A Rhodes et autour

Du 20 mai au 3 juin 1995

Notre Boeing 737 de la Corsair nous emmène vers Athènes. On reconnaît au passage le lac d’Aix-les-Bains, Chambéry, le Mont-Blanc, Turin, Bari, Corfou, et le théâtre d’Epidaure qu’on a tout le loisir d’admirer puisqu’on tourne autour pendant vingt minutes, le temps à la piste d’Athènes de se dégager…  Depuis l’an dernier, on sait qu’il nous faut prendre le bus 90 (ou le 91) pour rejoindre l’aéroport national. Longue attente, trop longue attente pour les avions de nos îles.

RHODES

« Dix bus par jour de l’aéroport à la ville » disait le Routard. Mais sans donner les horaires. Une heure et demie, on l’a attendu, ce satané bus ! Quand il fut enfin là, le soleil était parti, lui, et il faisait carrément nuit. Bien sûr, on aurait pu prendre un taxi, mais on se disait que notre bus allait arriver, qu’il était là, derrière le virage proche, qu’un bon routard doit savoir prendre le temps d’attendre et qu’il se doit d’utiliser les transports en commun locaux… 

On entamera notre premier gyros-pita le soir-même mais on ne découvrira la vieille ville entourée de ses remparts que le lendemain.

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Les rues étroites aux anciennes petites maisons turques, les deux ou trois minarets encore debout, le quartier des Chevaliers -palais des Grands-Maîtres, hôpital, rues médiévales-, valent certainement le détour.  Pour notre moussaka du soir, on tombe par hasard dans une taverne dont le patron, un Grec, parle un peu le français. C’est lui qui nous pilotera en toute confiance chez SON ami loueur de voitures. Notre tour de l’île se fera donc dans une Cinquecento presque neuve. Méfiance quand même, matériel italien ! Soyons honnêtes, on n’a pas eu de problèmes pendant ces trois jours. Beaucoup de petits villages tout blancs aux portes, fenêtres et boiseries peintes en vert, bleu, marron. Le cafeneion et ses petites tables en bois tient toujours sa place, centrale. Et l’église aussi, avec ses icônes dorées, ses lustres à pendeloques et breloques, ses cierges et ses petites lampes à huile que j’adore. 

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Une nuit à la campagne, à Siana. La paix du soir sur notre balcon. De l’autre côté de la place discutent sans fin les hommes de ce village reculé autour de leur ouzo, de leur café grec ou simplement de leur verre d’eau, les grains du komboloï roulant constamment entre leurs doigts. Au matin, frugal et tout simple petit déjeuner ; du café et un yaourt du pays au miel. Les bons moments du voyage. Sans rien de spécial à voir. Tout à sentir, à vivre, à laisser vivre. image24.jpg 

Passage à Lindos, autre haut lieu de Rhodes, une dernière nuit chez UN AMI de notre tavernier - »tsss, tsss, tsss, faites-moi confiance ! »- dans une petite maison du quartier turc, et au quatrième jour, embarquement pour Cos sur le Dimitra.

COS

A l’arrivée du bateau, on se fait « pêcher » par une super petite bonne femme qui nous emmène dans sa pension en discutant sans arrêt en anglais. Le Routard nous disait son accueil chaleureux, et c’est bien vrai. Quand on partira, elle nous offrira le café grec avec des gâteaux de sa fabrication et on arrivera à discuter pendant une demi-heure. Comment ? Mystère, mais on a compris qu’elle fut prof, que sa fille l’est, on lui a dit qu’on l’était, que nos enfants le sont, on a su qu’elle venait d’un petit village de la montagne où nous étions passé la veille et qu’elle nous donnerait la clé de sa maison de là-haut si on revenait à Kos. Tout, quoi ! A l’Asclépieion, aux portes de Kos, nous avons gravi des escaliers et marché parmi des colonnes, des murs, des vasques en pensant à Hippocrate, le patron des médecins, dont on a appliqué ici les théories et les méthodes et qui lui-même enseignait à l’ombre du dieu Asclépios (Esculape). Après ce pèlerinage, sera-t-on encore malade ? 

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Tout au bout de l’île, un superbe monastère déserté, minuscule, touchant de simplicité dépouillée, son inutile cloche accrochée à une branche d’arbre voisine pour appeler d’hypothétiques fidèles, seul dans cette lande de bout du monde, seul face à la mer « éternellement recommencée… » Un instant d’éternité… laisser houler la mer, laisser souffler le vent. Ou l’esprit… Dans la montagne, une route de terre complètement défoncée. Des ornières comme des tranchées, des nids de poule comme d’énormes trous d’obus. Un kilomètre, deux, en espérant une amélioration. Puis abandon. Je ne veux pas me retrouver comme Bourvil au milieu des pièces éparses de sa Deudeuche, au début du Corniaud ! J’avais encore ce jour-là du matériel italien, une Panda cliquetante. (Je suis vraiment anti-italianiste primaire quant à leur matériel industriel !)  Sur le port de Cos, rencontre avec une jeune Canadienne qui s’offre une année de découverte du monde. Elle cherche et trouve des petits boulots lui permettant de vivre. Ici, elle fait de la retape pour un bateau proposant balades, pêches sous-marines, barbecues sur des plages désertes. Nous lui avons parlé de nos Asiates. Son rêve…

PATMOS

Notre ferry Rodanthi quitte Kos tard dans la soirée. Escale à Kalimnos. Merveilleux ! Nuit noire, la petite ville qui se rapproche, étalée à flanc de colline, lampadaires des rues, des quais, fenêtres des maisons éclairées comme quand on mettait un sou dans le tronc de la crèche de Noël de notre vieille église de Valbenoîte, l’animation du port à l’arrivée du bateau, le calme qui revient après son départ, et tout qui lentement s’estompe, qui s’efface au fur et à mesure qu’on s’enfonce à nouveau dans la nuit, qu’on regagne notre domaine, la mer. Cette vision, était-ce un rêve ?  Une heure du matin : l’arrivée à Patmos est moins féerique, la ville est plus horizontale. On se fait « pêcher » par une loueuse de chambres. Le magique, il est pour le matin : notre hôtel est au bord de la rade. Les bateaux multicolores des pêcheurs, le port de Skala, et le monastère de Saint-Jean, tout là-haut, au sommet de la montagne. C’est dimanche. Pétaradant sur notre « vespa » Honda, on montera jusqu’à la grotte où Saint-Jean a écrit son Apocalypse. Maintenant, une chapelle la prolonge. C’est juste la fin de l’office. Ambiance extraordinaire ; le pope psalmodie, un petit groupe de jeunes, uniquement des hommes, chantent, mais complètement détendus, souriants, discutant au besoin avec les gens qui sans arrêt circulent, embrassent des icônes, allument un cierge, se signent à l’envers, mangent religieusement un morceau de pain qu’ils prennent dans des corbeilles posées ça et là. Je serais bien resté plus longtemps dans cette atmosphère irréelle baignée d’odeurs d’encens, de cierges brûlés, de lumières douces, de chants envoûtants. D’autant plus que je ne risquais pas de me faire expulser vu qu’à l’entrée, on m’avait prêté une espèce de bas de survêtement-pyjama pour enfiler sur mon short. 

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Notre Honda nous montera jusqu’au sommet de l’île, à Chora où on se perd parmi les ruelles de maisons blanches, les placettes, les chapelles, les escaliers… Pourquoi tous ces murs blancs nous fascinent ? Immaculée pureté chaque année retrouvée, désir de se fondre dans cette blancheur toujours renouvelée… Par contre, le monastère m’est refusé, short trop court !

SAMOS

Pas de ferry quotidien pour Samos. Un hydrofoil nous y emmène donc. Plus rapide, certes, mais pas de vie à bord, pas de pont, pas d’ambiance de voyage. Il nous pose à Samos. Pour une fois, la seule, on veut vraiment une pension du Routard, un ancien couvent qu’ils disent, cour fleurie avec préau à arcades, « tout pour vous réconcilier avec Dieu. » Il est environ deux heures, une taverne ombragée par des tamaris, je m’y pose avec les bagages et un ouzo et Mie part en chasse, « dans une rue perpendiculaire au port. » Au bout d’une heure, elle revient… Rien. Personne ne connaît ni la rue, ni la pension ! On cogite, l’ouzo aide, on regarde les cartes pour s’apercevoir enfin qu’on est bien à Samos-île mais pas à Samos-ville qui est située sur la côte nord alors qu’on a abordé l’île par la côte sud. L’hydrofoil nous a déposé à Pythagorio, jolie petite station où on reviendra d’ailleurs finir notre séjour à Samos. Quelle histoire ? Le bus pour rejoindre Samos-villc, à une quinzaine de kilomètres, part dans une dizaine de minutes. On monte la grand-rue en vitesse, suant et soufflant sous le poids de nos sacs, mais on a tort de se presser ; ici, on est en Grèce, le bus aura bien ses vingt minutes de retard ! Et notre gyros-pita de midi encore plus, qu’on mange à quatre heures ! A Samos-ville, Mie trouve enfin la pension. Mais pas facilement. Les quelques plaques de rues notées le sont en lettres cyrilliques… On n’est cependant pas déçus. A deux pas du port, de la ville, un havre de calme, de paix, de sérénité laissé, légué par les sœurs Bénédictines de Lyon. Notre voiture sera cette fois une petite Jap, une Daihatsu. Elle nous conduira dans de merveilleux petits villages de la montagne, dans de reposants monastères isolés, dans quelques agréables petits ports blottis au cœur de régions tantôt boisées, vertes, presque fraîches, et tantôt rocailleuses, pelées, arides. 

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Sous les ombrages de la cour d’une taverne d’Ormos Marathocampos, en fond sonore, les inévitables bouzoukis. Mais cette fois, la voix grave et modulée de la chanteuse sort du commun. L’aubergiste nous écrit sur un bout de journal que c’est Maria Farandouri qui chante des mélodies de Théodorakis. Son disque reviendra dans nos sacs, il nous rappellera cette douce soirée du bord de mer.  Achat de petites bricoles dans une boutique du bord de la route tenue par un américain. A peu près de notre âge, il a servi un temps dans une base aérienne en Champagne et parle un peu français. II est marié à une  fille du pays. « D’où êtes-vous ? -Saint-Etienne ? -Foot-ball ! » C’est la deuxième personne qui me parle de nos Verts des années fastes. Déjà, à Rhodes, dans une taverne, un Suisse de Lugano… C’est incroyable comme une équipe sportive peut faire connaître durablement une ville, au moins son nom. C’était pourtant il y a vingt ans. Jeunes Verts d’aujourd’hui, participerez-vous demain au bon renom de notre ville ? En empaquetant nos lampes à huile, il me questionna aussi : « Chirac ? Good ? » Devant ma mine pas très enthousiaste « Maybe… a-t-il ajouté. -Maybe, ai-je répondu… » Et il a continué à faire ses paquets. Retour à Pythagorio pour nos derniers jours dans les îles. Beaucoup de monde le soir dans la grand-rue, sur le quai et aux terrasses des cafés et des tavernes du port. L’extraordinaire, c’est que sur dix personnes croisées, neuf au moins sont Scandinaves. Au sortir de son interminable hiver, le Danois, le Suédois ou le Finlandais est assuré de trouver ici soleil et chaleur. Et la mer, d’une température agréable. La preuve ? Je me suis baigné. Déjà la veille, Mie m’avait fait envie, à la voir s’y prélasser, apparemment pas frigorifiée. Alors, le dernier jour, hop ? je l’ai accompagnée. Ce fut bien agréable. On devait quitter Samos le samedi matin à sept heures dix. A la demie, toujours aucun avion sur la piste. Enfin le voilà au loin, ronronnant du bruit de ses deux hélices, qui arrive d’Athènes. Débarquement, embarquement, on décolle à huit heures. Oh ! Ces heures d’attente en aéroport ou dans les avions ? Déjà, on avait attendu une heure à Athènes dans l’avion de Rhodes. Ce soir, on attendra une heure de plus que prévue dans la zone d’embarquement, puis encore une heure dans l’avion, au sol, et encore un quart d’heure en bout de piste avant de décoller. Avec le survol d’Epidaure de notre arrivée en Grèce, ça fait pas mal ! A Athènes, le nouvel aéroport des charters n’est pas très accueillant ; peu de sièges en regard de la foule présente, un bar et une boutique roi et reine de l’arnaque, et pas de consigne à bagages. Il nous faut pourtant attendre jusqu’au soir à six heures. On laisse nos sacs sous surveillance amie pendant que nous irons faire une petite virée en ville. Les vieilles rues du Plaka, l’Acropole vue d’en bas, et les halles, qu’il faut voir ! En se baladant parmi les côtelettes de toutes sortes alignées sans trop de précautions sur des étals en bois, les quartiers de viande tripotés par des bouchers cigarette aux lèvres, les carcasses d’agneaux dégoulinantes de sang, les cuisses de poulets entassées dans des cartons, on pensait aux conditions d’hygiène draconiennes imposées chez nous, à nos copains fromagers par exemple. Un petit coup de métro et nous voilà au Pirée. « C’est mythique », disait un français dans le bus. Autrefois symbole de départs vers des destinations lointaines et orientales, aujourd’hui, surtout plaque tournante des relations grecques inter-îles. Dernier gyros, dernier regard sur l’Acropole, sur la ville.  Embarquement. Décollage. Il fait nuit. Au loin, les lumières grecques s’estompent. Déjà, celles des ports italiens de l’Adriatique. Quelles îles pour l’an prochain ?


Archive pour mai, 2007

Margeride-Aubrac_1997

Lundi 4 août. 

Quatre jours pour une escapade sur deux plateaux qu’on aime, Margeride et Aubrac. Des pays que Bill, mon fils, a traversés sac au dos et bâton en main dans sa route vers Saint-Jacques. Il nous a noté des points forts sur les cartes : on marchera parfois sur ses traces. 

Des lieux privilégiés jalonnent le début de son chemin et du nôtre : l’église de Saint-Christophe-sur-Dolaizon globalement grise nais rehaussée de pierres teintées d’ocre, de pourpre, de bronze, de vieux vert, celle de Saint-Privat-d’Allier, sur son piton dominant le village, la chapelle de Rochegude qui surplombe la vallée. 

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On descend à Prades chercher un pont pour traverser l’Allier et nous voilà déjà à Saugues, porte des grands espaces du Gévaudan et de la Margeride. Jusqu’à Grandrieu, à vitesse tout petit v, on serpente entre paisibles pâturages aux formes douces et forêts de résineux sans doute cafis de bolets à la bonne saison. Peut-être serait-il intéressant de lancer une expédition-cueillette d’automne depuis notre camp de base de Chèn’. 

Un gentil petit hôtel de campagne nous accueille à Grandrieu, gros village du plateau. Il est encore temps d’aller marcher un peu sur les hauteurs. On passe juste sous le Roc de Fenestre. Envie d’atteindre son sommet, qui ne nous paraît pas trop lointain. Quelle agréable marche sur ce chemin qui serpente entre des herbages sauvages parsemés de quelques pins ! Les vaches sont quasiment en liberté dans leurs immenses enclos. On croise un jeune paysan qui rentre à la ferme tenant dans ses bras un veau d’à peine deux ou trois heures, nous dit-il. La jeune mère suit, un peu désemparée : c’est la première fois que pareille aventure lui arrive ! 

Bientôt, nous arrivons sur une sorte de vaste plateau avant le sommet rocheux final. Presque plus d’arbres, seulement des arbustes rabougris ça et là, de l’herbe fraîche, des fleurs le long du sentier que longe un ruisseau, absolument personne, le silence presque absolu, quelques frêles chants d’oiseaux, ciel bleu, sûr qu’un coin de paradis doit ressembler à ça… Peut-être avec quelques palmiers en plus… 

Mais il se fait tard, nos forces et la nuit prochaine ne nous permettront pas d’atteindre le sommet. Pas d’importance, ce moment édenien suffira à notre bonheur du jour. 

Ce soir, une chorale de Montpellier offre son récital de chants religieux en l’église du village, pleine de monde pour l’occasion. Les notes s’élèvent et résonnent sous la voûte romane. Ces chants, ces voix pures, ce silence religieux et recueilli, ces murs centenaires de vieilles pierres grises appellent au mystique. La religion chrétienne demande cet environnement. 

On rentre tard, sans bruit, pour ne pas réveiller la colonie de quatre ou cinq mamies qui prennent ensemble leurs vacances à l’hôtel. 

 

Mardi. 

On abandonne notre belle voiture toute neuve juste après Saint-Paul-le-Froid pour marcher sur une route presque déserte, main dans la main, mon bâton dans l’autre, bien sûr ! Si on rencontrait un loup, un tigre, un phacochère, ou un descendant de l’affreuse bête du Gévaudan, avec quoi défendrais-je ma belle ? 

Au loin, à trois kilomètres, le clocher de Chayla, notre but. Il est sensiblement à la même altitude que nous, une large cuvette nous en sépare, pâturages, petits bois, une rivière au plus bas de la dépression et la route qu’on voit musarder, descendant et remontant jusqu’à lui. Que va-t-on trouver dans ce village ? Je pense à Bill qui a dû en voir apparaître, des clochers, au cours de ses journées de marche. Quelqu’un aura-t-il envie de parler, pourra-t-on entrer dans une épicerie, un bistrot ? Des chiens japperont-ils à notre arrivée, ou pire, montreront-ils les crocs ? Des rideaux bougeront-ils imperceptiblement sur notre passage avec des yeux cachés derrière qui nous regarderont passer sans vouloir se montrer ? 

A l’entrée du village, un jeune en train de rejointoyer les murs de sa ferme. Je le regarde travailler quelques secondes et j’engage la conversation, technique : matériaux, matériel… Son père arrive, notre âge, on blague bien un quart d’heure, de tout, de rien, de leur travail à la ferme, du nôtre avant, de nos quartiers difficiles, de la vie ici… Plaisir d’échanger quelques phrases anodines mais essentielles. 

Il faut monter dur jusqu’en haut du village pour trouver l’église. Sur le porche, le Mémorial de 14-18 avec les photos sépias des pauvres gars fauchés là-haut, dans l’est, en pleine jeunesse, à Verdun ou à Craon. Ils sont bien une dizaine, chiffre énorme pour un si petit village, à ne pas avoir revu leurs paysages aimés. 

Comme ma Mie est un peu fatiguée et qu’il ne faut pas trop tirer sur la corde, je la laisse Chez Huguette devant une tasse de café et je repars seul chercher la voiture, trois kilomètres à vitesse presque sportive. 

A Châteuneuf-de-Randon, souvenir de Du Guesclin qui y trépassa, terrassé par une congestion pulmonaire en plein mois de Juillet. Pauvre homme : sur la route du rapatriement dans sa Bretagne natale, on abandonna ses entrailles au Puy, sa chair à Montferrand, ses os à Saint-Denis pour finalement conduire seul son cœur à Dinan. C’est pas une vie pour un mort d’être ainsi dispersé aux quatre coins du pays et d’avoir à rassembler tous ses morceaux pour revivre son passé ! 

A Mende, encore un coup de chance, un récital d’orgues est donné en la cathédrale, voix célestes et, boum, boum, boum, basses ronflantes. Majestueux… 

 

Mercredi. 

Aumont-Aubrac abandonné dans sa vallée, les dernières forêts accrochées aux pentes du massif traversées, voilà l’espace, voilà la solitude, voilà le silence, voilà l’Aubrac…

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Chut ! L’Astra l’a compris qui ronronne doucement, ayant d’elle-même réduit sa vitesse. Rien à expliquer. Il faut par soi-même suivre les petites routes pour comprendre, s’arrêter, regarder, sentir, repartir. Et marcher. Ce qu’on fera sur une draille légèrement montante parmi les pâtures piquetées de petites fleurs frêles mais solides des montagnes. 

Aujourd’hui, notre bonheur est là, dans ces prairies sauvages infinies. 

 

L’Aubrac, c’est un pays magique où, simplement en levant le bras, tu peux toucher le ciel, et donc l’infinité. 

 

 image52.jpg Après l’orage…

Je n’échangerai pas, je le jure, notre casse-croûte du Moulin de la Folle, sur un chemin désert dominant les étendues ouvrant au rêve contre un repas mitonné par Troigros. (Tous comptes faits, je prendrais bien les deux !) 

Le soir, dans la vieille église de Sainte-Urcize et grâce à une toute petite pièce de dix francs, Mie enchanta l’assistance présente d’un son et lumière divin. On pouvait alors monter dormir tranquille sous les toits de la chambre d’hôtes de chez Valette, au cœur du village. 

 

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Jeudi. 

 Jusqu’à Laguiole, encore une route des Merveilles comme on en trouve quelques-unes sur le plateau. Là, visite, dégustation et provision de tome à la Coopérative, un aligot sur la terrasse d’un bistrot de l’intérieur du bourg où j’apprends par des clients discutant au comptoir que le champion local n’a perdu que de 9 quilles devant le champion de France. J’aurais bien aimé assister à ce tournoi de quilles. 

La route du retour, par Fournels, sera moins prenante, on a trop de belles images dans la tête. 

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A Saugues, on boucle notre circuit, notre demi sur la même terrasse de bistrot qu’à l’aller, voilà trois jours, encore agressés par les guêpes, féroces et multiples cette année.

Poèmes épars_5

À/MON/FILS

 

mon petit lapinot de la Lune, mon petit prince roux,

ô mon renard bleu des Neiges, mon petit/Soleil.rose.en.forme.de.cœur,

tu sais, je t’ai attendu si longtemps ;

j’ai traversé pas-à-pas un long désert de 13 ans avec des épines aux pieds,

des piquants de-cactus-à-tous-les-doigts ;

j’ai cherché longtemps ta maman, car c’est toujours

le papa qui choisit la maman & la maman qui choisit le papa !

J’ai mis 13 ans à trouver ta mère, ta mère-couronnée.de.perles !

& de roses roses, ta mère belle-comme-une-vierge-de-Dürer, 

solide comme une statue d’Afrique,

ta maman blonde & rieuse & danseuse & joyeuse,

avec ses/2/longues/nattes à papillons de couleurs

ta mère qui chante & musique & peint et brode et cuisine

& adore la pâtisserie, 

ta mère qui vient de l’Océan-du-Nord, ta mère si

BONNE !…

 

nous.nous.sommes.endormis.à.la.sortie.de.mon.petit.désert.de.13 ans

& nous t’avons fait (t’avons rêvé) t’avons construit, 

à bons coups de langue & de baisers/ à-bons-coups-de-corps/

à/bons/coups/de/cœur/ à bons coups de sourire/

à bons coups de paroles & bonté, ô cette tendresse !

36 semaines plus tard, tu ! as ! sauté ! dans ! nos ! bras !

dans ! nos baisers, dans le galop de notre triple-cœur.

Nous sommes radieux,

car tu es largement ce que nous avons fait de + beau, sur la

t  e  r  r  e !

 

Jean-Paul Klée

 

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Au centre exact de la clairière

Une fois par millions d’années

La lumière toute se condense

Dans l’étincelle d’un papillon.

 

Jean Mambrino

 

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Au petit bonheur

 

Rien qu’un petit bonheur, Suzette,

Un petit bonheur qui se tait.

Le bleu du ciel est de la fête

Rien qu’un petit bonheur secret.

 

Il monte ! C’est une alouette

Et puis voilà qu’il disparaît.

Le bleu du ciel est de la fête

Il chante, il monte, il disparaît.

 

Mais si tu l’écoutes, Suzette,

Si dans tes paumes tu le prends

Comme un oiseau tombé des crêtes,

Petit bonheur deviendra grand.

 

Géo Norge

 

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Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires.

 

Guillaume Apollinaire

 

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Douze ans

 

Trompée par les reflets de ses douze bougies

qu’elle avait prises pour des étoiles,

Francine s’engloutit dans la nuit blanche et ronde

du gâteau meringué nappé de chantilly

et dansa douze fois, légère,

au bout du monde.

 

Et quand elle revint

deux paillettes de neige

brillaient dans ses yeux.

 

Christian Poslaniec

 

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Egocentrisme

 

Je m’attendais au coin de la rue

j’avais envie de me faire peur

en effet lorsque je me suis vu

j’ai reculé d’horreur

 

Faisant le tour du pâté de maisons

je me suis cogné contre moi-même

c’est ainsi qu’en toute saison

on peut se distraire à l’extrême.

 

Raymond Queneau

 

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Il n’y avait rien. Il y eut quelque chose. Il n’y a plus rien.

Si le néant était demeuré noir, je ne le conterais. Mais pour un temps, il devint clair.

C’est ce passage du noir au noir à travers la lumière que je chante.

Ecoutez mon histoire, elle va de la mort à la mort, mais j’ai vécu.

Elle va de la laideur à la laideur mais sans empêcher la foudre de couronner la beauté le simple temps de sa mort ardente.

La pierre roule le long de la pente.

 

Alain Borne

 

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Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture 

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce,

Je ne me ferai plus griffer par le minet.

Mais on s’est récrié : – Cette enfant vous connaît ;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. À chaque instant

L’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;

Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.

Vous démolissez tout. – Et j’ai baissé la tête,

Et j’ai dit : – Je n’ai rien à répondre à cela,

J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là

Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu’on me mette au pain sec. – Vous le méritez, certes,

On vous y mettra. – Jeanne alors, dans son coin noir,

M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l’autorité des douces créatures :

- Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures.

 

Victor Hugo

 

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La môme néant

 

(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)

 

Quoi qu’a dit ?

-A dit rin.

 

Quoi qu’a fait ?

-A fait rin.

 

A quoi qu’a pense ?

-A pense à rin.

 

Pourquoi qu’a dit rin ?

Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?

 

- A’ xiste pas.

 

Jean Tardieu

 

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Le mètre étalon

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

Il se hérisse d’aiguillons violets

Il salive contre la visite

D’un légat des barbets de Melbourne

Pourtant tenu en laisse par un chat des neiges.

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

A l’image de cet oursin très rare

Nommé parfois testicule d’évêque,

 

Ni la vue ni l’odeur de ses juments favorites

Ni les coups de fouet de ses gardiens

Ne parviennent à lui rendre la longueur légale.

 

André Pieyre de Mandiargues 

Malte_1998

Dimanche 10 mai.

Décollage de Saint-Exupéry à 21 heures. Aucun problème, et là-haut, calme plat sur un air d’huile, pas une secousse -sauf en un passage, à mi-parcours, soubresauts, tremblements, j’aime pas trop, on dirait que notre Boeing 737 roule sur des cailloux… « C’est les caques-vaques, dirait mon père…c’est le chemin de ma maison, rirait ma Puce… »-, Grenoble, puis les Alpes, magnifiques de blancheur et d’immensité, qu’on traverse de part en part. Mais  de nombreux gros cumulus arrivent à notre rencontre et les voilà qui recouvrent en un instant tout notre paysage. Ça tombe bien, c’est l’heure du repas. Le plateau qu’Air-Malta nous servit nous rappela que Malte est une île encore sous influence anglaise : un blanc de poulet sans goût ni grâce et sec comme un coup de trique accompagné d’une poignée de riz, de carottes, de petits pois et de grains de maïs sans doute longuement mijotés dans un verre d’eau. Quant au dessert, Mie m’a assuré que c’était de la mie de pain ramollie à l’eau et coiffée d’une espèce de crème douceâtre à peine sucrée. Bon ! Arrête de geindre, vieux râleur, et souviens-toi que la petite plaquette de beurre n’était pas mauvaise, française, ni le fromage, danois, et ni le pain et le vin, vraiment maltais, eux. Le temps de m’assoupir après ces british agapes et Mie me réveille quand défilent sous nous les lumières siciliennes, puis, un quart d’heure plus tard, les nôtres, les maltaises. On survole La Valette, on longe la côte, atterrissage en douceur, douceur de la nuit.

Mais pourquoi tout ce monde à nous attendre dans le hall ? Et ces roses et ces œillets tendus ? Et cette foule dehors aussi ? Pas pour nous quand même ? Non ! Les Maltais attendent leur héroïne nationale de la veille, leur chanteuse qui a obtenu la deuxième place au concours Eurovision de la chanson. Dieu, qu’ils sont contents, les Maltais ! On attendait bien nos Verts, nous, à la grande époque !

Pour moi, les premières difficultés commencent : il s’agit de dompter la Mazda rouge qu’Avis nous a confiée pour la semaine. La conduite à gauche, passe encore, mais le volant à droite, les vitesses à main gauche, les clignotants à droite… Je ne parle même pas du rétroviseur intérieur sur mon œil gauche, je ne m’en suis jamais servi, mes yeux se portant invariablement sur ma droite en cas de nécessité. Combien de fois ai-je actionné les essuie-glaces quand je voulais changer de direction, seule Mie pourrait le dire ! Et combien de fois j’ai fait ronfler à mort la première parce que je ne trouvais pas le levier des vitesses sous ma main droite ! Difficultés pour ma navigatrice aussi qui bataille à trouver sa route sur la maigrelette carte dont on dispose, sans aucune indication valable sur l’emplacement précis de notre hôtel. Evidemment, on s’est perdu plusieurs fois, minuit était largement dépassé, les passants se faisaient de plus en plus rares dans des rues sans fin, je nous voyais déjà dormir dans la voiture quand on se retrouva sur un grand axe, puis dans la bonne direction, puis dans notre bonne ville de Saint-Julians, puis au pied de notre hôtel Alfonso… Ouf ! Presque une heure du matin, plus d’une heure qu’on roule ! Les jours suivants, on refera plusieurs fois le trajet en à peine vingt minutes ! Y’a des jours, je me demande si on est bien dégourdis ! 

Lundi 11.

On a sans doute la chambre la plus agréable de l’hôtel. Au cinquième étage, on dispose d’une très vaste terrasse qui domine la ville, la baie de Saint-Julians, la mer au soleil levant et vue du couchant doré sur les collines.

Ce matin, en même temps que la température du pays, il nous faut prendre définitivement celle de la voiture pour nous assurer une semaine à venir sans trop de problèmes. Alors, éloignons-nous de la ville, tâchons d’être presque seuls sur la route, longeons la mer en direction de l’embarcadère pour Gozo. L’île n’est pas grande, une vingtaine de kilomètres et on bute déjà sur un bout. Peu d’arbres, des cailloux, des rochers, des herbes jaunies, sècheresse. En voyant les maisons à terrasses toutes montées avec la pierre du pays, doucement dorée, miel d’acacia très clair, pas de toits, pas de tuiles rouges ou d’ardoises grises qui rompraient l’harmonie, on comprend pourquoi les Romains avaient baptisé Malte Melite, l’île du miel. De loin, villages crème s’étirant sur les crêtes des collines, avec vue sur une mer jamais lointaine, bien bleue, elle, et douce aussi, pas de vagues, sérénité.

Pour la conduite, grosso modo, ça va, et ça ira. On reviendra casse-croûter notre jambon et nos yaourts sur notre terrasse, vraiment à portée de voiture même si on est à l’autre bout de l’île.

Marsascala est un petit port niché au fond de sa baie, gentil, sans plus. Par contre, un peu plus loin, Marsaxlokk ne manque pas de cachet. Les multiples petites barques aux bandes longitudinales jaunes, bleues, rouges, brunes amarrées surveillent notre promenade de leurs beaux yeux d’Osiris peints sur la proue, ceux-là même qui leur permettent d’éviter les écueils la nuit ou dans la tempête.

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Le retour chez nous sera difficultueux et peu glorieux pour moi. D’abord, des routes étroites défoncées d’énormes nids de poule dans lesquels une autruche pourrait largement assumer sa couvée, et puis lors d’un croisement très très serré, pas encore tout à fait la place de mon aile gauche dans la tête, accrochage sur un coin de pare-chocs d’une voiture en stationnement. Mais la dite voiture était déjà si vieille et si abîmée que je ne vis même pas les dégâts que je lui fis. Quant à ma Mazda, je l’ai bien… allumée, elle, une rayure de la tête au pied… Mais aussi, ces Anglais, quelle idée de rouler encore à gauche et de laisser pas mal de leurs petites crottes partout où ils sont passés.

Cet incident ne nous a pas empêché de savourer nos kebabs à la fraîcheur du soir.   

Mardi 12.

C’est la grande foule à La Valette. Sur la Republic Street, l’artère centrale, parce que sitôt qu’on s’en éloigne, c’est le calme plat. Les rues ont du charme, les balcons-loggias qui foisonnent donnant un caractère très particulier à la ville, comme à tous les villages de l’île, d’ailleurs.

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Par contre, les magasins sont bien ternes, et les produits locaux quasi inexistants, quelques dentelles, quelques bijoux. A midi, on se prend un spaghetti-maltese –sauce avec persil, huile d’olive, ail et morceaux d’olives vertes, de bacon et de godiveaux-, pas mauvais du tout mais pas très original. Rien de spécial dans la cuisine maltaise, l’Anglais a dû détruire le côté méditerranéen du pays. 

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L’après-midi, promenade dans la vieille ville fermée de Mdina, pleine d’un charme vieillot, remparts, ruelles, placettes, portes ouvragées des maisons, succession d’ombre et de lumière crue. Plutôt que de descendre dans les catacombes de Saint-Paul à Rabat, on a préféré aller marcher un peu sur le haut des falaises de Dingi. Une petite trotte aller et retour qu’on a mesurée après coup sur le compteur de la voiture. Mie n’en revenait pas d’avoir fait seulement un peu plus de deux kilomètres, et pourtant, les chiffres parlaient. Mais on a soudain réalisé que le compteur tournait en miles –encore sacrés Anglais !- et que nos petites jambes avaient donc parcouru presque leurs trois kilomètres et demi !

Le soir, chez un papy et une mamie, un fish and chip pour moi et une omelette pour Mie qui craint le poisson fort. Le mien était pourtant doux, très bon et goûteux. 

Comme tous les soirs, du haut de ma terrasse, j’assiste à un bout du match de foot qui opposent deux équipes de cinq jeunes sur le terrain de jeu bordant la rue. Ils s’en donnent à cœur joie et le spectacle est loin d’être nul. Mais ne faisons pas de comparaisons qui pourraient être désobligeantes pour certains joueurs à maillots couleur d’éternelle espérance.

Mercredi 13.

Pas de Malte sans Gozo, l’île sœur. Une toute petite demi-heure de ferry pour la rejoindre. Mini-croisière sur une eau dont certains reflets nous rappellent le bleu mer Egée de Santorin. On longe Comino, la troisième île de l’archipel -dix  habitants dont deux ânes, nous dit le guide-, aussi sèche et encore plus pelée que ses voisines. C’est à Ggantija qu’on découvrira nos premiers temples mégalithiques. Toujours impressionnant d’entrer dans ces salles bâties d’énormes pierres dressées voilà près de 5000 ans, de mettre nos pas dans ceux de générations si lointaines… Les tables des sacrifices sont peu différentes de celles de nos églises : de tout temps, les hommes ont voulu vivre en bonne intelligence avec leur(s) dieu(x) et des prêtres debout devant des autels installés au-dessus de la foule se sont décrétés leurs intermédiaires… On sait un peu de la vie de ces peuples mais comment étaient-ils heureux, qu’aimaient-ils, comment s’aimaient-ils, quelle communication entre eux, cuisinaient-ils les spaghettis à l’huile d’olive ? Autant de questions fondamentales pour moi à jamais sans réponse…

Victoria, la capitale de l’île, est encore une petite ville où il fait bon flâner dans son vieux quartier, comme à Mdina. Mais les rudes rampes d’accès à la citadelle et aux remparts ont effrayé ma Mie qui préféra courir les boutiques de la ville basse pendant que j’allai donc seul faire mes dévotions à la cathédrale.

A l’extrémité ouest de Gozo, on reçoit les mêmes impressions que dans tous les bouts du monde, quand on a posé les pieds sur la dernière frange de lande ou de rocher, là où vraiment la terre s’arrête…Dans la tête défilent des images de plus loin, des cartes postales d’au-delà des vagues, des vers remontent au bord de la mémoire… « Homme, toujours tu chériras la mer… », « La mer est immense, je veux voyager… », « …penchés à l’avant des blanches caravelles… ».

On revient au port par la côte nord après avoir surplombés les beaux marais salants bleus de Marsalforn. image31.jpg 

Jeudi 14.

Pas mon triangle de Vache qui rit dans le panier de notre petit déjeuner. Je m’en régalais pourtant chaque matin -avalant de surcroît celui de Mie qui le dédaignait-, en plus des plaquettes de « beurre » à l’huile de soja et aux graisses végétales et des barquettes de marmelade d’orange. Quand la soubrette passa près de moi, montrant la corbeille, je lui offris mon plus gracieux sourire en lui glissant, en anglais, un cheese, please, qui la remua tant, du moins me plus-je à le croire, qu’elle m’apporta le double de ma ration journalière de calcium… Il me semblait que cheese et sourire allaient bien ensemble. Vérification par l’usage et mon ravissement stomacal.

Encore La Valette ce matin. C’est vrai qu’on aime bien l’ambiance des villes. Ce ne sont pas les « visites » qui nous attirent ; par exemple, ici, on n’a rien « visité », ni le palais des Grands Maîtres des Chevaliers, ni le musée d’archéologie, ni Malta Experience, 5000 ans de l’histoire de Malte en 45 minutes et 3000 documents photographiques. Un bon moment cependant dans la cathédrale Saint-Jean dont le sol est entièrement dallé de 375 pierres tombales de chevaliers. On resterait des heures sur ces panneaux de marbre à taille humaine d’une infinie richesse de coloris, à admirer les dessins ou à tenter de lire les inscriptions, les maximes ou les devises évidemment très sages incrustées dans la pierre.

Salade pour moi, gâteaux pour Mie dans une échoppe toute simple. Viennent s’installer deux couples de Français, la cinquantaine. Des beaufs ! C’est vrai que la serveuse n’était pas très gracieuse, mais de là à faire des réflexions aussi grossières, aussi graveleuses, en français évidemment pour qu’elle ne comprenne pas, sur les raisons éventuelles à son manque de sourire, j’en avais honte d’être leur compatriote… 

Et du haut de la terrasse de Upper Barraca Gardens d’où on domine tout le port, que voit-on amarré à la meilleure place ? Le Norway ! Oui, notre France qu’on admirait voilà trente ans chaque Pâques à La Napoule. Il a débarqué sa flopée –sa flottée ?- de touristes sillonnant pour un temps la Méditerranée au rythme des bluettes de Pascal Sevran et il attend sagement la nuit pour repartir. Dubrovnik ? Corfou ? Mykonos ? Héraklion ? Rhodes pour encore des Chevaliers ?

L’après-midi, d’autres temples mégalithiques, toujours énormes, dominant et toisant la mer toute proche.

Fin d’après-midi sur les quais de Marsaxlokk. Vite ! Là-bas, on débarque à la grue un énorme poisson. Il doit bien être aussi grand que nous. Les pêcheurs ont l’air content. Dans la cale, ils s’affairent pour en monter un autre. Mais ils bataillent, c’est long, il doit être encore plus gros, pensons-nous. On attend… Mie pense que c’est encore un thon, car, et c’est elle qui le dit, le thon ne vit pas seul, on parle toujours de bandes de thons ! Elle a raison. Celui-là doit faire plus de deux mètres. Ils sont deux hommes à tourner avec effort les manivelles de la grue pour le sortir du bateau et le reposer précautionneusement dans la camionnette qui le réceptionne. On en verra des morceaux -ou ceux de ses frères vaincus- sur le marché du port le samedi suivant. 

Le soir chez nous, à Saint-Julians, deux excellentes pizzas, napolitaine aux anchois et margharita à la mozzarella… Nous mangeons cosmopolite !

Vendredi 15.

Pour avoir une vision globale de La Valette, rien ne vaut, dit-on, le coup d’œil depuis la mer. Alors, en route pour Sliema, le port d’embarquement de la visite des ports et du tour presque complet des remparts. En route, mais en car.

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Parce que les cars de Malte, non seulement il faut les voir, mais il faut en user. Tout ce qui peut encore rouler et que l’Anglais ne veut plus dans sa perfide Albion, il doit le refiler aux Maltais. A bas prix, j’espère ! Seule la couleur est homogène : jaune orangé. On en voit des petits et des plus gros, des avec des sourcils sévères, certains avec un museau écrasé, d’autres avec un nez à la Cyrano, la plupart avec des chromes encore étincelants. Ils ronflent, ils pétaradent, ils crachent leur mazout, ils roulent à petite vitesse mais ils remplissent parfaitement leur office, très nombreux et très fréquents. A l’intérieur des plus anciens, qui doivent dater de l’après-guerre, les sièges sont rapiécés mais propres, le chauffeur a affiché ses photos de famille autour de lui et souvent, il n’a pas oublié d’installer un crucifix en bonne place. Un cordon court tout le long du plafond : on le tire pour l’arrêt à la prochaine station et « ding » fait, au-dessus du chauffeur, la grosse sonnette de vélo à laquelle il est relié. Poussivement et en brinqueballant, on arrive au port, et vogue le bateau de Captain Morgan. On n’a pas raté une rade –nombreuses-, du port –immense-. Tous les bateaux à quai on les a vus, y compris les trois somptueux navires de croisières qui avaient remplacé le Norway. Comme on l’avait pressenti, les murailles de la ville sont impressionnantes et devaient, c’est sûr, décourager les éventuels assaillants. Quel boulot pour construire cet ensemble, et comme ils ont dû en baver, les carriers, les transporteurs de cailloux, les tailleurs de pierres, les maçons de toutes sortes attelés à cette tâche ! Que de bras endoloris, de jambes meurtries, et sans doute bien pire pour arriver à ce résultat ! Admirons.

Ce qu’il y avait de bien à Malte, c’est que notre hôtel était toujours à portée de sieste, et mis à part le jour de l’expédition à Gozo, on vint s’y requinquer un bon moment chaque après-midi, ce qui permit à Mie -et à moi aussi !- d’avoir tout au long de la semaine une « pêche » à laquelle on ne s’attendait pas.

Les seules vraies plages de l’île, à l’ouest, sont bien riquiquies. On les parcourut un peu, mais sans s’approcher au plus près de la mer, qui, bizarrement, ne nous faisait guère envie. Par contre, on roula plus tard dans une campagne maraîchère -poireaux, pommes de terre déjà en état d’être récoltées, carottes, artichauts, fèves… – fraîche car largement irriguée et dont chaque parcelle était ceinte de murs des pierres que les paysans avaient patiemment extraites de leurs terres cultivables.

Où qu’on soit dans la campagne, l’horizon, très doucement ondulé, presque rectiligne, est ponctué des clochers ouvragés ou des dômes spectaculaires des nombreuses églises du pays. Les Maltais sont gens très pieux : pas une église ouverte sans groupes de femmes ou d’hommes récitant ensemble des prières à haute voix ou priant seuls silencieusement, et foules de tous âges pour les messes dominicales. Les souscriptions parmi les catholiques, surtout ceux de l’étranger, ont permis d’élever, une à Gozo et une à Malte, deux des quatre plus grandes coupoles du monde. 

Samedi 16.

On voulait voir l’Hypogée –je ne sais pas bien ce que ça veut dire, mais quel joli nom !-, pas de chance, il était closed pour restauration. On s’est rabattu sur les temples encore mégalithiques de Tarxien. On les visita avec des papys et des mamies bien de chez nous, très BCBG. On profita sans trop de vergogne des explications de leur guide.

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Encore Marsaxlokk, c’est jour de petit marché, pour déguster sur le port deux excellentes tranches de mérou accompagnées de seulement deux ballons de blanc du pays, très goûteux, un chacun.

Et après la sieste à l’Alfonso, l’après-midi, encore un aller et retour à La Valette, en bus, simplement pour musarder et terminer nos dernières emplettes, pas exceptionnelles.

Dimanche 17.

Le matin du retour. On le passera à Marsaxlokk, en fait notre lieu favori. C’est jour de grand marché : foule entre les étals qui s’étirent tout le long du quai. Un marché d’Yssingeaux tout en longueur avec légumes, poissons, tissus, vêtements, et gadgets internationaux. On y amène les touristes par cars entiers. Rameutant son groupe sorti de l’un d’eux, la chef annonce : « -On se retrouve ici dans une demi-heure, c’est bon ? » Et une mamie, à deux pas, qui l’avait pourtant bien écoutée : « -Qu’est-ce que vous dîtes ? » Je ne sais pas ce qu’on fera quand on sera « vieux » –quand l’est-on ?-, mais profitons de notre chance de pouvoir sortir maintenant,

autonomes, tous les deux

Voilà, notre séjour maltais se termine. On n’a sans doute pas raté grand chose de ce qu’il y a à voir dans cette petite île dorée au miel. Si, la Blue Grotto, mais peut-être l’a-t-on justement snobée parce que tous les livres disaient qu’il fallait la voir… C’est vrai qu’on est plus sensible aux ambiances, aux atmosphères d’un lieu qu’à ses trois étoiles téléguidées. Et au moins, si le hasard nous ramène à Malte, il nous restera encore une merveille toute neuve à découvrir !

Tunisie_2003

Lundi 17 Février 

Lyon-Tunis sans problème. A la sortie de l’aéroport, comme prévu, Bill, mon fils, qui est arrivé un peu plus tôt de Marseille, m’attend. Pas de lézard. Ça baigne. Je préfère. Taxi pour rejoindre l’hôtel qu’il a choisi, à cinquante mètres de la Porte de France, à l’intérieur de la médina. 

Un tour, de nuit. Evidemment, dans le dédale des rues et ruelles de la médina, difficile de trouver le restaurant du Routard qu’on cherchait. Des gens sympa proposent leur aide et un jeune nous y emmène. Plein de cordialité et de gentillesse chez les Tunisiens. Pas de chance, c’est jour de fermeture du restaurant ! Descente dans la ville moderne pour goûter notre premier brik. 

 

Mardi 18 

Notre hôtel est sommaire, pas de fioritures, mais propre, correct. L’avantage de sa situation, c’est que le matin, je pars assez tôt, seul, pour une balade dans la médina.

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Je remonte la rue de la Kasba jusqu’à la place du Gouvernement. Les gens sont certainement plus affairés que moi, mais sans précipitation, tranquilles. L’absence de voitures contribue sans doute à donner cette impression de calme, on entend les pas qui claquent sur les pavés, les saluts des gens qui se croisent, les conversations de ceux qui vont de concert. C’est l’heure de la rentrée des classes du matin. Comme chez nous, des mamans ou des papas accompagnent en tenant par la main leur petit jusqu’à l’entrée de l’école. Je vois la cour, là-bas, au-delà d’un porche et d’un large couloir et c’est bizarre d’entendre ces cris et ces rires dans un lieu qu’on n’imaginait pas, dans cette rue si étroite où une voiture passerait à peine et au milieu de ces maisons si serrées. 

Je croise un gamin, une dizaine d’années, en arrêt devant la devanture d’une boutique de vêtements. Le marchand est en train de faire son étal et, à l’aide d’une perche, il suspend sur le haut de son échoppe une panoplie de mini-strings. Très intéressé mais perplexe, mon petit Tunisien ! Cartable au dos, mains croisées juste au-dessous, il se demande si ces fanfreluches si économes en tissu sont bonnes pour sa maman. Plutôt pour sa grande sœur. 

Plein de gens qui vont au travail. Ils traversent la médina de part en part, venant des quartiers périphériques, l’attaquant par la place du Gouvernement pour en sortir à la porte de France, allant sans doute travailler dans la ville basse et moderne, ex-européenne ou européanisée. « Salam alikoum ! » lancent-ils souvent. 

Je rejoins Bill pour notre petit-déjeuner sur l’Avenue de France. 

Comme on l’avait remarqué déjà en 1996, la présence policière est visible et permanente. Pendant la demi-heure qu’on a passée sur la terrasse du Café l’Univers, deux voitures ont été emmenées à la fourrière. On se rappelle que la nôtre avait subi le même sort lors de notre première demi-heure tunisienne en février. 

Chacun a le TGV qu’il peut. Celui des Tunisiens est un TGM : Tunis, la Goulette, la Marsa. Il relie ces trois villes côtières du nord de Tunis et quelques autres. Pour l’heure, il nous emmène à Sidi Bou Saïd, bien beau village en bleu et blanc.

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Comme dans les îles grecques ? Non. Si le blanc reste toujours le blanc chaulé, le bleu n’a pas le même ton. Et plein de cloutages noirs sur les portes des maisons. Et des grilles souvent torsadées aux fenêtres, des moucharabiehs aussi. Premier thé à la menthe au célèbre Café des Nattes. Comme son nom l’indique, on s’assied sur des nattes, étalées à même le sol, après avoir ôté ses chaussures. 

Au retour, pour rejoindre le centre ville de Tunis, Bill nous fait prendre le métro, en fait un beau tram presque identique au nôtre. Premier couscous, bon mais trop conséquent pour mon petit appétit. 

Je ferai ma sieste somnolente dans le « louage » qui nous emmènera à Kairouan. Les louages, c’est vraiment un bon système. La gare, c’est une grande ou une petite place -tout dépend de l’importance de la ville-, tu annonces ta destination, on t’indique une voiture -de cinq à dix places-, et sitôt qu’elle est pleine, elle t’emmène où tu as décidé. Pas d’attente trop longue, pas de places inoccupées, pas de remplissage exagéré non plus, rentabilité et efficacité maximum. 

Paysage quasi ininterrompu de champs d’oliviers que j’entrevois, identiques à eux-mêmes, quand j’ouvre un œil. Taxi jusqu’à l’hôtel Sabra. On en fera grand usage, des taxis jaunes, nombreux et abordables, nous épargnant ainsi la peine de marcher en portant nos lourds sacs de routards.   

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Sortie nocturne dans Kairouan. Pratiquement pas un chat, sauf nous qui déambulons dans des rues vides et bien éclairées. Quand je pense que, chez nous, craignant de mauvaises rencontres, on a souvent la trouille de se promener de nuit dans nos villes pourtant surveillées et policées. 

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Au petit matin, seul, je vais me perdre dans les ruelles de la médina. Perdre au sens propre, d’ailleurs. J’en sors par une porte inconnue et ne sais si je dois partir à droite ou à gauche pour retrouver notre hôtel. Chance, j’ai pris le bon côté ! Mais auparavant, j’avais pu apprécier cette vieille ville paisible aux nombreuses petites et plus grandes mosquées, aux habitations blanches et proprettes, aux rues et ruelles souvent pavées, étroites et mystérieuses. 

Avec Bill, un tour de marché. Des montagnes de bulbes de céleri : ma Mie en aurait salivé d’envie. Des collines de carottes, de choux, d’oranges, de tomates, de pommes de terre, de courgettes. Et des cages regorgeant d’étourneaux, aussi. « Combien en veux-tu ? -Quatre ! » En un tour de main, les voilà attrapés, occis d’un coup de ciseaux précis sous la gorge et empaquetés. Même pas eu le temps de tourner mon regard au moment crucial ! 

Les bassins des Aghlabides, légèrement en dehors de la ville, sont d’une quiétude remarquable. Heureusement puisque le pacha du lieu allait faire sa sieste au centre de l’un d’eux. Intérêt à ce que ce soit calme ! Faut pas réveiller monsieur ! 

 

Mercredi 19 

Direction Sousse. Nos bagages à la consigne de la gare pour un tour de médina puisque nous avons une bonne heure avant le départ de notre train. Au bout de la rue principale du souk, je retrouve la rue en escaliers qu’on avait découverte avec ma Mie et que j’avais revue dans un film. 

Le train Sousse-Sfax est presque à l’heure. Bizarrement, au sortir de la gare de Sousse, il traverse sans passage à niveau des avenues très agitées, dont un énorme rond-point. Vitesse ultra-réduite et agents bloquant toute circulation. Après, la sirène signalant son passage me rappelait étrangement ma corne de brume, celle qui claironne affreusement entre les joints de la porte de mon balcon quand le vent souffle de l’ouest. 

A Sfax, petit problème de taxi -on a patienté une bonne demi-heure avant d’en trouver un, c’est exceptionnel- et d’hôtel -celui qu’on visait envahi par des Libyens-. Un autre taxi qui nous ramène à l’Alexander Hôtel (Dumas y dormit) roule très, très vite. Et prend d’office la priorité à tous les carrefours. « Moi, je trace ma route » nous dit le chauffeur, très décontracté. Plus que nous. Près du but, elle a failli s’interrompre brusquement pour au moins un bon moment, sa route ! On n’avait pas de pied à coulisse, mais la portière n’était pas à plus de quelques millimètres du pare-chocs de la voiture qui venait à gauche. Notre homme avait effectivement la priorité, il en usait et en abusait ! 

Bill m’emmène dans un grand resto pour le soir. Bien, mais comme d’habitude, assiette trop conséquente : heureusement, il m’aidera à terminer. 

 

Jeudi 20 

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Marché du matin. Une superbe boucherie-triperie, tout un mouton en pièces détachées. A la halle, des pieuvres, des poissons inconnus. Ailleurs, des montagnes de bartassailles en fer blanc. Un petit thé à la menthe sur les remparts avant de partir pour Gafsa et Metlaoui. 

J’aime bien les louages. On se laisse aller, on regarde, quelle que soit l’heure, on s’assoupit, on ouvre un œil, on le referme, on rêve. 

Arrêt flic. Papiers. Mais l’agent reconnaît le passager avant. Qui descend. Bises. Longue discussion. Fin du contrôle. Circulez, y’a plus rien à voir ! Intègre, la police tunisienne ? 

A Gafsa, un papy tunisien nous fait visiter son jardin. On le suit par des sentiers tracés parmi des carrés d’oignons, de salades, de fèves, de légumes que je ne reconnais pas, on saute par-dessus les minuscules canaux d’irrigation. 

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Plus loin, une exposition de tapis locaux se met en place au centre artisanal. Avant tout le monde, on nous permet de la visiter. Coloris, formes, dessins, tout est beau. Au cœur de la ville, on longe les bains romains. Silence, eau bleue et transparente, une piscine ancienne entourée de murs de pierres taillées, de ruelles à arcades, de placettes solitaires. Doux. 

Un petit louage jusqu’à Metlaoui. L’hôtel Seldja est très chic. Nous serons quasiment seuls le soir au resto conçu pour accueillir trois ou quatre cars de touristes venant suivre la ligne du Lézard Rouge. 

 

Vendredi 21 

Le Lézard Rouge, c’est un petit train que nous les Français avions offert en son temps au bey de Tunis. Il monte dans la montagne en direction de l’Algérie en empruntant la ligne de chemin de fer des phosphates. Les quatre ou cinq wagons d’époque ont été restaurés au mieux. Malheureusement, la locomotive n’a pas résisté au temps. Celle à vapeur a dû partir à la ferraille. La nôtre est à mazout. Presque sitôt sorti de la gare, on serpente pendant une demi-heure parmi des montagnes pelées et rocheuses, on longe des oueds, on traverse quelques oasis miniatures aux maigres végétations, palmiers, alfas, pauvres cultures, jusqu’au poste de chargement des phosphates, la grande richesse naturelle de la Tunisie que des trains d’une cinquantaine de wagons descendent jusqu’au port, jusqu’à Sfax. 

Louage pour Tozeur. On traverse un désert de cailloux et de sable parsemé de maigres touffes d’herbes sèches. Comment les chameaux trouvent-ils leur vie là-dedans ? A Tozeur, encore un couscous pour Bill -quel appétit féroce !-, pas pour moi, trop petit, mon estomac. La médina est toute de briques construite, décoration des murs par enfoncement ou saillie des briques choisies pour réaliser le dessin géométrique prévu. Pas de souk à l’intérieur -il est sur la grand-rue, au dehors-. mais des courettes, des placettes, des porches, des rues et ruelles à se perdre. Ce qu’on fait, évidemment. 

Traversée rectiligne du chott El Jerid pour arriver à Douz. A l’hôtel de la Tente, l’hôtelier reconnaît Bill qui y avait séjourné l’an passé. Il nous offre le thé sur la terrasse d’où on domine d’un mètre ou deux les autres terrasses du village. 

J’écrirai mes cartes au soleil couchant, tiédeur, supportant cependant mon anorak, pendant que Bill pianotera non loin, sur un clavier d’Internet. 

 

Samedi 22 

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Au-delà de la Grande Dune, nous avons marché une petite heure dans le sable, jouant à être perdu sitôt qu’on dévalait face aux sables infinis la dune qu’on venait d’escalader et qu’on ne voyait plus ni la palmeraie proche ni le minaret ou le haut des maisons de Douz au loin. Ce silence, ces palmiers décharnés ou étêtés par le vent, troncs squelettiques, m’amour, me rappellent l’oasis du pain du désert de 1996… 

Une Névada pour rejoindre Gabès. Elle roulait bien, sans problèmes, accomplissant honnêtement son bonhomme de chemin. L’extraordinaire de l’histoire, c’est qu’elle totalisait 990 000 km de route, la vaillante ! Beaucoup la connaissait. La preuve, quand on parla le lendemain dans un taxi de Djerba qui ne comptait, lui, que quelques 300 000 km, d’un louage qu’on avait pris et qui en comptait près d’un million, le chauffeur nous dit : « C’est la Névada ? » 

A Gabès, l’hôtel Régina ne manque pas de charme, les chambres autour d’une grande cour, isolée de la rue. Petit drame à l’arrivée, l’une de nos deux co-voyageuses du taxi vient de s’apercevoir qu’elle a oublié son portefeuille dans le louage Douz-Gabès. Retour immédiat à la gare des louages, mais plus de louage, déjà reparti à la maison. Peut-être demain. On ne saura pas la fin de l’histoire, mais le portefeuille contenait le trésor des deux ! 

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Au port, les filets vaporeux et fins des pêcheurs sèchent au soleil du soir. Ici, on pêche le poisson bleu, sardines, anchois et les mailles sont fines et serrées. Pus loin, des dizaines et des dizaines de mobylettes enchaînées attendent leur départ pour un pays d’Afrique plus pauvre encore que la Tunisie. Combien de kilomètres ont-elles déjà dans les roues ? Elles iront finir leur vie plus au sud, assurément sans espoir de retour. Ailleurs, c’est un petit bateau de pêche qu’on remonte à l’aide d’un pont roulant pour une réparation de fortune. Devant nos yeux, on clouera un morceau de tôle pour boucher un trou, un quart d’heure de travail sommaire, et re-vogue la galère ! Bonne chance les matelots ! 

 

Dimanche 23 

Balade en solo sur le marché et dans le petit souk de Gabès avant de solutionner un problème qui me tracasse. L’internet local m’en donnera la réponse. Et le résultat que j’attendais : match nul des Verts contre Metz. Un e-mail des Corbière, aussi, que j’attendais depuis pas mal de temps et qui vient me rejoindre ici. Avec internet, on ne se quitte jamais complètement. 

A Djerba, l’hôtel Erriadh est superbe. Près de celui des Sables qu’on avait utilisé en 1996, il lui ressemble beaucoup. Encore un patio intérieur, des chambres claires sur deux étages, une terrasse qui domine la ville. 

Bill se plaît au marchandage. Je ramènerai deux plats aux Floq’, mais la trouille de faire de la casse dans l’avion. 

 

Lundi 24 

Malgré l’heure matinale, Bill tient à m’accompagner à l’aéroport de Djerba. Il lui reste une semaine de vacances pendant laquelle il veut s’offrir une méharée plus loin dans le désert, au sud de Douz. Bon vent, Bill, bon sable ! 

Moi, je survole la Sardaigne, je frôle la Corse par l’ouest, de la verticale au-dessus de Nice je repère la baie de Cannes et notre camping de la Ferme, puis les Alpes, Gap et mes Corbière qui me font de grands signes. Atterrissage sans problèmes à Satolas. 

Bien belle semaine dont j’avais un peu peur. Souvenirs, souvenirs… Et puis, une fois dans le bain, on arrive à oublier, parfois, même si des situations, des paysages, vous ramènent d’autres images moins gaies, parce que maintenant définitivement enfuies. 

Merci Bill ! Pendant cette semaine, tu as grandement pris soin de ton vieux père. En fait, tu as été un père pour moi. 

Saint-Etienne (42)

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Les palmes et les croix aux extrémités terminées par des pierres symbolisent le supplice du diacre Saint Etienne, le premier martyr, qui fut lapidé à Jérusalem.  La couronne royale exprime le désir des bourgeois de Saint-Etienne d’échapper à la tutelle des seigneurs de Saint-Priest (au XVIIème siècle) pour se placer sous l’autorité du roi. 

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Il aimait ces fontaines de fer, ce bouton sur lequel il suffisait d’appuyer pour étancher sa soif, cette eau offerte à tous et qui avait disparu de toutes les grandes villes. L’eau dans les rues, le journal dans les bistrots, la prévenance des habitants, ici l’hospitalité conservait ses droits, prolongeait les grandes heures de la solidarité ouvrière du début du siècle, quand le charbon et la sidérurgie entraînaient toute la ville dans ses chimères de monde nouveau, quand la première ligne de chemin de fer du pays, l’opéra, les cafés-concerts, les chevaux remplacés par les tramways, les manufactures immenses l’emportaient dans un tourbillon que transperçaient les chansons ou la mort, la misère ou l’espérance. 

Jean Colombier – Villa Mathilde 

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Et puis, (il aimait) surtout, conférant aux lieux un charme inattendu, ces passerelles, ces rampes, ces escaliers qui reliaient les hauts et les bas quartiers, offraient de soudaines perspectives sur un coin de cimetière, sur la ville, sur la campagne, rompant avec la rigidité et la discipline de l’architecture, suggérant des raccourcis, des chemins dérobés, des issues de secours, des passages secrets. 

Jean Colombier – Villa Mathilde 

Saint-Etienne-le-Molard (42)

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Le molard, c’est le talus ou la rive plus ou moins escarpée d’une rivière. Effectivement, des bords du Lignon, il faut monter un peu pour arriver sur la place de l’église, sur le molard. 

J’ai cru lire, il fut un temps, que certains avaient demandé que le village change d’identité et se transforme en Saint-Etienne-d’Urfé, un nom effectivement plus agréable et qui aurait rappelé la présence du château d’Honoré sur le territoire de la commune. 

Plus de nouvelles de ce vœu… 

 

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Actuellement près de l’église, l’ancienne croix en pierre du cimetière, l’une des plus vieilles de France, dit-on. 

De chaque coté du mât central, Saint-Jean et la Vierge. Aux extrémités des bras, le soleil et la lune, et au sommet, une sorte d’oiseau qui doit être la colombe du Saint-Esprit. 

Au revers de la croix, d’autres sculptures… 

 

 

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Il y a un pays nommé Forez qui, en sa petitesse, contient ce qui est le plus rare au reste des Gaules, car, étant divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles et situées en air si tempéré que la terre est capable de tout ce que peut désirer le laboureur. 

Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d’une forte muraille, des monts assez voisins et arrosée du fleuve Loire. 

Plusieurs ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes, mais l’un des plus beaux est Lignon, qui vagabondant en son cours, va serpentant par cette plaine jusques à Feurs où Loire le recevant, et lui faisant perdre son nom propre, l’emporte pour tribut à l’Océan. 

 

Extraits de l’Astrée (1607-1627) – Honoré d’Urfé 

Saint-Etienne-Lardeyrol (43)

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Là-haut sur la montagne, au-dessus de Saint-Etienne-Lardeyrol, vivait dans des temps très reculés un gigantesque dragon, évidemment grand dévoreur de chair fraîche, comme tous les dragons. Il était si énorme que sa queue faisait le tour complet du suc voisin. Bien sûr, toute la campagne alentour était terrorisée. 

Par chance et par bonheur, le vaillant Saint-Georges, grand chasseur de dragons devant son patron l’Eternel, parcourait alors la région vellave pour la christianiser. Mis au courant de l’affaire, il monta aussitôt combattre le monstre et, au grand soulagement des habitants d’alors, il l’extermina après une féroce bataille dont on peut encore voir les traces sur un rocher : la longue entaille d’un coup de son épée, l’empreinte profonde d’un sabot de son cheval et même la traînée brune d’une coulée du sang de l’animal vaincu. 

Quand on pense que, malgré ces preuves, certains doutent encore de l’existence ancienne des dragons… Affligeant ! 

 

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Sur le socle d’un rocher fouetté par les vents, les ruines de Lardeyrol… Cette dépouille mortelle d’une haute baronnie du Velay, l’histoire nous l’offre après avoir jeté bas le château féodal. 

Cette forteresse commandait le passage, en ces temps lointains où les barons de Lardeyrol prenaient droit d’assistance aux Etats du Velay. 

Du haut de ces pans informes d’où semblent surgir des ombres fantastiques, tant et tant de preux seigneurs pourraient nous conter la peine des hommes entre le fracas des armures et les chevauchées de la croisade. 

 

Jean PEYRARD – Terre des Trois Vallées 

Saint-Etienne-de-Valoux (07)

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Est-ce toi, le Valoux, qui nous a donné l’envie de visiter les Saint-Etienne ? 

Tous les ans à Pâques, on te devinait derrière les pêchers en fleurs de la route de nos vacances. En même temps que toi, on touchait la vallée du Rhône, la fin de l’hiver, le soleil, la chaleur, et, dans nos têtes, on était déjà à la Napoule. 

Plus que Bourg- Argental, tu étais la Porte de la Méditerranée. 

Parfois, on était obligé de t’éviter, si la neige au col du Grand-Bois était encore au rendez-vous. II nous fallait alors faire le grand tour par Rive-de-Gier, Givors, Vienne et les vallées plus accueillantes aux attelages. 

Mais tu nous manquais…

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Saint-Etienne-de-Vicq (03)

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Un village est couché comme un troupeau de boeufs

Au repos, dans un champ plein d’ombre et de bruyère ;

Une charrue attend dans un sentier bourbeux.

Dans un coin, un mur gris suit son chemin de pierre.

Jules Supervielle

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Un nécrologe inhabituel. Sous le verre du petit tableau suspendu à un pilier de l’église, les 27 Morts pour la France de la guerre de 14-18 sont calligraphiés et leurs photos sont rangées tout autour du cadre. 

Encore plus qu’au Monument aux Morts, ils sont là, plus réels puisqu’on voit leur visage -j’ose à peine dire plus vivants-, ces 27 morts, fauchés dans leur jeunesse. 

27 morts pour une si petite commune… 

Affolant…

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