Poèmes épars_5

À/MON/FILS

 

mon petit lapinot de la Lune, mon petit prince roux,

ô mon renard bleu des Neiges, mon petit/Soleil.rose.en.forme.de.cœur,

tu sais, je t’ai attendu si longtemps ;

j’ai traversé pas-à-pas un long désert de 13 ans avec des épines aux pieds,

des piquants de-cactus-à-tous-les-doigts ;

j’ai cherché longtemps ta maman, car c’est toujours

le papa qui choisit la maman & la maman qui choisit le papa !

J’ai mis 13 ans à trouver ta mère, ta mère-couronnée.de.perles !

& de roses roses, ta mère belle-comme-une-vierge-de-Dürer, 

solide comme une statue d’Afrique,

ta maman blonde & rieuse & danseuse & joyeuse,

avec ses/2/longues/nattes à papillons de couleurs

ta mère qui chante & musique & peint et brode et cuisine

& adore la pâtisserie, 

ta mère qui vient de l’Océan-du-Nord, ta mère si

BONNE !…

 

nous.nous.sommes.endormis.à.la.sortie.de.mon.petit.désert.de.13 ans

& nous t’avons fait (t’avons rêvé) t’avons construit, 

à bons coups de langue & de baisers/ à-bons-coups-de-corps/

à/bons/coups/de/cœur/ à bons coups de sourire/

à bons coups de paroles & bonté, ô cette tendresse !

36 semaines plus tard, tu ! as ! sauté ! dans ! nos ! bras !

dans ! nos baisers, dans le galop de notre triple-cœur.

Nous sommes radieux,

car tu es largement ce que nous avons fait de + beau, sur la

t  e  r  r  e !

 

Jean-Paul Klée

 

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Au centre exact de la clairière

Une fois par millions d’années

La lumière toute se condense

Dans l’étincelle d’un papillon.

 

Jean Mambrino

 

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Au petit bonheur

 

Rien qu’un petit bonheur, Suzette,

Un petit bonheur qui se tait.

Le bleu du ciel est de la fête

Rien qu’un petit bonheur secret.

 

Il monte ! C’est une alouette

Et puis voilà qu’il disparaît.

Le bleu du ciel est de la fête

Il chante, il monte, il disparaît.

 

Mais si tu l’écoutes, Suzette,

Si dans tes paumes tu le prends

Comme un oiseau tombé des crêtes,

Petit bonheur deviendra grand.

 

Géo Norge

 

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Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires.

 

Guillaume Apollinaire

 

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Douze ans

 

Trompée par les reflets de ses douze bougies

qu’elle avait prises pour des étoiles,

Francine s’engloutit dans la nuit blanche et ronde

du gâteau meringué nappé de chantilly

et dansa douze fois, légère,

au bout du monde.

 

Et quand elle revint

deux paillettes de neige

brillaient dans ses yeux.

 

Christian Poslaniec

 

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Egocentrisme

 

Je m’attendais au coin de la rue

j’avais envie de me faire peur

en effet lorsque je me suis vu

j’ai reculé d’horreur

 

Faisant le tour du pâté de maisons

je me suis cogné contre moi-même

c’est ainsi qu’en toute saison

on peut se distraire à l’extrême.

 

Raymond Queneau

 

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Il n’y avait rien. Il y eut quelque chose. Il n’y a plus rien.

Si le néant était demeuré noir, je ne le conterais. Mais pour un temps, il devint clair.

C’est ce passage du noir au noir à travers la lumière que je chante.

Ecoutez mon histoire, elle va de la mort à la mort, mais j’ai vécu.

Elle va de la laideur à la laideur mais sans empêcher la foudre de couronner la beauté le simple temps de sa mort ardente.

La pierre roule le long de la pente.

 

Alain Borne

 

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Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture 

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce,

Je ne me ferai plus griffer par le minet.

Mais on s’est récrié : – Cette enfant vous connaît ;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. À chaque instant

L’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;

Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.

Vous démolissez tout. – Et j’ai baissé la tête,

Et j’ai dit : – Je n’ai rien à répondre à cela,

J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là

Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu’on me mette au pain sec. – Vous le méritez, certes,

On vous y mettra. – Jeanne alors, dans son coin noir,

M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l’autorité des douces créatures :

- Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures.

 

Victor Hugo

 

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La môme néant

 

(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)

 

Quoi qu’a dit ?

-A dit rin.

 

Quoi qu’a fait ?

-A fait rin.

 

A quoi qu’a pense ?

-A pense à rin.

 

Pourquoi qu’a dit rin ?

Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?

 

- A’ xiste pas.

 

Jean Tardieu

 

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Le mètre étalon

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

Il se hérisse d’aiguillons violets

Il salive contre la visite

D’un légat des barbets de Melbourne

Pourtant tenu en laisse par un chat des neiges.

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

A l’image de cet oursin très rare

Nommé parfois testicule d’évêque,

 

Ni la vue ni l’odeur de ses juments favorites

Ni les coups de fouet de ses gardiens

Ne parviennent à lui rendre la longueur légale.

 

André Pieyre de Mandiargues 


Archives pour la catégorie Des poésies que j’aime

Poèmes épars_4

Automne malade

 

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l’ouragan soufflera dans les roseraies

Quand il aura neigé

Dans les vergers

 

Pauvre automne

Meurs en blancheur et en richesse

De neige et de fruits mûrs

Au fond du ciel

Des éperviers planent

 

Aux lisières lointaines

Les cerfs ont bramé

 

Et que j’aime ô saison que j’aime tes rumeurs

Les fruits tombant sans qu’on les cueille

Le vent et la forêt qui pleurent

Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

 

Les feuilles

Qu’on foule

Un train

Qui roule

La vie

S’écoule

 

Guillaume Apollinaire

 

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La lune s’attristait…

 

La lune s’attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l’azur des corolles.

C’était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie aimant à me martyriser

S’enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d’un Rêve au cœur qui l’a cueilli.

J’errais donc, l’œil rivé sur le pavé vieilli

Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue

Et dans le soir tu m’es en riant apparue

Et j’ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui jadis sur mes beaux sommeils d’enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées

Neiger de blancs bouquets d’étoiles parfumées.

 

Stéphane Mallarmé

 

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Avare

 

M’alléger

me dépouiller

 

réduire mon bagage à l’essentiel

 

Abandonnant ma longue traîne de plumes

de plumages

de plumetis et de plumets

 

devenir oiseau avare

ivre du seul vol de ses ailes

 

Michel Leiris

 

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Il était matelot…

 

Ils ont toujours, pour leur bonne-femme de mère,

Une larme d’enfant, ces héros de misère,

Pour leur Douce-Jolie, une larme d’amour !

Au pays -loin- ils ont, espérant leur retour,

Ces gens de cuivre rouge, une pâle fiancée

Que, pour la mer jolie, un jour ils ont laissée.

Elle attend vaguement… comme on attend là-bas.

Eux, ils portent son nom tatoué sur le bras.

Peut-être elle sera veuve avant d’être épouse…

Car la mer est bien grande et la mer est jalouse.

Mais elle sera fière, à travers un sanglot,

De pouvoir dire encore : « -Il était matelot !… »

 

Tristan Corbière

 

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Jeanne endormie

 

L’oiseau chante ; je suis au fond des rêveries.

Rose, elle est là qui dort sous les branches fleuries,

Dans son berceau tremblant comme un nid d’alcyon,

Douce, les yeux fermés, sans faire attention

Au glissement de l’ombre et du soleil sur elle.

Elle est toute petite, elle est surnaturelle.

O suprême beauté de l’enfant innocent !

Moi je pense, elle rêve ; et sur son front descend

Un entrelacement de visions sereines ;

Des femmes de l’azur qu’on prendrait pour des reines,

Des anges, des lions ayant des airs bénins,

De pauvres bons géants protégés par des nains

Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophées

D’arbres célestes, pleins de la lueur des fées,

Un nuage où l’éden apparaît à demi,

Voilà ce qui s’abat sur l’enfant endormi.

Le berceau des enfants est le palais des songes ;

Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges ;

De là leur frais sourire et leur profonde paix.

Plus d’un dira plus tard : Bon Dieu, tu me trompais.

Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre :

-Non. Ton rêve est le ciel. Je t’en ai donné l’ombre.

Mais ce ciel, tu l’auras. Attends l’autre berceau ;

La tombe. -Ainsi je songe. Ô printemps ! Chante, oiseau !

 

Victor Hugo

 

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Le bain du roi

 

Rampant d’argent sur champ de sinople, dragon

Fluide, au soleil de la Vistule se boursoufle.

Or le roi de Pologne, ancien roi d’Aragon,

Se hâte vers son bain, très nu, puissant maroufle.

 

Les pairs étaient douzaine : il est sans parangon.

Son lard tremble à sa marche et la terre à son souffle ;

Pour chacun de ses pas son orteil patagon

Lui taille au creux du sable une neuve pantoufle.

 

Et couvert de son ventre ainsi que d’un écu

Il va. La redondance illustre de son cul

Affirme insuffisant le caleçon vulgaire

 

Où sont portraicturés en or, au naturel,

Par derrière, un Peau-Rouge au sentier de la guerre

Sur son cheval, et par devant, la Tour Eiffel.

 

Alfred Jarry

 

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Le livre

 

L’ami marche sur le sable

sans plus de bruit que la rosée.

 

Pourtant je reconnais son pas,

Je devine son visage.

 

Bientôt il va franchir le seuil,

souriant, me tendre le livre

qu’hier chez lui j’ai oublié

dans l’espoir qu’il me le rapporte.

 

Jean Joubert

 

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Pour une raison inconnue

 

Pour une raison inconnue

brusquement les feux s’éteignent

le train de nuit s’immobilise dans une tourbière

les portières s’entrouvrent

gonflés d’orangeade les voyageurs descendent

(belle nuit de juin)

des bruissements d’ailes traversent les roseaux

se répondent d’une combe à l’autre

le mécanicien contrôle l’état des roues

les sapins fument

rumeurs

chocs métalliques

sous le dernier wagon un passager clandestin

retient son souffle

 

Vahé Godel

 

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Que vas-tu peindre, ami ? L’invisible.

Que vas-tu dire, ami ? L’indicible

Monsieur, car mes yeux sont dans ma tête.

 

-N’ayez pas peur, c’est un Poète.

 

Pierre Albert-Birot

 

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Vers gravés sur un oranger

 

Oranger, dont la voûte épaisse

Servit à cacher nos amours,

Reçois et conserve toujours

Ces vers, enfants de ma tendresse,

Et dis à ceux qu’un doux loisir

Amènera dans ce bocage

Que si l’on mourait de plaisir

Je serais mort sous ton ombrage.

 

Evariste Parny

Poèmes épars_3

Automne 

 

Dans le brouillard s’en vont un paysan cagneux 

Et son bœuf lentement dans le brouillard d’automne 

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux 

 

Et s’en allant là-bas le paysan chantonne 

Une chanson d’amour et d’infidélité 

Qui parle d’une bague et d’un cœur que l’on brise 

 

Oh ! l’automne l’automne a fait mourir l’été 

Dans le brouillard s’en vont deux silhouettes grises

 

Guillaume Apollinaire

 

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Fin d’octobre

 

Le tilleul nu et noir pleure au bout de ses branches, 

La grille pleure au long de ses barreaux, 

Et la maison pleure au bord de ses tuiles ; 

Dans le pin mouillé un nid de chenilles 

Brille 

Comme un flocon d’argent ; 

L’eau de la petite pluie. 

En s’écoulant dans le zinc, 

Fait un bruit de tambourin ; 

L’âtre sent les jours frais, les sarments et la suie.

 

Jean Lebrau

 

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Juliette

 

Ces chemins de l’enfance qui nous mènent 

A des trésors à des amis à des domaines 

De sable et de ciel qui nous attendent, 

Je les devine avec l’aube de tes yeux, 

Je les caresse avec la fleur de tes doigts, 

Ma Juliette des prés des sources et des bois.

 

Georges Emmanuel Clancier

 

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La lettre 

 

Je t’écris et ta lampe écoute. 

L’horloge attend à petits coups ; 

Je vais fermer les yeux sans doute 

Et je vais m’endormir de nous… 

 

La lampe est douce et j’ai la fièvre ; 

On n’entend que ta voix, ta voix… 

J’ai ton nom qui rit sur ma lèvre 

Et ta caresse est dans mes doigts. 

 

J’ai de la douceur de naguère ; 

Ton pauvre cœur sanglote en moi ; 

Et mi-rêvant, je ne sais guère 

Si c’est moi qui t’écris, ou toi…

 

Henri Barbusse

 

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Le soir, au coin du feu…

 

Un soir de grand hiver. La neige emplit la nuit, 

Et l’ombre à sa blancheur informe se mélange. 

Il neige dans la cour, il neige sur la grange, 

Et sur l’étable, et dans la mare, et sur le puits… 

 

Mais pendant que la neige innombrable accumule 

Du froid et du silence autour de la maison, 

Et que ses flocons fous meurent dans les tisons, 

Le feu, paisible et fort, au cœur  de l’âtre brûle ; 

 

Le feu divin, source de joie et de clarté, 

Fils du soleil qui dort dans les arbres antiques, 

Rayonne, et sa lueur joyeuse et prophétique 

Annonce la splendeur prochaine de l’été. 

 

Et soudain, du réduit obscur dont il est l’hôte, 

Sentant un lumineux bien-être l’envahir, 

Un grillon se réveille et chante au souvenir 

Du chaud parfum des prés quand les herbes sont hautes.

 

Louis Mercier 

 

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L’herbe dites-vous 

Ne fait aucun bruit pour pousser 

L’enfant pour grandir 

Le temps pour passer 

Vous n’avez vraiment pas l’oreille fine 

 

Pierre Albert-Birot 

 

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L’oiseau 

qui s’efface 

 

Celui-là, c’est dans le jour qu’il apparaît, 

dans le jour le plus blanc. 

Oiseau. 

Il bat de l’aile, il s’envole. Il bat de l’aile, il s’efface. 

Il bat de l’aile, il réapparaît 

Il se pose. Et puis il n’est plus là. D’un battement 

Il s’est effacé dans l’espace blanc. 

Tel est mon oiseau familier, 

l’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour. 

Peupler ? On voit comment… 

Mais je demeure sur place, le contemplant, 

fasciné par son apparition, 

fasciné par sa disparition.

 

Henri Michaux 

 

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Ma Jeanne, dont je suis doucement insensé, 

Etant femme, se sent reine ; tout l’ABC 

Des femmes, c’est d’avoir des bras blancs, d’être belles, 

De courber d’un regard les fronts les plus rebelles, 

De savoir avec rien, des bouquets, des chiffons, 

Un sourire, éblouir les cœurs les plus profonds, 

D’être, à côté de l’homme ingrat, triste et morose, 

Douces plus que l’azur, roses plus que la rose ; 

Jeanne le sait ; elle a trois ans, c’est l’âge mûr ; 

Rien ne lui manque; elle est la fleur de mon vieux mur, 

Ma contemplation, mon parfum, mon ivresse ; 

Ma strophe, qui près d’elle a l’air d’une pauvresse, 

L’implore, et reçoit d’elle un rayon ; et l’enfant 

Sait déjà se parer d’un chapeau triomphant, 

De beaux souliers vermeils, d’une robe étonnante ; 

Elle a des mouvements de mouche frissonnante ; 

Elle est femme, montrant ses rubans bleus ou verts. 

Et sa fraîche toilette, et son âme au travers ; 

Elle est de droit céleste et par devoir jolie ; 

Et son commencement de règne est ma folie. 

 

Victor Hugo 

 

************************

 

que sont mes amis devenus 

que j’avais de si près tenus 

et tant aimés ? 

 

ils ont été trop clair semés, 

je crois le vent les a ôtés 

l’amour est morte. 

 

ce sont amis que vent emporte, 

et il ventait devant ma porte, 

les emporta. 

 

avec le temps qu’arbre défeuille 

qu’il ne reste qu’en branche Feuille 

qui n’aille à terre, 

 

avec pauvreté  qui m’atterre 

qui de partout me fait la guerre 

au temps d’hiver, 

 

ne convient pas que vous raconte 

comment je me suis mis à honte 

en quelle manière ; 

 

le mal ne saurait seul venir 

tout ce qui m’était à venir 

m’est avenu. 

 

pauvres sens et pauvre mémoire 

m’a dieu donné le roi de gloire, 

et pauvre rente, 

 

et froid au cul quand bise vente, 

le vent me vient le vent m’évente 

l’amour est morte. 

 

l’espérance de lendemains 

ce sont mes fêtes.

 

rutebeuf

 

adaptation de léo ferré 

 

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Dans l’eau de la claire fontaine 

 

Dans l’eau de la claire fontaine 

Elle se baignait toute nue. 

Une saute de vent soudaine 

Jeta ses habits dans les nues. 

 

En détresse, elle me fit signe, 

Pour la vêtir, d’aller chercher 

Des monceaux de feuilles de vigne, 

Fleurs de lis ou fleurs d’oranger. 

 

Avec des pétales de roses, 

Un bout de corsage lui fit. 

La belle n’était pas bien grosse 

Une seule rose a suffit. 

 

Avec le pampre de la vigne, 

Un bout de cotillon lui fit, 

Mais la belle était si petite 

Qu’une seule feuille a suffi. 

 

Elle me tendit ses bras, ses lèvres, 

Comme pour me remercier… 

Je les pris avec tant de fièvre 

Qu’ell’ fut toute déshabillée. 

 

Le jeu dut plaire à l’ingénue, 

Car, à la fontaine souvent, 

Ell’ s’alla baigner toute nue 

En priant qu’il fit du vent, 

Qu’il fit du vent…

 

Georges Brassens 

 

 

Poèmes épars_2

Dans les villages des hommes des animaux graves et lents, au soir, lèchent les fontaines, puis tirent par les ruelles un parfum de cuir et de sueur, et, la nuit, remuent leurs chaînes dans les granges souterraines, tandis que les hommes rêvent de soleil nu sur les blés.

 

Jean Joubert

 

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Fantaisie

 

Il est un air pour qui je donnerais

Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

Un air très vieux, languissant et funèbre,

Qui pour moi seul a des charmes secrets !

 

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,

De deux cents ans mon âme rajeunit…

C’est sous Louis treize ; et je crois voir s’étendre

Un coteau vert, que le couchant jaunit,

 

Puis un château de brique à coins de pierre,

Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière

Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

 

Puis une dame, à sa haute fenêtre,

Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

Que, dans une autre existence peut-être,

J’ai déjà vue… et dont je me souviens.

 

Gérard de Nerval

 

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Il existe près des écluses

Un bas quartier de bohémiens

Dont la belle jeunesse s’use

À démêler le tien du mien

 

En bande on s’y rend en voiture

Ordinairement au mois d’août

Ils disent la bonne aventure

Pour des piments et du vin doux

 

On passe la nuit claire à boire

On danse en frappant dans ses mains

On n’a pas le temps de le croire

Qu’il fait grand jour et c’est demain

 

On revient d’une seule traite

Gais sans un sou vaguement gris

Avec des fleurs plein les charrettes

Son destin dans la paume écrit.

 

Louis Aragon

 

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Iles

Iles

Iles

Iles où l’on ne prendra jamais terre

Iles où l’on ne descendra jamais

îles couvertes de végétations

îles tapies comme des jaguars

îles muettes

Iles immobiles

Iles inoubliables et sans nom

Je lance mes chaussures par-dessus bord

       car je voudrais bien aller jusqu’à vous.

 

Blaise Cendrars

 

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Jeanne

 

Chez Jeanne la Jeanne

Son auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu

Ou pourrait l’appeler l’auberge du bon Dieu

S’il n’en existait déjà une

La dernière où l’on peut entrer

Sans frapper sans montrer patte blanche.

 

Chez Jeanne la Jeanne

On est n’importe qui on vient n’importe quand

Et comme par miracle par enchantement

On fait partie de la famille

Dans son cœur en s’ poussant un peu

Reste encore une petite place

 

La Jeanne la Jeanne

Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie

Mais le peu qu’on y trouve assouvit pour la vie

Par la façon qu’elle le donne

Son pain ressemble à du gâteau

Et son eau à du vin comm’ deux gouttes d’eau

 

La Jeanne la Jeanne

On la paie quand on peut des prix mirobolants

Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs

Un semblant d’accord de guitare

L’adresse d’un chat échaudé

Ou d’un chien tout crotté comm’ pourboir’

 

La Jeanne la Jeanne

Dans ses roses et ses choux n’a pas trouvé d’enfant

Qu’on aime et qu’on défend contre les quatre vents

Et qu’on accroche à son corsage

Et qu’on arrose avec son lait

D’autres qu’elle en seraient tout’ chagrines

 

Mais Jeanne la Jeanne

Ne s’en soucie pas plus que de colin-tampon

Etre mère de trois poulpiquets à quoi bon

Quand elle est mère universelle

Quand tous les enfants de la terre

De la mer et du ciel sont à elle.

 

Georges Brassens

 

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Le nez fin

 

Prends un brin d’herbe et froisse-le

entre la pulpe de tes doigts

et tu sentiras parfois une odeur amère

et parfois celle du printemps

c’est peut-être de l’anis

c’est peut-être de la menthe

c’est peut-être la plante 

qui fait rêver à tous les parfums de l’Arabie

à la cannelle au gingembre à l’ilang-ilang

au poil de l’âne qui fait hihan hihan

à la roche rôtie à la pierre panée

à la route rouillée à la boue piétinée

à l’eau

à rien

 

Raymond Queneau

 

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L’étoile

 

Quand j’étais un petit garçon

On me chantait une chanson :

La chanson du cueilleur d’étoiles.

Je rêvais d’un navire à voiles

Pour m’emporter à l’horizon,

L’horizon, cette ligne où le ciel touche l’onde…

Ma tante répondait : « -Ce n’est pas la saison !

Pour les petits garçons la mer est trop profonde.

-Je veux, disait l’enfant, qu’on m’apprenne à nager,

Je naviguerai sans danger :

Je pourrai me sauver si le vaisseau chavire.

Mais les astres, là-bas, sont au ras de la mer ;

Pour les prendre, il suffit de mettre un doigt en l’air,

Et j’en emplirai le navire.

«  Ma tante reprenait :

« -Je n’ai pas de vaisseau !

Attends d’être plus grand pour t’en aller sur l’eau. »

 

Les étoiles, pourtant, luisaient dans le sureau

Où dormaient les deux tourterelles,

Et je les contemplais à travers le carreau 

Comme des fleurs surnaturelles.

 

Tristan Derème

 

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Paysan

 

Rien qu’à le voir,

on sait qu’il a conduit des charretées de paille,

accompagné le balancement liturgique des attelages.

Il a la démarche en prose du Magnificat.

Vieux renard, il sait faire chanter le vin.

Son champ est une ville.

Il porte l’heure sur l’épaule, l’aube à l’encolure.

Ses frissons peuplent les peupliers.

A sa lèvre naît l’églantine.

Intact comme une journée, il construit.

 

Jean Malrieu

 

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Nuit  rhénane

 

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d’un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes 

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

 

Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n’entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées

 

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

 

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

 

Guillaume Apollinaire

 

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La clarté de ces bois en mars est irréelle,

tout est encor si frais qu’à peine insiste-t-elle.

Les oiseaux ne sont pas nombreux :

tout juste si, très loin, où l’aubépine éclaire les taillis,

le coucou chante. On voit scintiller des fumées

qui emportent ce qu’on brûla d’une journée.

Sous l’écorce, on rejoint le nid de l’anémone

Claire et commune comme l’étoile du matin

Pierre Jaccottet

 

Poèmes épars_1

Au son de l’accordéon

 

C’est au son de l’accordéon

Que Nénette a connu Léon

Et que j’ai rencontré Fernande.

Elle était mince, elle était grande :

Cheveux coupés, l’air d’un garçon.

 

Chacun sa part et sa légende

J’ai pris de Fernande au bon moment

Pour l’héroïne d’un roman.

Mais aujourd’hui je me demande

Si c’était vraiment pour Fernande

Et non pas pour l’accordéon

Que mon cœur battait pour de bon.

 

Il jouait un air triste et tendre

Avec de longs gargouillements

Et l’extase jointe au tourment

Y faisait, pour qui sait entendre,

Tournoyer mille enchantements.

 

Qui veut aimer souffre d’attendre.

J’ai trop souffert en mes vingt ans

Pour qu’au musette, en l’écoutant,

L’accordéon qui tant est tendre

Et rauque inexorablement,

Ne me permette de comprendre

Désormais qu’il est l’instrument

Des poètes, des cœurs à prendre

Et non mes mauvais garnements.

 

Francis Carco

 

******************

 

Scheveningue, morte-saison

 

Dans le clair petit bar aux meubles bien cirés,

Nous avons longuement pu des boissons anglaises ;

C’était intime et chaud sous les rideaux tirés,

Dehors le vent de mer faisait trembler les chaises.

 

On eût dit un fumoir de navires ou de train :

J’avais le cœur serré comme quand on voyage ;

J’étais tout attendri, j’étais doux et lointain,

J’étais comme un enfant plein d’angoisse et très sage.

 

Cependant, tout était si calme autour de nous,

Des gens, près du comptoir, faisaient des confidences.

Oh, comme on est petit, comme on est à genoux,

Certains soirs, vous sentant si près, ô flots immense !

 

Valéry Larbaud

 

**************

 

Ma Bohème

 

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées;

Mon paletot soudain devenait idéal;

J’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal;

Oh! là là! que d’amours splendides j’ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.

Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

 

Arthur Rimbaud

 

*********************

 

L’ordre

 

L’écolier qui balayait la classe

à tour de rôle était choisi

alors il restait seul

dans la crayeuse poussière

près d’une carte du monde

que la nuit refroidissait

quelquefois il s’arrêtait, s’asseyait

posant son coude sur la table aux entailles

inscrit dans l’ordre universel.

 

Jean Follain

 

*******************

 

Les vivants et les morts

Se rencontrent au couchant

Il suffit d’une branche

Qui  penche dans le vent

Pour que l’ombre marie

Les frissons les éclats les gestes les paroles

Il suffit qu’un mur calme

Et nu dans son silence

Jette un peu de son rêve obscur et frémissant

Sur les herbes qui bougent

Pour que l’immensité des choses disparues

Rejoigne l’infini des choses qui attendent

Pour que le noir mutisme des morts lointains et graves

Rejoigne le sommeil des vivants étonnés

D’être pareils à eux

Dans les draps majestueux du crépuscule

 

Robert Momeux

 

***************

 

L’enfant et l’almanach

 

L’enfant lit l’almanach près de son panier d’œufs,

Et, en dehors des Saints et du temps qu’il fera,

Elle peut contempler les beaux signes des cieux :

Chèvre, Taureau, Bélier, Poissons, et caetera.

 

Aussi peut-elle croire, petite paysanne,

Qu’au-dessus d’elle, dans les constellations,

Il y a des marchés pareils avec des ânes,

Des taureaux, des béliers, des chèvres, des poissons.

 

C’est le marché du Ciel sans doute qu’elle lit.

Et, quand la page tourne au signe des Balances,

Elle se dit qu’au Ciel comme à l’épicerie

On pèse le café, le sel, et les consciences.

Francis Jammes

***************

 

Je pense trop, je pense mal, je pense

sans la pensée et sans la violette.

 

Loin sur la mer où furent caravelles,

loin sur la terre où fut tant de beauté,

retire-toi. Ne parle qu’aux insectes

par le regard. Nocturne, sois nocturne.

N’aime du jour que la nuit qu’il promet.

 

Ou bien, saisi par des amours nouvelles,

choisis l’aurore et sois son jeune époux

pour enfanter des étoiles de plus.

 

Que de couleurs dans le noir ! Que de sons

sans le silence! II faut les recueillir

sans oublier pensée et violette.

 

Robert Sabatier

 

***************

 

Au moment que tu t’éveillais

 

Au moment que tu t’éveillais, je posais sur la table un livre commencé, et poussais les volets vers la muraille chaude un peu déjà.

Et c’est bien à cause de ce cri du pivert que, tourné vers ton visage un peu triste, je savourais ce parfum de terre où Septembre avait écrasé maint fruit.

Ni la lampe, ni l’encre sur le papier, ni la langue du vent sur mon front, ni mes mains avec tendresse dénouées,

ni la dernière pluie de l’été mais, à la cime du poirier un claquement sonore que répète Écho dans ce coin de la chambre.

Roger Kowalski

 

**********

J’ai cueilli cette fleur…

 

J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.

Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,

Que l’aigle connaît seul et peut seul approcher,

Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.

L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;

Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire

Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,

À l’endroit où s’était englouti le soleil,

La sombre nuit bâtir un porche de nuées.

Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;

Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,

Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.

J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.

Elle est pâle, et n’a pas de corolle embaumée,

Sa racine n’a pris sur la crête des monts

Que l’amère senteur des glauques goémons ;

Moi, j’ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime,

Tu devais t’en aller dans cet immense abîme

Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.

Va mourir sur un coeur, abîme plus profond.

Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.

Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,

Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour.

Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour

Qu’une vague lueur, lentement effacée.

Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée,

Tandis que je songeais, et que le gouffre noir

M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !

Victor Hugo

**********************

Le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu’il m’en souvienne

La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va

Comme la vie est lente

Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

 

Guillaume Apollinaire 

Poèmes épars_7

Bonne grâce d’un temps d’avril

 

A une enfant

 

Hélène

 

Au lent berceau, au doux cheval,

Bonjour ! Mon auberge est la tienne.

Comme ta chaleur est adroite

Qui sait, en biais, m’atteindre au cœur,

Enfant chérie des ruisseaux, des rêveurs,

Hélène ! Hélène !

 

Mais que te veulent les saisons

Qui t’aiment de quatre manières ?

Que ta beauté, cette lumière,

Entre et passe en chaque maison ?

Ou, que la lune à jamais grande

Te tienne et t’entoure la main

Jusqu’à l’amour que tu demandes ?

 

René Char

 

***************

 

Ce n’est pas drôle de mourir

Et d’aimer tant de choses :

La nuit bleue et les matins roses,

Le verger plein de glaïeuls roses,

L’amour prompt,

Les fruits lents à mûrir…

Ni que tourne en fumée

Mainte chose jadis aimée…

Tant de sources tarir…

Enfance, cœur léger.

 

Paul-Jean Toulet

 

*************

 

Chemins, le soir

 

Les années quand les foins sont en retard à cause de la pluie et qu’on entend le soir (à l’heure où le soleil se couche) dans les prés le soupir morne d’un trac­teur (lancinants coups de boutoir en bout d’andains quand la presse cogne) on croit voir dans les prés pâturés, là-bas sur les hauteurs une brume légère – à peine, comme une étoffe fine qui flotterait, ne touche à rien, pourtant laisse en nous quelque chose d’elle et sur les choses une étrange impression d’absence dans le soir tiède

 

Pascal Commère

 

**********************

 

Il va bientôt neiger

 

Il va bientôt neiger, disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort. Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige.

 

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ;  puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes.

 

Roger Kowalski

 

**********

 

L’amoureuse

 

Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les miens,

Elle a la forme de mes mains,

Elle a la couleur de mes yeux,

 

Elle s’engloutit dans mon ombre

Comme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouverts

Et ne me laisse pas dormir.

 

Ses rêves en pleine lumière

Font s’évaporer les soleils,

Me font rire, pleurer et rire,

Parler sans avoir rien à dire.

 

Paul Eluard

 

********************

 

L’homme passe sa vie à lancer des amarres,

Puis, quand il est saisi dans le calme du port,

Pour peu qu’à l’horizon une fumée l’appelle,

Il regrette à nouveau la liberté des mers ;

 

La liberté des mers, avec leur solitude,

Qui parleront toujours au sel de notre sang,

Où, plus que le printemps enchanteur de la terre,

Tardif est l’alizé pour le cœur qui l’attend.

 

Louis Brauquier

 

************

 

retouche à la nuit

 

les lumières tremblent à des mâts

les rêves, cales pleines, attendent la marée

quel clandestin partagera ma traversée

l’aube au bout de la passe aveugle

me tend sa main de petite fille

 

Daniel Boulanger

 

***********

 

En moi

 

Ta mort ne cesse pas de s’accomplir        de s’achever.

Pas simplement ta mort.       Morte      tu l’es.       il n’y a pas à en dire.        et quoi ?         inutile.

Inutile l’irréel du passé        temps inqualifiable.

Mais ta mort en moi progresse        lente      incompréhensiblement.

Je me réveille toujours dans ta voix      ta main       ton odeur.

Je dis toujours ton nom      ton nom en moi        comme si tu étais.

Comme si la mort n’avait gelé que le bout de tes doigts n’avait jeté qu’une couche de silence sur nous       s’était arrêtée sur une porte.

Moi derrière          incrédule.

 

Jacques Roubaud

 

***********

 

Le crapaud

 

Un chant dans une nuit sans air…

La lune plaque en métal clair

Les découpures du vert sombre…

 

- Un chant ; comme un écho, tout vif

Enterré, là, sous le massif…

- Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…

 

- Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,

Prés de moi, ton soldat fidèle !

Vois-le, poète tondu, sans aile,

Rossignol de la boue… – Horreur ! -

 

- Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?

Vois-tu pas son œil de lumière…

Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.

Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.

 

Tristan Corbière

 

************

 

Dans les cartes à jouer abattues sous la lampe

comme les papillons écroulés poussiéreux,

à travers le tapis de table et la fumée,

je vois ce qu’il vaut mieux ne pas voir affleurer

lorsque le tintement de l’heure dans les verres

annonce une nouvelle insomnie, la croissante

peur d’avoir peur dans le resserrement du temps,

l’usure du corps, l’éloignement des défenseurs.

Le vieil homme écarte les images passées

et, non sans réprimer un tremblement, regarde

la pluie glacée pousser la porte du jardin

 

Philippe Jaccottet

Poèmes épars_8

Toi si fragile

 

Toi si fragile enfin tu te ressembles

comme ce mot léger, si pur qu’il tremble

et se refuse à la bouche, à l’oreille

et va mourir, écume sur la grève.

 

Tu ressentais cela quand, dès l’enfance,

tu mariais la cerise et la fraise

et n’osais pas manger tant de beauté.

 

Tremble ta voix comme feuille d’automne.

Des dieux ténus se penchent sur ta vie.

 

Tu ne peux plus déchirer une lettre

par peur d’entendre un long cri de souffrance.

 

Robert Sabatier 

 

***************************

 

Ce soir-là

 

Ce soir-là, en des temps plus anciens que l’enfance ; ce soir-là, alors que la nuit était imminente, je vis votre visage, et tel, et si profond,

 

à ce point vous, bien-aimée, que je rencontrai seulement bien plus tard, si divinement secret entre la branche qui frôlait les vitres

 

et les doigts serrant la plume, que les feux soudain s’allumèrent dans mes forêts, coururent jusqu’à la frontière occidentale,

 

bondirent par-dessus les rivières, les étangs, flaques de tardives pluies, me lièrent enfin pour jamais à l’arbre inquiet de votre sang.

 

Roger Kowalski

 

****************************

 

Ces êtres aimés aux visages altérés par l’oubli

ces frôlements d’ailes, froissements de tissus

ces souvenirs d’été, ces impressions d’antan

où sont-ils ?

Ont-ils jamais existé ?

Tu voudrais remonter le temps

revenir à l’instant où tu savais déjà

qu’un jour ils ne seraient plus là.

 

Sylvestre Clancier

 

*************************

 

Expérience 

J’ai marché derrière eux, écoutant leurs baisers,

Voyant se détacher leurs sveltes silhouettes

Sur un ciel automnal dont les tons apaisés

Avaient le gris perlé de l’aile des mouettes.

 

Et tandis qu’ils allaient, au fracas de la mer

Heurtant ses flots aux blocs éboulés des falaises,

Je n’ai rien ressenti d’envieux ni d’amer,

Ni regrets, ni frissons, ni fièvres, ni malaises.

 

Ils allaient promenant leur beau rêve enlacé

Et que réalisait cette idylle éphémère ;

Ils étaient le présent et j’étais le passé

Et je savais le mot final de la chimère.

 

Henri de Régnier

 

*************************

 

Je rends grâce même à l’école pour quelques odeurs d’encre mêlées

à celles des feuilles tombées des marronniers et des goûters écrasés au fond des cartables.

Pour la paix des soirs d’étude dans le crissement de la craie et des plumes appliquées.

Pour nos envolées de voyous à cinq heures vers les terrains vagues où l’on dénichait des Indiens, des corsaires, parfois des clochards.

Et pour les rires des filles déferlant du haut mur de la cour mitoyenne sur nos haussements d’épaules.

 

Michel Baglin

 

**********************

 

Lorsqu’on ouvre la porte  à l’odeur du bois mouillé,

septembre entre et meurt

doucement dans l’âtre.

Alors une lueur danse

dans le carreau, se promène

sur les plâtres et ton corps.

On met ses mains près des flammes

par manie à cause de l’hiver pour bientôt,

et on laisse la nappe blanche

pour faire plus jour.

Tout d’un coup, c’est l’appel

du large, des embruns, 

d’un phare sans soleil.

Mais elle est à côté de soi,

qui fait les gestes coutumiers.

Alors, on prend un livre d’aventures 

et l’on se sait momentanément heureux.

 

Jean Rivet

 

**********************

 

Pourquoi moi maintenant je dis je suis seul ?

Pourquoi tout ce monde autour de moi

Ne parvient-il pas à me traverser ?

Les gens qui vivent là tout prêt

ne me traversent pas ?

Ils traversent du vide ?

Je suis vide ?

Je suis du vide avec quoi autour ?

Alors je mets des mots dans le vide ?

Ou les mots sont vides ?

Du vide plus du vide, ça remplit quoi ?

Ça menace quoi ? Ça menace qui ?

Ça menace moi ou quoi ?

(Et moi je menace qui avec mon vide ?)

 

Olivier Brun

 

*******************

 

Légende

 

Deux amants sont devenus arbre

Pour avoir oublié le temps

Leurs pieds ont poussé dans la terre

Leurs bras sont devenus des branches

Toutes ces graines qui s’envolent

Ce sont leurs pensées emmêlées

La pluie ni le vent ni le gel

Ne pourront pas les séparer

Ils ne forment plus qu’un seul tronc

Dur et veiné comme du marbre

Et sur leurs bouches réunies

Le chèvrefeuille a fait son nid

 

Marcel Béalu

 

************************

 

Femme en vert sur la plage

 

Un matin de juillet à Kusadasi,

une femme en paréo vert est venue sur la plage

et tournée vers la mer immobile et quasi

semblable à une statue de sel,

elle a regardé longtemps le large,

l’île bleue de Samos, l’écume des nageurs.

 

Que pouvait bien ainsi scruter celle

dont je ne savais ni la nature des yeux

cachés derrière des lunettes noires,

ni le motif de sa simple détresse

qui fit d’elle pour moi ce matin de juillet

non pas une déesse venue à pied d’Ephèse

 

mais une femme belle d’être énigme à jamais ?

 

Didier Pobel

 

********************

 

Il gravait ses initiales partout où elle allait passer.

Il avait même prévenu les fleurs.

L’amour avait annoncé sa visite.

Les oiseaux sentaient bon.

Les fleurs se mirent à chanter.

 

Jean Breton

Poèmes épars_9

El Desdichado 

 

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé, 

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie : 

Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé 

Porte le soleil noir de la Mélancolie. 

 

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé, 

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, 

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé 

Et la treille où le pampre à la rose s’allie. 

 

Suis-je Amour ou Phoebus ?… Lusignan ou Biron ? 

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ; 

J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène… 

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron, 

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée 

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. 

 

Gérard de Nerval

 

***************

 

Elle défit sa ceinture 

Elle défit son corset 

…………………… 

Puis, troublée à mes tendresses, 

Rougissante à mes transports, 

Dénouant ses blondes tresses, 

Elle me dit : Viens ! Alors… 

 

— Ô Dieu ! joie, extase, ivresse, 

Exquise beauté du corps ! 

J’inondais de mes caresses 

Tous ces purs et doux trésors 

 

D’où jaillissent tant de flammes. 

Trésors ! Au divin séjour 

Si vous manquez à nos âmes, 

Le ciel ne vaut pas l’amour. 

 

Victor Hugo 

 

******************

 

Et s’il me plaît… 

 

Et s’il me plaît, dit-elle, de rire pendant 

les orages, de quitter vos lampes peureuses 

pour éteindre dans mes paumes le paysage 

autrement lumineux des foudres convoitées. 

 

Vraiment, s’il me plaît de rire et de jubiler 

pendant que vous craignez. De me changer en herbe, 

en arbre, en bête, pour savourer du dedans 

les justes et sonnantes colères du ciel. 

 

Je sais, j’aurai l’œil en feu, la lèvre sauvage, 

les poignets en miettes et les genoux ouverts. 

J’aurai l’âme en désordre et le cœur en guenilles. 

Mais s’il me plaît à moi de vivre ainsi l’orage ! 

                      

André Schmitz 

 

*********************

 

Il va bientôt neiger 

 

Il va bientôt neiger, disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort. 

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige. 

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ; 

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes. 

 

Roger Kowalski 

 

********************

 

  La carte postale est en couleurs, accueillante. À droite, on ne voit pas la grange brûlée, ni le cimetière. Tout est beau, le ciel est bleu. Je ne ressens même plus la douleur. C’est un paysage en carton. Rien n’est écrit au dos… Si là-bas je revenais, je retrouverais le tas d’ordures, le bois pourri. Pas l’odeur de tilleul, ni l’avion qui passait. Qu’est-ce que c’est, la réalité ? 

 

Jean-Claude Martin

 

*******************

 

La résurrection d’Onésime 

 

   Ah ! il en avait vu Onésime, il en avait vu ! Après avoir traversé les trois quarts du siècle 2000 après Jésus-Christ, on ne pouvait guère lui en conter. 

   Aujourd’hui, c’est un vieil homme de soixante-dix-huit ans que nous découvrons, encore doucement vert, assis sur le banc du minuscule jardin qui jouxte les immeubles d’habitation. Doucement vert, mais de plus en plus dépressif. Aux lendemains qui auraient pu roucouler, il avait assisté à la dégradation accélérée de ce qui, à ses yeux, représentait des « valeurs », et pour lesquelles il s’était battu. Nous sommes parvenus au règne de l’insignifiance, se plaisait-il à répéter. Je n’ai plus rien à faire ici. Cependant, il continuait de vivre… Se suicider ? Ridicule. À son âge, une dame tout à fait comme il faut viendrait bientôt le tirer par la main pour jouer avec lui aux osselets. 

   Voici qu’un ballon, roulant jusqu’à ses pieds, le tira de sa mélancolie. Surgit presque aussitôt un petit rouquin (sept, huit ans ?), vif, rieur, crinière au vent, genoux écorchés. Onésime lui remit le ballon : « Tiens mon lapin. -Merci, M’sieur…  » Le gamin disparut aussi vite qu’il était venu. Onésime avait été frappé par les taches de rousseur qui criblaient le visage de l’enfant. Visage qui le hanta un bon moment. Soudain, le mot « éphélide » lui vint à l’esprit. Éphélide ! Mais oui, c’est ainsi qu’en langage savant on nommait les taches de rousseur. Ephélides : taches de soleil !… Onésime fut alors saisi d’une étrange jubilation. Éphélides, éphélides, éphélides, se mit-il à crier -un oiseau perché sur un arbuste s’envola- éphé… éphéphés, hip ! hip ! hurrah !… Et il se prit à rire, à rire, à rire et à pleurer tout à la fois. Se levant sans difficultés, comme si, d’avoir retrouvé ce mot enfoui dans sa mémoire, l’avait régénéré, pris d’une soudaine et joyeuse résolution il murmura entre ses dents (son râtelier) : 

-J’vas m’faire un café. 

 

René de Obaldia 

 

********************

 

Le Suspens 

 

Est sublime ce qui retombe 

moins vite que nous, les pesants 

 

Sublime la chose, l’être. 

qui retient un instant sa chute 

 

 Le dégravir le ralenti le frein du périr 

 l’escalier dans le ciel 

     la fontaine romaine 

             le feu d’artifice 

                     Le thrène populaire 

 

Michel Deguy 

 

*****************

 

Les bonnes raisons 

 

On commence par tuer les oiseaux 

parce qu’y en a trop 

les couleuvres 

parce que si on les laissait faire… 

les hérissons trottant comme de petits porcs 

parce que ça serait-y pas des fois nuisible 

puis on tire sur les biches tremblantes 

parce que c’est fait pour ça 

sur les ânes sauvages qui broutent 

dont le dos frissonne sous les mouches 

parce que ça sert à quoi voulez-vous me le dire 

et puis ils puent de plus ils bouffent tout les salauds 

Enfin un beau jour on s’en va 

lâcher des bombes sur les viets 

parce que ce bétail-là 

croyez-moi c’est pas tellement catholique ! 

 

Pierre Ferran 

 

********************

 

Tant qu’il y a de la vie… 

 

   Quand on meurt, c’est la tête qui part en dernier. Il l’avait entendu dire et aussi que, quand on est mort de partout, c’est par là qu’on meurt pour finir. On lit dans les livres d’église qu’il y en a même eu un que son âme s’est échappée du cercueil pour s’envoler comme un ballon ! 

   Il pensait dur dans sa tombe à égaler cet exploit, retenant son dernier souffle de toutes ses forces pour ne pas le lâcher avant le bon moment. 

   Les fossoyeurs, eux, pelletaient ferme au-dessus pour sauver le vieux record du monde en bouchant tous les trous afin que même un soupçon d’âme ne puisse foutre le camp. 

   C’est alors qu’il pensa à sa femme, allongée à ses côtés entre ses quatre planches, qu’il était venu rejoindre comme ils se l’étaient promis toujours. Elle l’attendait, patiemment. Il lui dit « bonsoir », comme d’habitude, et s’endormit, imprudemment. 

   Pour l’éternité… Pour l’éternité… 

   Les fossoyeurs, là-haut, s’essuyèrent le front. 

 

Jean l’Anselme 

 

*********************

 

Vous 

 

Vous, 

Mon immuable vérité, 

Mon secret calvaire, 

Je vous dis 

Les mots les plus simples, 

Je vous aime, 

Je meurs de vous, 

Je vous appelle et je vous nomme : 

Poignée de sable vite éteinte 

Comme un regard dérobé, 

Sans vous, 

Je ne suis rien : 

Un vieux mur que l’ortie mord 

Un faux décor pour un faux théâtre 

Et les mots que j’invente 

Sont des mendiants hagards. 

                             

Claude De Burine 

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