Venise 1997

      C’était le dimanche 24 juillet. La toute nouvelle Opel Astra Break nous transportait et nous logions dans la tente Igloo. 

On venait de Crémone, Mantoue, Padoue, puis le canal de la Brenta jusqu’à Venise. 

 

Le long du canal, arrêt à la Villa Nazionale, résidence d’été d’un riche marchand de l’époque faste de Venise. Dans l’immense jardin, un extraordinaire, un immense carré de verdure d’environ cinquante mètres de côté formant un gigantesque labyrinthe d’allées séparées par des rangées de buis haut de deux mètres.

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Allez ! On entre dans le dédale et notre but, le sommet de la tour ronde campée au centre du carré, là, tout près, à vingt mètres à peine, devient tout à coup immensément lointain. Galère totale. Plein de gens dans les allées qui cherchent le chemin de la tour ou de la sortie, certains un plan en main, guère mieux lotis que les moins nantis. Rire, cris, signaux de ceux déjà arrivés en haut. Au bout d’un quart d’heure d’errance, Mie angoisse un peu, qui n’aime pas trop se sentir prisonnière. Tant bien que mal on retrouve la sortie. Deuxième essai ; je repars seul. Echec encore total malgré une vingtaine de minutes de marche rapide. J’étais pourtant sûr d’arriver en haut de ma tour et de là-haut, de pouvoir guider ma Mie vers moi. Comme on ne veut pas arriver trop tard à Venise, j’abandonne, bien déçu. 

 

A Venise, nous « descendons » au Rialto, notre point de chute habituel. Pas de problèmes pour le retrouver. En transit vers la Yougoslavie, la Grèce, la Bulgarie ou d’autres régions italiennes, combien de fois nous sommes-nous arrêtés ici ? Cinq ? Six ? Sept ? 

Suivre les pancartes bleues de Trieste, celles de la route nationale -en Italie, les vertes sont celles des autoroutes-, et le voilà, notre camping, toujours le même, un ou deux kilomètres après le long pont qui mène à Venise, un peu bruyant certes, car trop près de la route, mais son arrêt de bus à la porte et son épicerie ouverte très tard le soir sont si pratiques. 

Montage rapide de la tente. Comment te sens-tu, ma belle ? En forme pour un petit tour en ville ? On trouvera bien là-bas une part de pizza à grignoter. 

Il est six heures. Bus et premier Grand Canal à l’arrière du vaporetto de la ligne 1, comme dans le temps, quand on prenait le petit tram bleu de la ligne La Rivière-Dorian et qu’on s’installait sur la dernière plate-forme extérieure de la remorque. Les maisons de la rue Saint-Roch ou de la rue Michelet s’éloignaient rapidement de nous, élargissant rapidement notre champ de vision au fur et à mesure de notre brinquebalante avancée. Ici, ce sont des façades de palais enchanteurs qui défilent à reculons sous nos yeux émerveillés. 

Pas possible, tant de magie… A de vrai ! Non, non, ce ne sont pas des images virtuelles ! Autour de nous, des canots, des gondoles, d’autres vaporetti, et les reflets de mille vaguelettes sous le soleil bas et doré… Déjà le Ca’ Pesaro, puis tout de suite, sur l’autre rive, le Ca d’Oro… On glisse sous le Rialto, tout blanc, tout affairé… Passé le deuxième large méandre du Grand Canal, on découvre peu à peu le pont de l’Accademia, en bois, le musée Peggy Guggenheim qu’on avait tant aimé lors d’un séjour précédant, la Salute enfin… Arrêt à Vallaresso, près de San Marco. 

Par de petites ruelles, on rejoint la place par l’entrée que Mie préfère, celle du fond. Devant nous, loin là-bas, la Basilique et ses coupoles, la Tour de l’Horloge à gauche, et de l’autre côté, le bout du Palais des Doges non caché par la base du Campanile et les galeries des Procuraties. Que c’est beau ! On n’avance plus, muets d’émotion… Une place sur les marches de la galerie, on s’assied et on regarde, on écoute. Vol incessant des innombrables pigeons qui tournent et se posent autour des mains pleines de graines des enfants, groupes de touristes qui suivent sagement le guide levant haut de temps en temps le signe de ralliement, un foulard, un parapluie, un fanion, ce voyageur qui tire sa valise à roulettes en suivant consciencieusement depuis bien loin une ligne de marbre blanc tracée sur le pavage gris, un couple d’amoureux marchant inconsciemment et longtemps au même pas, des gens plus âgés qui avancent lentement en se tenant par la main, souriants, savourant en silence leur bonheur… Les orchestres des terrasses du Quadri, à gauche, et du Florian, à droite, arrivent à dominer la rumeur de la foule toujours présente, toujours mouvante, toujours parlante. 

Maintenant, ça y est, on est bien à Venise, on en a pris l’air, la température, on peut se déplacer sur la place et dans les rues d’alentour pour chercher un téléphone et dire à nos petits qu’on est arrivé, que tout va bien, qu’on est heureux. Petites ruelles charmeuses, terrasses de restaurants bruissonnantes, odeurs de pizza et d’origan, de friture, échos d’italien, d’anglais, d’allemand, d’espagnol, de japonais, de français aussi. On passe devant la Fenice récemment brûlée et déjà en reconstruction. Désastre mais miracle que tout le quartier n’ait pas flambé, les maisons étant ici tellement serrées ! 

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Retour à la Piazzetta qui, entre ses deux colonnes, nous ouvre à nouveau les portes du Grand Canal, trio de jazz au milieu des tables du café Chioggia, San Zaccharia, deux sièges à l’avant de l’accelerato, sans doute ainsi nommé parce qu’il va lentement, musardant d’une rive à l’autre, ne manquant aucune des stations qui jalonnent le parcours jusqu’à la Piazzale Roma. Il fait nuit, certains palais sont illuminés, merveille, trois fois merveille ; dans les gondoles qui glissent sans bruit autour de nous, fanal allumé, silence, murmures ou chants, accordéons. Où sommes-nous ? Rêvons-nous ? 

 

Lundi. Direction le Ghetto, plan en main pour tenter de ne pas trop s’égarer, quoique ici, se perdre soit un plaisir constant. Ruelles, passages sous les maisons     -les sotoportegi, l’équivalent de nos traboules, mystérieux, sur quoi va-t-on déboucher ?-, quai le long d’un canal qu’on suit lentement, ponts de bois ou de pierre qu’on franchit, des petites boutiques vieillottes aux vitrines débordant de marchandises entassées pêle-mêle, pâtes aux formes multiples, gâteaux secs, riz, petits appareils ménagers, poupées, jouets… et le linge multicolore qui pend entre deux fenêtres d’un côté du canal ou de la ruelle à l’autre. Enfin, au bout d’une courte rue, le dernier rio sauté, le Campo Ghetto Nuove. Quel paix sur notre banc ! Deux ou trois arbres frissonnent à la brise tiède. Le silence. On dirait que les rares passants marchent sur la pointe des pieds pour ne pas le briser. On resterait longtemps ici, à rêver. On reste longtemps. 

Comme on a pris un ticket de transport valable trois jours, derrière la Madonna del Orto, tout au nord de la ville, on saute dans le premier vaporetto qui se présente à nous. Qu’il nous mène n’importe où ! Notre trajet sera de toute façon émerveillement. 

On s’éloigne de Venise. L’Isola San Michele : c’est le cimetière… Puis Murano dont on fait le tour complet, sans avoir envie de descendre à terre. Retour sur Venise. Près de l’église des Jésuites, une petite trattoria qui résonne d’accents italiens nous offrira ses spaghettis-bolognaise, dehors, à même la rue, avec en prime la vie des gens du quartier qui passent près de nous, qui se connaissent, s’interpellent, discutent un brin. Ma sieste sur le banc d’une placette près de l’église de Santa Maria dei Miracoli, gardé par la Vierge des Miracles, plus sûrement par ma Mie, ma tête sur ses genoux, les gens qui passent, discrets, doux brouhaha, juste assez de bruit pour sentir que je dors, béatement, religieusement, le bonheur… 

 

Après, longue promenade dans le quartier, vers l’Arsenal, pas de gardes aux longues hallebardes qui veillent aux créneaux, puis, pour se reposer, une croisière en vaporetto. On a dû le prendre dans le mauvais sens car on n’est pas exactement où on voulait aller ! Nous voilà cependant au Lido, la plage de Venise. Bof ! D’abord, toutes ces voitures nous déroutent ; on a perdu l’habitude de ce vacarme, de ces fumées, de faire attention en traversant. Et puis, rien qui ne ressemble plus à une plage qu’une autre plage, qu’elle soit à Venise, sur la Côte d’Azur, à Majorque ou à Rhodes : cabines, parasols, fauteuils, sable, la mer, là-bas, de l’autre coté de tout ce fatras. Retour vers San Zaccharia où on tournera une demi-heure en rond, nous en apercevant seulement à la fin quand on se retrouvera à notre point de départ, à la recherche d’un petit restaurant comme celui de midi ! Echec, trop de strass, de lumières, de serveurs empressés… Une part de pizza fera notre repas du soir. 

Et encore un Grand Canal du soir illuminé pour rentrer : on ne s’en lasse pas… 

 

Mardi. Plein de scènes religieuses à la Galleria dell’Accademia. Des Vierges et des petits Jésus en veux-tu en voilà. Des Madones de la désolation aussi (c’est ainsi que j’appelais parfois ma fille quand, petite, elle n’était pas contente de ce qui lui arrivait), des saints coiffés d’auréoles et des martyrs transpercés de flèches, décapités ou lacérés. Rien de bien gai, peu de sourires, ou figés. On est loin des scènes de la vie campagnarde des peintures hollandaises, pleines de trognes égrillardes et joviales, de rigolades, de musique, de joie de vivre. Ici, cependant, les traits des visages des femmes sont si doux, et les regards des gros bébés joufflus bien apaisants. 

L’après-midi, au hasard à peine contrôlé des bateaux, croisière dans la lagune, presque la haute mer. Un peu de Murano, une escale à Burano, Torcello enfin, un des berceaux de Venise assez tôt délaissé à cause de son climat insalubre, de ses marais et de ses moustiques… Douce promenade jusqu’au centre de l’île maintenant aseptisée, vers la vieille basilique aux scintillantes mosaïques. 

 

Mercredi, huit heures et demie, Mie dormait encore, je faisais tranquillement mes mots croisés sur le pas de ma tente, quand Laura, qui revenait de faire sa toilette, s’arrêta devant moi. Laura doit avoir cinq ou six ans, elle campe un peu plus bas. « Tu sais que tu as la même tête qu’un monsieur de ma cassette ? -Ah, bon ? Et qu’est-ce qu’il fait ce monsieur ? -Il plonge dans la rivière pour sauver un petit chien. -C’est un gentil, alors. -Oui, il est pas méchant… » Et elle repart comme elle était arrivée, sans présentation ni au revoir superflus, petite princesse mystérieuse… Ne sois pas jalouse, ma Petite Princesse à moi, ce n’était qu’une fugitive rencontre sans lendemain… Tel est le camping qui permet ces quelques mots échangés dont on se souviendra longtemps ou qu’on oubliera aussitôt, ces brefs échanges éphémères… 

A côté, un couple de la Terrasse a aussi planté sa tente. Avec une mamie et un Pierre-Olivier, leur fils de trois ans. Même Astra que nous, ça crée des liens ! Sauf qu’elle est verte et à mazout ! J’aimais bien quand Xavier appelait sa femme : « Charlotte, où as-tu rangé la serviette de bain ? » Charlotte, c’est un prénom que j’aime bien. Il me semble qu’une Charlotte ne peut qu’être primesautière, spontanée, rigolote, même sans le vouloir. Ce qu’elle paraissait, vue de l’autre côté du chemin qui nous séparait. Je me fais sans doute des idées, il faudrait voir à l’usage ! Manquerait plus que le prénom induise la personnalité de son propriétaire. Déjà que l’astrologie… 

On avait déjà longuement flâné, nous perdant gentiment dans le quartier de Dorsoduro, à la recherche de l’église Saint-Roch, agréable placette autour, belle façade de la Scuola, si bien que midi clochait de concert aux églises proches de San Sebastiano et de Santa Maria Gloriosa dei Frari quand nous trouvâmes un banc salvateur sur le campo Santa Margherita où je voulais amener ma Marguerite à moi.

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Grande place mais tout petit marché, des gens qui font leurs courses autour des deux ou trois bancs de primeurs, qui passent, qui parlent, et dont on entend les voix, non étouffées ici par le bruit des moteurs. 

Du haut du campanile de San Giorgio Maggiore, sur la petite île qui regarde la Salute et le Palais des Doges, quelle belle image de Venise ! A nos pieds, le ballet incessant de tous les vaporetti, bateaux de transport de marchandises, canots rapides, yachts, gondoles, qui se croisent et se recroisent au débouché du Grand Canal. Plus loin, les toits ocrés de Venise. Et ses clochers… J’en compte une quarantaine sur les deux cents églises de la ville. Zanipolo, massif et colossal, dépasse largement. J’aime bien ce nom, contraction de San Giovanni e Paolo, et comme le Vénitien dit-on, zézaille un peu… 

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Maintenant, on est dans Zanipolo. Grandiose, énorme, des tableaux, des sculptures à foison. Sur la place, devant, et face aussi à la belle façade de l’hôpital -un plaisir sans doute de s’y faire soigner-, dernière bière vénitienne en rédigeant les dernières cartes postales, le long du canal des Mendiants, qu’on peut reconnaître sur des peintures de Canaletto et de Guardi. 

Dernière place Saint-Marc, dernière Piazzetta, dernier vaporetto, arrivederei e gracie, Venezia. E gracie… 

Retour au camping. Tiens, et si on allait faire notre Auchan ? Rares les hypers en Italie. Celui-ci est immense, clair, énorme galerie marchande. Et plein de spaghettis ! Pas possible, il pleut quand on en sort ! Déjà, l’après-midi, quelques gouttes dans Venise. Grosse averse au camping, on finit nos pâtes sous le hayon de la voiture formant auvent. 

Au lit. Demain sera un autre jour. 

 

Jeudi. Le labyrinthe de la Villa Pisani hante encore mes pensées. Mie m’accorde le petit détour pour tenter de le vaincre. Inutile de prendre des petits cailloux plein les poches pour marquer ma route ; les chemins entre les haies en sont pleins. Et le fil d’Ariane dont je pourrais laisser un bout à Mie ne me servirait que de solution de repli, pas de propositions d’attaque. Sac au dos, provision pour la journée, un dernier bisou à ma belle ; en route ! 

Un quart d’heure que je tourne, passant et repassant me semble-t-il aux mêmes endroits, rencontrant les mêmes gens souriants ou, si, si ! un peu énervés parfois. Vingt minutes… Plus d’une demi-heure maintenant ! Je dois me rendre à l’évidence, je n’y arriverai pas dans le temps qui m’est imparti : ce soir, on couche à Florence ! Dans un endroit découvert d’où elle peut me voir, j’implore à genoux, mains jointes et le visage suppliant, la madone-surveillante qui règne sur ces lieux, là-haut, au sommet de sa tour. « Dextra, sinistra, dextra, sinistra, sinistra… » me lance-t-elle au fur et à mesure de ma progression. Enfin, je touche le but, je peux envoyer un salut à ma Mie qui m’attend sagement assise sur son banc à l’entrée du réseau et remercier ma madone-des-chemins-verts d’un grand sourire, lui faisant comprendre aussi que, pour le retour… Parce que, dominant ce lacis de verdure, j’ai beau tenter d’y repérer mon chemin… Encore des dextra, sinistra, dextra lancés du haut de la tour. Ouf, sorti du labyrinthe ! 

Oh, ma Mie, j’ai bien cru que je ne te reverrais jamais !

Maintenant, en route pour d’autres merveilles, Florence, Sienne, San Gimignano… 


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Venise 2004

Pour la première fois tout seul à Venise. C’est dimanche 17 octobre. Mon voyage en train. 


 

Saint-Etienne-Venise, c’est dix heures de rail dans quatre trains. Les deux premiers, jusqu’à Lyon, puis jusqu’à Chambéry, des RER pratiquement vides. Faut dire qu’un dimanche matin, la foule des habitués ne se précipite pas au travail. Après, je saute dans le TGV Paris-Milan, très plein, lui, pas trop agréable, espace restreint comme dans un avion, et qui n’a de TGV que le nom. On peut à coup sûr enlever le T et même le G. Reste un train à V tout à fait normale qui suit tranquillement la Maurienne. L’horreur avant les tunnels alpins : les montagnes sont toutes blanches. Ça me fait froid dans le dos. Pourvu qu’à Venise, tu sois de retour, douce chaleur d’automne ! De Milan à Venise, des wagons comme dans le temps, un long couloir qui distribue les compartiments. Au moins, on peut se lever sans déranger son voisin, on peut se dégourdir les jambes. 

J’ai voyagé un temps à côté d’un jeune Sénégalais qui venait d’acheter une télé d’occasion à Lausanne et qui la transportait chez son frère à Vérone avant de l’envoyer par conteneur chez lui, à Saint-Louis. Il était en Italie pour travailler et il a eu le temps de me raconter son bonheur quand il était prêt à rentrer au pays. « Ici, on pleure, mais quand j’ai mon billet en poche, je chante, je danse. » 

Dans notre compartiment, il n’y a évidemment que moi qui n’ait pas téléphoné. Le portable, ici aussi, ça donne ! En sénégalais, en russe, da, da ! et bien sûr en italien, avec les mains, en plus. 

A Mestre, le train se vide. Ne reste plus que deux ou trois Vénitiens et les touristes. Arrêt à quelques hectomètres du terminus, sur le pont, au-dessus de la lagune du soir. Debout dans le couloir, je vois la ville sortir de l’eau. Deux ou trois clochers de Cannaregio se détachent. San Giobbe ? Sant’Alvise ? Trouble. Pourquoi moi tout seul ? Pourquoi pas elle à mon côté ? Elle aussi, elle aimait Venise… Je ne m’y ferai jamais. Larmes retenues. Je comprends tout de suite que pendant cette semaine ici je passerai des moments agréables, que j’aurai des joies, des émotions, mais que le bonheur ne m’atteindra pas. Il s’est enfui avec toi, ma Mie. « Que c’est triste Venise au temps des amours mortes… On voudrait bien pleurer mais on ne le peut plus… Les musées, les églises ouvrent en vain leurs portes, inutile beauté devant nos yeux déçus… Que c’est triste Venise lorsque les barcarolles ne viennent souligner que des silences creux… Que c’est triste Venise le soir sur la lagune quand on cherche une main que l’on ne vous tend pas… » chante Aznavour. Son amour s’est aussi brisé, sans doute pas pour les mêmes raisons que le mien, mais le résultat est là. 

Sur la Lista di Spagna qui conduit au Rialto, ma chambre de l’hôtel Adriatico est minuscule, mais comme je n’ai pas cherché à loger dans un palace, elle me va très bien. Bonne situation, à deux pas de la gare, du vaporetto et du pont des Scalzi qui enjambe le Grand Canal. Je vais l’emprunter au moins quatre fois par jour, ce pont, pour réussir mon projet : rendre visite à toutes les églises de la rive droite du Grand Canal. 

Le temps de poser mon sac et immédiatement direction Rialto et San Marco pour prendre contact. Evidemment, je m’égare -on se perd toujours avec délice à Venise- mais je me retrouve sur un campo qui m’est cher et que j’avais recherché lors de notre dernier passage ici avec les Floq’, celui de Santa Maria Nove, où j’avais fait une divine sieste sur un banc, ma tête sur les genoux de ma Mie. Spleen toujours. Pour récupérer ma bonne direction, j’ai demandé trois fois mon chemin sur deux cents mètres, plein de ruelles étroites, avant de me retrouver au Rialto, puis sur la place Saint-Marc.

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Magique. Lumières. Douceur. Musique du Florian et du Quadri. Mon sandwich assis sur les planches des passerelles encore empilées mais prêtes à être déployées à la moindre alerte de l’arrivée d’une aqua alta. La nuit est tombée. Je remonte chez moi, chemin des écoliers par le campo Magnin, près du Bovolo, où nous avions festoyé d’un savoureux pique-nique avec les Floquet. 

Mon aller-retour pédestre m’a flapi : deux heures de marche d’un coup pour moi l’ours sédentaire, c’est beaucoup pour un premier jour ! Un petit coup d’Internet -bonjour aux Corbière qui ne pensaient sans doute pas que leur message enneigé me trouverait ici-, et au lit. 

Lundi 18 

Soleil et douceur. Mon projet en tête, je commence par les églises de l’Ouest, quartiers inconnus de moi, canaux rectilignes, quais les longeant quasi déserts, une Venise simple, plus aérée, plus récente et sans doute habitée de vrais Vénitiens. Et puis, après trois ou quatre églises repérées mais malheureusement fermées et maints ponts franchis, on arrive sur le campo de San Nicolo dei Mendicoli, tout de douceur mélancolique. L’église m’ouvre ses portes, je vais m’installer sur un banc du fond. J’aime bien. Je reste ainsi un grand moment à ne rien faire, à regarder l’architecture, la décoration, à écouter le silence. A penser aussi, mais je ne sais trop à quoi. Avant de sortir, je fais le tour de l’église, je regarde de plus près les tableaux, les statues… 

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Après San Nicolo, je retrouve une Venise qui m’est plus familière. Plus animée, plus dense, plus vivante. Je vagabonde de places en placettes, longeant des canaux, m’enfilant dans des ruelles, levant le nez sur les maisons, badaud attiré par tout ce qui bouge, des gens devant un étal, des touristes discutant autour d’un plan, des troisième âge papotant sur un banc, des gamins jouant autour de l’arbre d’un campo. 

Midi. Je crois que j’ai trouvé le point de restauration qui me va : la cafétéria de la gare. Simple, faible affluence, service rapide, peu de monde, crudités, pâtes diverses, salade de fruits, et surtout près de ma chambre où je cours faire la sieste pour me requinquer avant ma deuxième étape de la journée. 

L’après-midi, je cherche la Ca’Pesaro qui abrite le musée d’art moderne. Pas une mince affaire. Si elle fait admirer sa façade sur le Grand Canal, son entrée est bien cachée. Un bon quart d’heure de fausses pistes dans le labyrinthe des ruelles et des canaux l’entourant. Plaisir de se perdre dans Venise quand on a le temps et rien d’autre à faire. Tiens, je suis passé là tout à l’heure ! Et cette vitrine de poupées, mais je l’ai déjà vue ! Je la trouve enfin, l’entrée. Fermé le lundi ! J’en ris ! Je reviendrai demain. Jamais je n’ai pris autant mon temps. Pas de contrainte. Au bout d’une ruelle qui se terminait en cul-de-sac sur le Grand Canal, je suis tombé sur des flics qui surveillaient la vitesse des bateaux. Exactement avec le même appareil style jumelles qu’ont les nôtres sur nos routes. Plus les bateaux vont vite, plus les vagues et les clapotis qu’ils provoquent sapent les bases des maisons et des palais riverains. Chasse aux excès de vitesse, donc. 

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Sur le grand campo San Polo, cris des enfants qui viennent de sortir de l’école, leurs courses autour de l’inévitable puits. Plus loin, des amoureux « qui s’bécotent sur les bancs publics », des mamies qui tricotent et des papys qui s’échangent les dernières nouvelles du quartier et du monde. Je prends mon demi à la terrasse d’un café, sur la place, des moineaux peu farouches s’aventurent entre les chaises jusque entre mes pieds. Les bruits de la vie prennent toute leur ampleur à Venise, pas masqués par le ronron perpétuel des voitures. On entend les talons féminins qui claquent sur le pavé, distinctement les voix des gens -trop souvent peut-être celles des mobile-téléphoneurs !-, les cris des enfants qui se poursuivent, l’avion qui vient de décoller de Marco Polo et qu’on voit virer là-haut, parfois un canot qui passe sur un rio proche mais qu’on ne voit pas, et souvent le clair tintement des cloches des si nombreuses églises. Quatre musiciens roumains, violons, viennent ajouter leur touche musicale à ce tableau de paix… La vie est là, douce et tranquille. Je resterais des heures ici, à regarder, à écouter, à ne rien faire. 

Un petit tour de nuit, pas loin, jusqu’au rio Noale d’où l’on voit la Ca’ Pesaro que j’ai tant cherchée cet après-midi, toute illuminée et toute fière de s’exhiber sur le Grand Canal, une vue que l’on peut d’ailleurs voir sur l’une des webcams de Venise. 

 

Mardi 19 

Encore paumé en allant au Rialto. Pas possible, je dois occulter quelque part un changement de direction. Comme l’autre soir, je me retrouve sur le campo Santa Maria Nova. Je me pose un moment sur MON banc. Mais seul. 

J’ai trouvé une idée géniale de cadeau pour mon Matoche. Je pense lui rapporter une maquette de vaporetto. Mais pas de chance, tous les magasins consultés n’ont pas. Pire, à leur connaissance, ça n’existe pas. « On a bien une grande maquette, Signor, de plus d’un mètre, mais à plus de 200 euros aussi… » Pas exactement ce que j’espérais…  On cherchera autre chose ! 

Jamais on n’avait vadrouillé dans les travées du marché du Rialto. Pourquoi ? On ne le cherchait pas précisément là où il se tient. Ni avec ma Mie, ni avec les Floquet. Pas aux bonnes heures aussi, peut-être. C’est donc la première fois que je le vois, ce marché dont tous les guides parlent. Ambiance sympa, le Grand Canal est là, avec ses palais qui surveillent la bonne marche des affaires. Des bolets en veux-tu en voilà, des girolles et des souchettes (l’armillaire couleur de miel) qu’on ne vend pas chez nous. Soit dit en passant, des grosses comme celles qui sont en vente, je ne les ramassais même pas ! Trop vieilles ! Trop coriaces ! 

Grosse variété de poissons de toutes tailles, de toutes formes et de toutes les couleurs -enfin presque !-, souvent dans une présentation recherchée. 

Depuis hier, je n’ai pas oublié et, sans avoir eu recours à des cailloux comme le Petit Poucet, je retrouve facilement mon chemin de la Ca’Pesaro. Pas d’émotions particulières dans les salles mais dans le hall, j’ai été attendri par une vache métallique rouge qui allumait ses yeux et le bout de ses cornes quand je m’approchais d’elle. Je n’avais même pas besoin de lui caresser le museau pour qu’elle me susurre « meu-eu-eu-euhhh » au creux de l’oreille. 

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Quand j’entrai dans la petite église de San Giacomo di Rialto, c’était l’heure du chapelet. Huit mamies le déroulaient, coachées par l’une d’elles. Je leur tins compagnie pendant deux ou trois dizaines d’ave italiens, sans les accompagner toutefois, puisque d’une part je ne pratique pas l’italien couramment -pas couramment non plus, d’ailleurs- et d’autre part je ne sais plus prier depuis bien longtemps. Mais j’ai vécu encore ici un bon moment de paix presque divine au fond de l’église, à contempler quelques décorations sculptées ou peintes quasi cinq fois centenaires. 

Malgré mes nombreuses poses dans les églises, cette journée m’avait harassé. Mon retour à l’hôtel fut difficile. Je le fis vraiment tout plan-plan, prenant cependant toujours un plaisir béat à avancer lentement mains dans le dos comme un papy que je suis entre ces maisons et ces palais jamais identiques à eux-mêmes, éclairages différents, à franchir ces ponts casse-pattes sur lesquels je m’appuie à la balustrade, en haut, pour voir la vie du canal qu’ils traversent, à m’arrêter à certaines vitrines pour admirer quelques masques, quelques verroteries colorées ou quelques spécialités gastronomiques du pays. 

 

Mercredi 20 

San Nicolo de Tolentino est une énorme église avec péristyle. Plutôt qu’ici, je la verrais bien à Rome. Elle m’aura permis de rajeunir un brin. En fouinant dans ses alentours, je me suis retrouvé au centre d’une immense cour carrée à arcades : c’était la fac. Plein d’étudiants. Où t’es-tu enfuie, ma jeunesse ? 

Le premier vaporetto qui passa devant moi, je le pris. Ce devait être un express, pas d’arrêt à l’Accademia où je voulais aller. Pas d’importance, j’ai tout mon temps et encore trois jours plein devant moi. Ce sera donc Turner au musée Correr de la place Saint-Marc. Beaucoup d’aquarelles et quelques grandes toiles magiques de fondu, de couleurs douces, de lumière… 

L’après-midi, légère bruine à mon lever de sieste. Je laisse cependant mon parapluie au fond du sac. Il pleut un peu quand j’arrive à l’Accademia. Je m’y abrite. Quelle émotion dans les premières salles ! La première salle expose plein de retables de plus d’un demi-millénaire. C’est affolant de beauté. J’en ai les larmes aux yeux. Je refais un tour de salle. Il y a trente ou quarante ans, je n’aimais pas trop. Est-ce mon grand âge qui me les fait apprécier aujourd’hui ? Ou une plus grande habitude de pratiquer les musées, d’apprécier les couleurs, les compositions, la maîtrise des peintres, leur délicatesse ? Dans la salle 2, chance, un siège pour admirer tout à loisir la Présentation de Jésus au temple de Vittore Carpaccio. En fait, ce n’est pas tant la scène religieuse qui me fascine que les trois musiciennes en bas du tableau. Celle de droite, c’est ma Puce, toute douce, toute blonde, qui s’apprête à lancer l’archet sur son violon. Emotion. Dans la salle 4, une Conversation sacrée de Giovanni Bellini me renverse. Surtout la Marie-Madeleine de droite. Quelle délicate beauté ! Quelle finesse ! Marie-Madeleine, priez pour nous, votre charme est un tel ravissement que Dieu ne pourra que vous accorder les grâces que vous demandez… Après, encore des merveilles, mais ma visite est terminée. J’ai fait le plein de richesses et d’émotions. La prochaine fois, il faudra que je fasse le parcours à l’envers, de façon à mieux apprécier les œuvres de Tiepolo, Tintoret, Véronèse, Titien, Longhi, Lotto, les deux Palma, l’Ancien et le Jeune, qui garnissent la vingtaine d’autres salles. 

Quand je sors, plus de pluie, légère bruine pour les églises du sud. Même pas les cheveux humides ! 

Et quand j’arrive sur les Zattere, les quais du sud de Venise qui font face à l’île de la Guidecca, je vois poindre à l’ouest, sur le canal, un énorme bateau de croisière en partance pour le large. Impressionnant, il avance lentement dans le canal. Il ne doit pas avoir beaucoup de marge de manœuvre. Peut-être même est-ce un pilote vénitien qui tient la barre. Il passe devant moi, obture pour un temps la Guidecca, ses passagers sur les ponts du haut se rassasiant une dernière fois de Venise. 

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Le soir tombe quand j’arrive dans l’église toute simple d’Ognissenti. Seul, un prêtre est assis dans les travées. Il parle à voix haute. En italien. Apparemment pas des phrases de prières toutes faites, apprises et récitées. Il converse avec son Dieu. Comme Don Camillo. Je ne peux pas savoir ce qu’il lui raconte, ou ce qu’il lui demande. Simplement, assis non loin de lui, j’apprécie son monologue. Je lui tiens compagnie longtemps. J’ai bien aimé ce contact sincère et sans fioritures d’un représentant de Dieu avec son patron. Mais je regrette un peu de ne pas avoir entendu la voix du patron. 

La nuit est tombée. Retour par les ruelles faiblement éclairées, désertes et calmes. Les cloches de Carmini sonnent longtemps six heures -sans doute un angélus en plus- Elles m’accompagnent et me guident vers le centre, vers des lieux plus fréquentés. 

  

Jeudi 21 

Le vaporetto qui contourne Venise par le sud m’offre la vue d’une lagune recouverte d’une douce brume, juste suffisante pour adoucir les horizons sans les cacher. Mystérieuses, les îles proches voilées et les plus lointaines qu’on devine, émergeant des eaux plates et grises. Je suis de retour aux Zattere. Sur les quais, un magique rayon de soleil vient bientôt éclairer les façades colorées pastel dans tous les tons d’ocre, du jaune blond pâle au rouge vénitien, presque pourpre. Cette lumière et cette paix me plaisent, je m’y attarde, posé sur un banc de pierre providentiel. 

Le cloître de San Grégorio qui précède la Salute est fermé. Dommage, j’aurai revu avec plaisir cet enclos de silence qu’on avait découvert avec mes Floq’, mes petiots ayant admiré et écouté devant l’entrée un guitariste anglais. 

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Devant la Salute, on plante une paline, l’un de ces troncs d’arbre fixés au bord des canaux sur lesquels on arrime les bateaux. La mini-grue du bateau qui l’a transportée ici la hisse hors bord, la présente à sa place, un homme la tient verticale pendant que la grue se transforme en presse et vient appuyer sur sa tête. Inexorablement elle s’enfonce. Des cinq ou six mètres qui dépassaient de l’eau, il n’en reste plus qu’un ou deux au bout d’une minute. Je pense au temps nécessaire à ce genre de travail il y a seulement cent ans. Et à la dépense d’énergie. Et je pense aussi que sous moi, sous la Salute et la Douane de mer, un million de pieux presque identiques ont été plantés il y a trois cents ans pour bâtir ces deux édifices. Mais comment faisaient-ils, nos anciens ? 

Je rentre chez moi par le Nord. En vaporetto. J’aurai ainsi fait le tour complet de Venise. 

L’après-midi, dans l’église du Redentor, je trouve une Nativité de Francesca Bassano qui me plaît bien. C’est mon Matoche que je viens de découvrir en petit joueur de flûte, là, en bas et à droite du tableau. Depuis que je les fréquente, j’ai un peu appris à apprécier ces tableaux des anciens Italiens. Si le sujet religieux était important et primordial pour l’édification des foules catholiques d’alors, tout ce qui l’entoure recèle de nombreuses richesses qui ne demandent qu’à être découvertes. Ainsi mon Matilin du jour, cependant nettement plus joufflu que le mien. 

J’allais sortir quand la petite gardienne qui parlait très bien français me proposa d’accompagner un visiteur et un frère à la sacristie. Pourquoi non ? Et là, encore des merveilles dont un Baptême du Christ de Véronèse, des objets du culte ciselés et surtout, quand le capucin ouvrit en grand les portes d’un placard mural, l’apparition soudaine d’une Vierge à l’enfant entourée d’anges d’Alvise Vivarini, une merveille de couleurs, de grâce et d’équilibre, peinte il y a quand même plus de cinq cents ans. Le visiteur que j’accompagnais parlait aussi français et me traduisait parfois les paroles du capucin, enthousiaste pour son église et pour la magnificence des peintures qu’elle renferme, toutes vouées à la gloire éternelle de son Seigneur Jésus-Christ. J’appris par ailleurs que mon interprète était musicien et qu’il allait venir sous peu chez nous pour le festival Boulez. Je regrette un peu de n’avoir pas eu l’idée de lui demander quand et où il jouait, et de quel instrument. Je l’aurai revu avec plaisir bien que Boulez, que je connais peu en vérité, ne soit pas spécialement ma tasse de thé. 

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Il fait un temps doux à se poser sur un banc. Je le ferai au bout de la Guidecca, devant l’église des Zitelle. Vue imprenable sur la Salute, la Douane de mer, le Palais des Doges, le Campanile qui domine l’ensemble, le bassin de Saint-Marc et San Giorgio Maggiore à ma droite. Devant moi, la vie du canal, va et vient des bateaux, vaporetti, taxis, canots, grosses barques de transport en tout genre… Aujourd’hui, pas de gros navire de croisière…  Non loin de moi, à la terrasse d’un bar, des gens d’ici discutent, un chien joue avec son maître en aboyant parfois. 

 

Vendredi 22 

L’ACTV me fait un sale coup pour mon dernier jour plein : grève des transports et donc pas de vaporetto. Heureusement que maintenant j’ai l’entraînement ! A pied donc jusqu’au Rialto pour ma dernière église, celle de San Giavanni Elemosinario. Pourquoi Elemosinario ? Je ne sais. Petit bijou d’église bien cachée -entrée par un porche commun avec des maisons- et qui vient d’être rouverte suite à une restauration de vingt-cinq ans. 

Après, recherche de cadeaux tout simples à rapporter à mes matrus et à mes grands. Je piétine. Pour ma Puce, comme pour mon Matoche, j’avais une idée mais là non plus, ça n’existe pas ! C’était pourtant simple, un carnet, ou un bloc-notes, ou du papier à lettres avec en haut et à gauche un dessin, une image de Venise. Pas de chance ! 

Accoudé au parapet du Rialto, je regardais l’animation du Grand Canal quand je vis un vaporetto. Quoi ? Plus de grève ? Si, mais service minimum, sus-je plus tard. Pour économiser mes vieilles jambes, je n’eus aucune honte à passer pour un briseur de grève et à remonter en bateau jusqu’à la gare, sans arrêt, service direct. 

Mon projet étant réalisé, je me donne l’autorisation de passer rive gauche pour entrer dans quelques églises supplémentaires que m’ouvre mon Chorus-Pass. Dans une quinzaine d’églises de Venise, les plus riches en œuvres d’art, il faut montrer patte blanche pour entrer. La patte blanche, c’est le Chorus-pass qu’on a acheté une fois pour toutes. La récolte d’euros, nous dit-on, servira exclusivement à l’entretien des bâtiments. Me revoilà donc sur le campo Maria Nove, celui de ma divine sieste. De l’autre côté d’un pont, l’église Santa Maria dei Miracoli, marbre de toutes les couleurs dehors et dedans. Un peu plus loin, celle de Santa Maria Formosa m’attend sur un coin de son campo très actif. Voulant remonter vers Zanipolo, pourtant tout proche, je rate ma ruelle à un carrefour et me retrouve beaucoup trop au nord, sur un pont. Au bout du canal, on devine la lagune et l’île du cimetière San Michele. Un couple de jeunes me désigne cette direction en me demandant : « Canal Grande ? -Oh, non ! Canal Grande, c’est juste à l’opposé ! » Moi, guide de Venise, alors que je viens de me perdre ! J’ai remis ce couple de Colombiens sur la bonne voie, et moi, j’ai refait en sens inverse la mienne jusqu’au croisement que j’avais loupé. La façade de l’entrée de l’hôpital (l’ancienne Scuola Grande di San Marco) qui était en réfection lors de notre dernier passage est maintenant presque entièrement débarrassée de ses échafaudages. Quelle merveille de dentelles de pierres et d’harmonie ! 

Retour vers le Rialto pour mes derniers achats, masques, pâtes multicolores et multiformes, salami italien et une écharpe verte de supporter « Forza Venezia ». 

Je persiste, nouveau retour en vaporetto presque jaune. 

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Samedi 23 

Mon dernier matin. J’ai encore envie d’aller tourner vers les quartiers nord. Dans le vaporetto, une maman qui vient d’arriver à Venise avec ses trois grands enfants pose ses conditions : « La dernière fois qu’on est venu à Venise, ça s’est très bien passé, on ne s’est pas disputé une seule fois. J’aimerais bien que cette année, ce soit pareil. » Autoritaire, la maman. Je ne vois pas de papa. Au cours du trajet, elle raconte plein de choses ma foi intéressantes sur Venise, mais sans trop de sourires… Un peu comme une pédagote savante mais toute sèche. Où elle m’a bien déçue c’est, quand, au sortir du canal de Cannaregio, alors qu’on arrivait sur la lagune, face à la petite île San Secondo, elle annonça à sa troupe : « Là, c’est le cimetière de l’île San Michele. » Mais non, madame, on en est encore bien loin ! D’ailleurs, je suis descendu dix minutes plus tard presque en face. Je ne sais pas comment elle a fait pour se récupérer quand, au prochain arrêt, son bateau pour Murano s’est justement arrêté à San Michele. 

Moi, je voulais entrer dans l’église de la Madonna dell’Orto, mais trop tôt, pas encore ouverte. Alors, je me suis baladé dans le quartier. Longs quais (fondamente) le long des canaux, des ménagères qui font leurs courses dans les rares magasins du coin, un chat qui vient se frotter à mes jambes pour quémander une caresse, des touristes aussi, très peu nombreux, qui comme moi, cherchent une autre Venise que celle des lieux trop touristiques. Je longe une énorme bâtisse de briques. Une large porte ouverte, je jette un œil. Immense salle emplie d’objets de chantier, sacs de ciment, brouettes, pavés, planches… Plafond impressionnant avec ses poutres apparentes. Quelqu’un me dit que ça ne se visite pas. Je passe mon chemin, intrigué cependant par cet énorme bâtiment dont l’usage ne correspond visiblement pas à son affectation d’origine. J’apprendrai plus tard, en feuilletant un livre, ici, à Saint-Etienne, que c’est une Scuola qui a mal tourné. Trop ambitieux mais pas assez fortunés, les membres de sa Confrérie la firent construire mais n’eurent pas suffisamment d’argent pour la terminer. Maintenant et depuis longtemps sans doute, la voilà piteusement utilisée comme entrepôt. Décadence. Déchéance. 

Sur le campo du Ghetto, j’étais quasiment seul, assis sur mon banc, jusqu’à ce qu’un jeune routard à sac à dos vienne se poser sur le voisin. Je suis toujours impressionné par le calme et la quiétude de cette place. Est-ce parce que je sais au fond de moi que c’était justement un ghetto ? L’heure devenant plus normale pour les visites, je me présente aux portes de Sant’Alvise, puis de la Madonna dell’Orto, mes dernières églises, dernières peintures. 

Retour à pied tranquille à l’hôtel pour récupérer mon sac avant la gare et le départ. 

 

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Arrivederci Venezia, et à bientôt, je reviendrai, si la Vie me prête vie… 

Venise 2005

Jeudi 19 mai : ma deuxième expédition vénitienne. Depuis octobre de l’an passé, mes marques sont prises. 

 

Châteaucreux : mon train pour Venise. Un TER d’habitués qui vont travailler à Lyon. Presque plein. De Lyon à Chambéry, un compartiment pour moi tout seul, comme à chaque fois sur ce tronçon. De ma fenêtre, la magnificence des coquelicots. C’est leur pleine saison. Parfois des pleins champs, quand les agriculteurs les laissent vivre, mais tout au long des voies, toujours des talus de braise. Ils ne me quitteront pas jusqu’à Venise. Saint-Jean-de-Maurienne. Les douaniers montent et examinent nos papiers. Mon jeune voisin de droite n’a pas son passeport. Je comprends que c’est un Bulgare sans doute en situation irrégulière. On le fera descendre à Modane. Comment est-il entré en France ? Et comment va-t-il en ressortir ? Dans ses bagages, il y avait une belle poussette toute neuve. Une famille doit l’attendre là-bas, du côté de Sofia, de Veliko Tarnovo, de Plovdiv… Une femme va-t-elle pleurer, inquiète ? Un bébé continuera de rouler dans une vieille caisse bosselée et brinquebalante… On questionne maintenant un « chinois ». Il montre ses papiers. On les épluche. Il se fait fouiller, on vide sa valise. Après un long temps, on lui fiche la paix. Fausse alerte pour lui. Déjà, dans un voyage précédent, j’avais vu un couple de noirs sans papiers sommé de descendre, entouré de gendarmes. Je n’aime pas ces scènes qui me rappellent la guerre et les arrestations plus ou moins arbitraires des Allemands ou de la Gestapo. Je n’aime pas voir la mine défaite de ces gens qui viennent de se faire prendre. Pour venir chez nous, se déraciner, abandonner famille et amis, c’est sans doute qu’il faut avoir bien du mal à gagner sa vie dans son propre pays. 

Entre Turin et Milan, les rizières sont en eau. Les nuages blancs s’y reflètent. Je ne vois pas de paysans repiquant les plants, comme on le voit sur des images d’Asie. Le TGV ne roule pas vite. Depuis Modane -est-ce à cause des contrôles ?-, son retard sur l’horaire s’accentue. Résultat, à Milan, une heure de retard. Juste le temps de sauter dans un train pour Venise, pas celui prévu, mais bon, tous les chemins mènent à Venise ! Comme le TGV Chambéry-Milan, le Milan-Venise est toujours plein. A l’aller comme au retour. 

Venise ! Les clochers vus du pont de la Liberté m’émeuvent déjà. Il est sept heures. 

Qu’on arrive à n’importe quelle heure à Venise, on a envie d’aller vagabonder dans ses rues et ruelles. Je pars donc vadrouiller un peu dans San Paulo. Depuis l’an passé, je connais assez bien ce quartier et ce n’est pas complètement au hasard que je trace mon chemin. Je me retrouve au Rialto presque sans consulter mon plan. Maintenant, direction San Marco et long arrêt assis sur les marches de la place. Toujours aussi magique. Pour mon retour vers la gare, je m’égare autour de San Stephano où normalement je ne devrais pas passer sauf si je voulais rallonger mon trajet. Mais si ma tête est heureuse de se perdre, mes jambes suivront-elles ? Présentement, quand j’arrive de nouveau au Rialto, je suis vanné. Il est presque dix heures. Heureusement, un guichet de l’ACTV est encore ouvert. Vite, acheter mon ticket de vaporetto pour trois jours et aller paisiblement m’endormir du sommeil du juste épuisé dans mon Albergo Adriatico, près de la gare… 

  Cannaregio, je connaissais un peu par le Ghetto et ses abords. Aujourd’hui, je découvre des coins paisibles où s’asseoir sur un banc relève de la mission dangereuse. Simplement parce que tout à l’heure il faudra bien se relever pour aller plus loin et qu’on n’en a plus envie tellement on est bien ainsi, à regarder l’eau ne pas couler, les barques colorées glisser en ronronnant… On aimerait devenir chat de Venise, se lover sur un rebord de fenêtre, au soleil, et observer tranquillement d’un œil plissé les gens s’agiter autour de soi. 

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Sur le nord, Cannaregio est un quartier dit « populaire » -je n’aime pas ce mot !- où les gens vivent normalement de leur travail, comme vous et moi (enfin, moi, maintenant !). Apparemment une vie simple. Dans mes sorties, je rencontre peu de touristes, sauf autour des sites répertoriés, la Modonna dell’Orto, Sant’Alvise, le Ghetto, mais beaucoup de gens d’ici tirant leur caddie ou portant leurs sacs : il faut marcher à Venise, et traîner ses provisions, les magasins ne courant pas les rues et les vaporetti ne desservant que le Grand Canal et le tour de l’île. 

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Je marche au moins deux heures le matin et autant le soir. Sûr que je n’avance pas vite ! Piano, voire pianissimo. D’une part parce que je n’ai pas d’entraînement et d’autre part parce qu’à Venise, il n’est pas question de faire des performances sportives mais de prendre son temps, de lever le nez. 

Dimanche matin, je voulais assister à une grand messe avec plein d’orgue et peut-être même d’encens… Raté ! Même en Italie, les messes en grande pompe de mon enfance ont disparu. Restaient seulement des fastes anciens quelques enfants de chœur, garçons et filles ; des filles enfants de chœur, on aura tout vu ! En fait d’orgue, j’eus droit à une guitare ! C’était à Santa Maria de Formosa, je partis avant le sermon. La prochaine fois, j’écouterai Philippe Sollers et j’irai sur les Zatterre, aux Jesuates ou ailleurs, pour faire mon plein de grandes orgues. 

La façade de l’hôpital, l’ancienne Scuola de San Marco, est l’un des monuments de Venise que je préfère. Dentelles de pierre, harmonie dissymétrique des formes, le rio des Mendicanti qui la longe et l’austère façade de Zanipolo qui la met en valeur. Souvenir encore d’une divine bière sur le campo au pied de la statue équestre de Colleoni. 

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Unité de Venise : l’eau toujours présente et pas de voiture, et même rien qui roule, sauf des charrettes à bras pour les livraisons. Un soir que j’étais assis sur les marches de la gare, j’ai senti que quelque chose de bizarre se passait. Je n’ai pas tout de suite compris quoi. Et puis, devant moi, mon œil capta l’insolite : sur l’esplanade évoluait une demi-douzaine de cyclistes. Incongruité. Tout simplement défilait devant mes yeux autre chose que des piétons ou des bateaux. 

J’avais donné rendez-vous à Bill, les Floq’ et GranPaul sur une webcam de Venise le samedi et le lundi à 17 heures. A la station de san Tomas. J’y fus à l’heure dite et ils me virent, enregistrant même l’image. Ils m’ont dit que c’était assez drôle de me voir, là, en temps réel. Pour information, l’adresse de la webcam : 

http://turismo.regione.veneto.it/webcam/webcam2.html 

Je crois que j’ai fait le tour de presque toutes les églises de Venise, comme on avait fait le tour de toutes celles de Rome avec ma Mie. J’aime bien les églises, je l’ai déjà dit. Plus que les palais ou les châteaux que je ne visite que très rarement. Ce doit être mon tempérament prolo qui ressort. En fait, je suis très lutte des classes et toute cette richesse étalée des palais me révolutionne. Au moins, dans les églises, si richesse il y avait, le peuple pouvait en profiter, même si c’est lui qui avait péniblement fait le boulot. Il pouvait admirer les merveilles artistiques auxquelles il n’avait pas accès autrement. Dans une église, je me sens chez moi, j’entre librement -même si à Venise, il faut montrer patte blanche (carte prépayée) pour entrer dans quinze d’entre elles-, je m’assieds un moment au fond sans risquer de ternir un siège de velours, je me repose, je vais où je veux, je sors quand je veux. Je ne suis même pas obligé de me fendre d’une prière, merci, mon Dieu. 

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Quelques citations : 

 

Fatigué de rôder dans les ruelles autour du Rialto, je me suis assis à la terrasse d’un café au Campo San Bartolomeo, au pied de la statue débonnaire de Goldoni. La bière et les croupes sont fraîches ! A tout instant, Venise nous comble de joies minuscules qui, mises bout à bout, finissent par s’arrondir en une variété singulière de bonheur née d’une absence totale de projets. 

Le piéton de Venise – Marc Alyn – 2005 

 

C’est Nietzsche qui disait : si nous en avions le courage, nous construirions nos villes comme des labyrinthes. Et ici, à Venise, on voit bien ce qu’il veut dire : si nous sommes si proches de Venise, de son tissu, c’est probablement que c’est notre propre miroir. 

Henri Gaudin, architecte – Dans une émission de télé – 2005 

 

Il faut toujours semer derrière soi un prétexte pour revenir, quand on part. 

Alessandro Baricco (écrivain italien contemporain) 

 

C’est peut-être pour ça que j’ai « oublié » de visiter quelques églises… 

Venise 2006

Vendredi 18 août. Je vais devenir connaisseur de Venise. Je prends mon rythme, un petit séjour une fois l’an ! Direction Venise. Voyage en train classique. Wagons presque vides jusqu’à Lyon, puis jusqu’à Chambéry. TGV archi-plein, encombré de bagages de toutes sortes et désagréable jusqu’à Milan. Correspondance au vol parce que ce TGV a toujours du retard. Et trajet tranquille de Milan à Venise dans un train très propret puisqu’il vient de Bâle, tout là-haut en Suisse. 

Venise. Sur le pont de la Liberté, quand le train ralentit sa course juste avant le terminus de la gare Santa Lucia, je peux maintenant jouer à repérer les clochers, dômes et campaniles qui se découpent sur le ciel : Saint Simon le petit, Saint Gérémie, Saint Giobé, la Madonna dell’Orto, le Campanile de la place Saint-Marc, au fond…  18 heures 30. Comme d’habitude désormais, je pose mon sac à l’hôtel et aussitôt en route. Cette année, pas de projet… J’irai où me mèneront mes pas. Et mes envies. Comme je vois beaucoup de monde sur l’itinéraire qui mène au Rialto, je l’évite en traversant le Grand Canal et je rejoins les petites ruelles de Dorsoduro, au sud. Gagné ! Circulation piétonne soudain beaucoup plus fluide. Un peu au hasard, un peu au flair, comme toujours dans Venise, je voudrais me diriger vers le pont de l’Académie. Mais bien sûr, comme d’habitude aussi, je me paume allègrement. Heureusement, toujours le plan dans ma poche ! Je traverse des petits campi que je reconnais, je m’assieds sur un banc, il fait doux. Canaux, ruelles, ponts, églises multiples… et voilà l’Académie. J’ai bien marché une heure, à pas pas pressés, tranquillement, il me faut réapprivoiser Venise. 

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Je saute par-dessus le Grand Canal et retrouve la foule sur le campo Stephano, moins dense cependant, beaucoup de touristes à la journée se sont déjà repliés vers la gare ou Tronchetto, le parking à voitures. Assis sur une marche, je prends le temps d’écouter une flûte traversière par ci, une guitare par là, et le brouhaha de multiples discussions anonymes. Avoir le temps de se poser, de ne rien faire, énorme richesse.  Mon dernier sandwich sur les marches de la Piazza San Marco. Magique, toujours magique, cette place. Quel décor ! J’y resterai des heures… Couleur du soir, orangé, de clair à foncé. 

Samedi matin 

Je suis sûr que là où je vais je trouverai une Venise calme. Juste derrière le port, dans le quartier de San Nicolo dei Mendicoli, à l’extrémité sud-ouest de Venise. En effet, plus je m’en approche, plus la circulation piétonne devient rare. Je suis souvent seul à longer un canal, à traverser un campiello.

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En fait, je croise seulement quelques autochtones que je reconnais aux sacs à provisions qu’ils transportent, au chariot à commissions qu’ils traînent ou au fait qu’ils s’engagent sans hésiter dans une ruelle étroite ou sous un sottoportego obscur et mystérieux. Les mollets et les cuisses des Vénitiens doivent être nerveux. Pas d’autres possibilités pour eux que de marcher pour se ravitailler, pour aller travailler, pour rendre visite.  Une pause sur le banc du petit campo de cette église de San Nicolo, à l’écart des chemins touristiques. Une autre dans l’église. Mettre mon sou dans la boîte à lumières, m’asseoir au fond de l’église, regarder les peintures, les boiseries, attendre… Quoi ? Rien… Finie cette douce halte, je rejoins les Zattere, le long et large quai du Sud qui me mènera tout plan-plan jusqu’à la Douane de mer. J’y croise un énorme paquebot blanc, le Grand Princess, qui me bouche un moment toute la Guidecca, l’île d’en face. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Des escales en Méditerranée, classiques, Dubrovnik, Héraklion, Rhodes, Athènes, Malte… Son port d’attache, Hamilton. Quel pays ? Le drapeau ressemble à celui d’Australie, ou de Nouvelle Zélande. Je constaterai plus tard qu’Hamilton est la capitale des Bermudes. Alors, cette après-midi, sans doute plein de visiteurs américains dans les rues de Venise. 

L’après-midi, mon passage habituel au Ghetto. Encore un coin que j’aime bien, le campo Ghetto Nuovo. Une bonne demi-heure assis sur mon banc, à regarder la vie qui passe.

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Aujourd’hui, c’est jour de Sabbath. Des Juifs en… dimanchés traversent et retraversent le campo, chemise blanche, veste et pantalon noirs, chapeau noir à larges bords ou kippa. Un fait ses prières sur le pont du canal, balancements interminables d’avant en arrière, d’autres entrent les uns après les autres, espacés, dans une espèce de boutique, un livre à la main. Sans doute un lieu de prières. Ou au moins de réunion. Peu de femmes. Deux qui passent, chemisier blanc, un fichu blanc sur la tête. En longeant le canal de la Misericordia, je rejoins l’abbatiale qui lui a donné son nom et je découvre sans le chercher le ponte Chioddo, le dernier pont sans rambardes de Venise. Avant, ils étaient tous comme lui ! Que de bains dans les canaux, sans doute involontaires et imprévus ! 

Un peu fatigué -je le suis vite !-, j’embarque sur le premier vaporetto venu. Il m’emmène jusqu’à Burano, escale à Murano. Douce croisière reposante dans la lagune, juste pour le plaisir de naviguer.  Au retour, encore un campo que j’aime bien, chargé pour moi de merveilleux souvenirs, celui de Santa Maria Nova. Je m’y pose pour boire un demi que je prends plaisir à déguster près des marbres de la belle église Santa Maria dei Miracoli.  image118.jpg

Dimanche matin. Je cherche ma messe avec grandes orgues. Au Gesuati, sur les Zattere, rien, assistance confidentielle, pas de fastes. Je me souviens d’un texte de Philippe Sollers dans son Dictionnaire amoureux de Venise : « San Trovaso est l’église idéale pour le dimanche. Je m’assois tout au fond, j’écoute l’organiste qui sait que je l’écoute, les femmes du quartier arrivent par petits groupes avec leurs enfants. C’est banal, rituel, conformiste, hyper provincial, protégé, ni riche ni pauvre, pas du tout ridicule, ennuyeusement confortable. A cent mètres de là, c’est un autre monde (le trafic maritime, les paquebots). Ce prélude de Bach en a vu tant d’autres. Tout le monde se serre la main, le soleil luit, c’est fini. » 

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San Trovaso, contraction toute vénitienne de San Gervasio et San Protasio, est à deux pas. Eglise à deux grandes entrées majestueuses parce que, dit-on, les deux familles qui ont financé sa construction ne pouvaient pas se voir et voulaient chacuneson portail pour ne pas se rencontrer. Belle exemple de charité chrétienne ! Indifférent à ces querelles de voisinage, moi, j’y cours -façon de parler !- en me promettant d’entrer par une porte et de sortir par l’autre : pas d’immixtion dans ces différents familiaux.  J’arrive pendant le sermon, je m’assieds, dehors, sur les marches du campo voisin. Les portes sont grandes ouvertes, j’entends tout ce qui se passe dans l’église. Bientôt l’orgue entre en action. Mais c’est de l’orgue d’accompagnement de cantiques, ni plus ni moins qu’un gros harmonium. Pour l’organiste, de l’orgue alimentaire, en somme, il faut bien vivre ! Mais je sens  que pendant la communion, il se lâche un peu. Pas de cantiques derrière son instrument. Ite missa est. J’entre dans l’église quand les fidèles sortent. Il continue de jouer. Je suis seul dans l’église, bientôt rejoint pour un moment par une autre auditrice. Je me pose sur les marches d’un hôtel latéral et j’écoute. Magique, cet instrument, tantôt virevoltant dans les aigus, tantôt se posant majestueusement dans les graves. Philippe Sollers n’a pas menti. Beau moment. Même si je sais, moi, que l’organiste ne sait pas que je suis là et qu’il ne joue donc pas pour moi ! Pendant plus d’une demi-heure, je resterai scotché sur mon siège de pierre. A la fin, quand l’artiste, après avoir rangé son pupitre, s’est retourné vers son auditoire, moi tout seul, je me suis levé et lui ai adressé un chaleureux merci. Dans un large sourire, il m’a salué de la main. Je me suis fendu d’un « Grazie », il a élargi son sourire et son geste de la main, visiblement heureux que j’ai aimé. J’aurai su dire « Merci » en japonais, il m’aurait peut-être fait des courbettes… On était heureux tous les deux. Encore merci, Monsieur l’organiste, si je peux, je reviendrai. Dimanche après-midi, je marche tout le long de la Guidecca, l’île qui fait face à Venise et aux Zattere, au sud. Vue panoramique sur les clochers multiples de Venise. Une petite halte dans l’église du Redentore pour saluer le petit joueur de flûteau de Francesco Bassano que j’aime bien. 

Un arrêt de vaporetto jusqu’en l’île de San Giorgio Majore. Ascenseur jusqu’au sommet du campanile.

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Vue imprenable sur Venise, ses toits, ses innombrables clochers, dômes et campaniles. Magique. Un gros paquebot blanc descend le canal de la Guidecca, glissant lentement et majestueusement entre nous et le Palais des Doges. Dans l’église, mon deuxième concert d’orgues de la journée. J’ai la chance…  Je finis mon après-midi par une balade jusqu’à San Francesco della Vigna. Encore des coins tranquilles, et un chapelet égrené par une dizaine de béates pendant que j’admire encore une « Madone entourée de Saints » de Bellini et que je m’assieds, béat moi aussi, sur une murette du cloître. 

Lundi matin. Direction le marché aux poissons du Rialto par Santa Croce et San Polo. Long arrêt sur le campo San Giacomo dell’Orio.

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Je l’aime bien celui-là aussi. Mais qu’est-ce que je n’aime pas à Venise ?

Un banc. J’observe la vie du quartier. Une mémé qui parle toute seule en fumant sa clope et qui promène son chien et son caddie empli à la petite supérette du coin, des gamins qui font gentiment de la planche à roulettes, un ouvrier qui pousse sa brouette, une dame qui vient soulager son chien et qui ramasse sa crotte dans un sac en plastique, l’inévitable « Japonaise » (c’est peut-être une Coréenne, ou une Vietnamienne, ou une Chinoise, une Jaune du bout du monde, en tout cas !) qui vient manger, sac au dos, son croissant sur le banc en face du mien, une famille de touristes, blancs, plan en main, qui cherche son chemin mais qui fait une petite pause sur ce si agréable campo, une maman qui dessine à la craie de jolis dessins sur le pavage pour sa toute petite fille qui trottine autour, des filles qui jouent à la marelle, et des gens comme moi, du pays sans doute, eux, qui rêvassent ou discutent sur d’autres bancs. Elle serait pas belle, la vie, dis, si tu étais là ? Mais qu’est-ce qu’on a fait de si grave, ma Mie, pour être punis si durement par ton absence ?  J’arrive enfin au Rialto. Pas de marché aux poissons. Apparemment, lundi, c’est relâche. La place est occupée par une assemblée d’aquarellistes aux prises avec les rideaux rouges flottant au vent qui cernent la halle. Je fais le tour des œuvres. Original. 

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L’après-midi, vaporetto jusqu’à San Pietro di Castello. J’y guide une mamie dans mon genre, française, un peu perdue dans les ruelles. Je ne rentre pas dans l’église : cette année, je n’ai pas pris mon pass’ des quinze églises à visiter. Simplement un banc sur le campo, un vrai campo, l’un des seuls avec de l’herbe, comme ils l’étaient tous avant, campo = champ !  Retour tranquille vers San Marco. Mon sit-in pacifique sur les marches des Procuraties. Je ne m’en lasse pas, malgré la foule… 

Mardi matin. Cette fois, je l’aurai, mon marché aux poissons ! Sans le faire exprès, je me retrouve sur mon campo d’hier, celui de San Giacomo, on se perd toujours à Venise. Aujourd’hui, je ne m’y attarde pas. Je rejoins celui de San Polo, agréable aussi, mais actuellement ponctué de barricades de travaux. Puis voilà les raies du marché aux poissons, les Saint-Pierre aussi, les pieuvres, les calamars et toute la marée de la lagune et de la proche Adriatique. Plus loin, des cèpes et des chanterelles venus d’Autriche. Sont-ils tchernobilés ? 

L’après-midi, je me refais une deuxième croisière sur la lagune. Pas impromptue, celle-là, organisée, préparée. Murano et changement de bateau à Burano.

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En fait, là, je prends l’un des motonave qui nous transportait à Venise l’année où on caravanait à Punta Sabbioni. On longe des îles plates, marécageuses et désertes, d’autres plus verdoyantes et cultivées. Deux heures de navigation paisible avec passage à Punta Sabbioni, donc, et au Lido. 

Mercredi matin. Je range mes affaires avant de filer une dernière fois vers la place Saint-Marc. Dernière flânerie, dernier vaporetto pour remonter à la gare. Arrivederci, Venezia. J’aime bien te revoir. D’année en année, je deviens plus Vénitien. Si j’ai toujours besoin de savoir mon plan dans ma poche, à portée de main, cette fois, je n’ai pas sorti le Guide Vert du fond du sac.

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