oreilles » dans lequel elle avait grilloté, la préparation avait légèrement collé et avait gratiné, un délice ! Il faut dire aussi qu’on était assez pichorgne sur la viande, au grand désespoir de la maman qui ne savait plus à quel saint se vouer pour nous la faire avaler. « Et c’est trop dur ! Et c’est quoi ce tuyau ? Et y’a plein d’nerfs… » Elle faisait ce qu’elle pouvait, la pauvre, pour nous satisfaire. Elle demandait des morceaux tendres au père Chapoton, le boucher du quartier, mais résultats mitigés. Il faut dire aussi que la période ne se prêtait pas trop au festin viandeux ; guerre ou après-guerre, la viande n’était certainement pas d’excellente qualité, déjà bien beau de manger à sa faim. Alors quand arrivait le hachis, le plat d’un lendemain de « bouilli » ou de rôti un peu semelle, personne ne récriminait. C’était la fête. Si c’était un jeudi, on avait assisté à la préparation, au moins en partie, et on avait entendu, ça c’est sûr, les multiples coups du hachoir sur la planche. La maman avait haché sa viande déjà cuite, des oignons, du persil, de l’ail, et écrasé en bouillie du pain rassis trempé dans du lait -pour des raisons d’économie et de restriction, on ne jetait rien, et surtout pas du pain, aliment quelque peu sacré-. Elle avait malaxé le tout avec un œuf et placé le mélange dans le four du fourneau. Son odeur nous réjouissait et nous ouvrait les papilles bien avant le début du repas. 

Depuis longtemps, sans l’avoir appris, je perpétue la recette du hachis. J’aime bien le préparer, j’adore encore le manger et apparemment les autres aussi. Ma plus belle récompense l’autre jour quand mes deux matrus s’en sont régalé et qu’il ne restait pour nous que des braises. 

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On ne le voit pas bien sur la photo mais, sous les coups de hachoir, un énorme cratère s’est formé au centre de la planche. Il ne faudrait pas croire que toute cette sciure manquante, tous ces copeaux, se soient envolés dans la nature. Non, non ! C’est nous qui les avons mangés, mélangés au hachis. Je pensais que je n’étais pas de bois, mais si ! Souvent même de celui dont on fait les flûtes. Et si malgré ça je suis peu tête de bois, c’est peut-être aussi pour cette raison que je deviens de plus en plus homme des bois… 

Didier, mon gendre, vient de retrouver cette planche au fond de l’écurie de Chen’ où elle bouchait un trou. Il l’a sérieusement décapée, remise en état, et j’ai grand plaisir à le voir en user pour découper ses magrets. 

La mémé de Saint-Just nous confectionnait aussi des hachis, mais son hachoir n’était pas du même calibre. Plus doux, il faisait moins de bruit. C’était un hachoir à deux mains, dit aussi « berçoir ». Plus tard, ma mère s’en servait pour hacher les composants de l’omelette aux herbes, ciboulette, oseille, persil, oignon, échalote, que ma petite femme adorait.

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