Poèmes épars_9

El Desdichado 

 

Je suis le ténébreux, – le veuf, – l’inconsolé, 

Le prince d’Aquitaine à la tour abolie : 

Ma seule étoile est morte, – et mon luth constellé 

Porte le soleil noir de la Mélancolie. 

 

Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé, 

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, 

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé 

Et la treille où le pampre à la rose s’allie. 

 

Suis-je Amour ou Phoebus ?… Lusignan ou Biron ? 

Mon front est rouge encor du baiser de la reine ; 

J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène… 

 

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron, 

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée 

Les soupirs de la sainte et les cris de la fée. 

 

Gérard de Nerval

 

***************

 

Elle défit sa ceinture 

Elle défit son corset 

…………………… 

Puis, troublée à mes tendresses, 

Rougissante à mes transports, 

Dénouant ses blondes tresses, 

Elle me dit : Viens ! Alors… 

 

— Ô Dieu ! joie, extase, ivresse, 

Exquise beauté du corps ! 

J’inondais de mes caresses 

Tous ces purs et doux trésors 

 

D’où jaillissent tant de flammes. 

Trésors ! Au divin séjour 

Si vous manquez à nos âmes, 

Le ciel ne vaut pas l’amour. 

 

Victor Hugo 

 

******************

 

Et s’il me plaît… 

 

Et s’il me plaît, dit-elle, de rire pendant 

les orages, de quitter vos lampes peureuses 

pour éteindre dans mes paumes le paysage 

autrement lumineux des foudres convoitées. 

 

Vraiment, s’il me plaît de rire et de jubiler 

pendant que vous craignez. De me changer en herbe, 

en arbre, en bête, pour savourer du dedans 

les justes et sonnantes colères du ciel. 

 

Je sais, j’aurai l’œil en feu, la lèvre sauvage, 

les poignets en miettes et les genoux ouverts. 

J’aurai l’âme en désordre et le cœur en guenilles. 

Mais s’il me plaît à moi de vivre ainsi l’orage ! 

                      

André Schmitz 

 

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Il va bientôt neiger 

 

Il va bientôt neiger, disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort. 

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige. 

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ; 

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes. 

 

Roger Kowalski 

 

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  La carte postale est en couleurs, accueillante. À droite, on ne voit pas la grange brûlée, ni le cimetière. Tout est beau, le ciel est bleu. Je ne ressens même plus la douleur. C’est un paysage en carton. Rien n’est écrit au dos… Si là-bas je revenais, je retrouverais le tas d’ordures, le bois pourri. Pas l’odeur de tilleul, ni l’avion qui passait. Qu’est-ce que c’est, la réalité ? 

 

Jean-Claude Martin

 

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La résurrection d’Onésime 

 

   Ah ! il en avait vu Onésime, il en avait vu ! Après avoir traversé les trois quarts du siècle 2000 après Jésus-Christ, on ne pouvait guère lui en conter. 

   Aujourd’hui, c’est un vieil homme de soixante-dix-huit ans que nous découvrons, encore doucement vert, assis sur le banc du minuscule jardin qui jouxte les immeubles d’habitation. Doucement vert, mais de plus en plus dépressif. Aux lendemains qui auraient pu roucouler, il avait assisté à la dégradation accélérée de ce qui, à ses yeux, représentait des « valeurs », et pour lesquelles il s’était battu. Nous sommes parvenus au règne de l’insignifiance, se plaisait-il à répéter. Je n’ai plus rien à faire ici. Cependant, il continuait de vivre… Se suicider ? Ridicule. À son âge, une dame tout à fait comme il faut viendrait bientôt le tirer par la main pour jouer avec lui aux osselets. 

   Voici qu’un ballon, roulant jusqu’à ses pieds, le tira de sa mélancolie. Surgit presque aussitôt un petit rouquin (sept, huit ans ?), vif, rieur, crinière au vent, genoux écorchés. Onésime lui remit le ballon : « Tiens mon lapin. -Merci, M’sieur…  » Le gamin disparut aussi vite qu’il était venu. Onésime avait été frappé par les taches de rousseur qui criblaient le visage de l’enfant. Visage qui le hanta un bon moment. Soudain, le mot « éphélide » lui vint à l’esprit. Éphélide ! Mais oui, c’est ainsi qu’en langage savant on nommait les taches de rousseur. Ephélides : taches de soleil !… Onésime fut alors saisi d’une étrange jubilation. Éphélides, éphélides, éphélides, se mit-il à crier -un oiseau perché sur un arbuste s’envola- éphé… éphéphés, hip ! hip ! hurrah !… Et il se prit à rire, à rire, à rire et à pleurer tout à la fois. Se levant sans difficultés, comme si, d’avoir retrouvé ce mot enfoui dans sa mémoire, l’avait régénéré, pris d’une soudaine et joyeuse résolution il murmura entre ses dents (son râtelier) : 

-J’vas m’faire un café. 

 

René de Obaldia 

 

********************

 

Le Suspens 

 

Est sublime ce qui retombe 

moins vite que nous, les pesants 

 

Sublime la chose, l’être. 

qui retient un instant sa chute 

 

 Le dégravir le ralenti le frein du périr 

 l’escalier dans le ciel 

     la fontaine romaine 

             le feu d’artifice 

                     Le thrène populaire 

 

Michel Deguy 

 

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Les bonnes raisons 

 

On commence par tuer les oiseaux 

parce qu’y en a trop 

les couleuvres 

parce que si on les laissait faire… 

les hérissons trottant comme de petits porcs 

parce que ça serait-y pas des fois nuisible 

puis on tire sur les biches tremblantes 

parce que c’est fait pour ça 

sur les ânes sauvages qui broutent 

dont le dos frissonne sous les mouches 

parce que ça sert à quoi voulez-vous me le dire 

et puis ils puent de plus ils bouffent tout les salauds 

Enfin un beau jour on s’en va 

lâcher des bombes sur les viets 

parce que ce bétail-là 

croyez-moi c’est pas tellement catholique ! 

 

Pierre Ferran 

 

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Tant qu’il y a de la vie… 

 

   Quand on meurt, c’est la tête qui part en dernier. Il l’avait entendu dire et aussi que, quand on est mort de partout, c’est par là qu’on meurt pour finir. On lit dans les livres d’église qu’il y en a même eu un que son âme s’est échappée du cercueil pour s’envoler comme un ballon ! 

   Il pensait dur dans sa tombe à égaler cet exploit, retenant son dernier souffle de toutes ses forces pour ne pas le lâcher avant le bon moment. 

   Les fossoyeurs, eux, pelletaient ferme au-dessus pour sauver le vieux record du monde en bouchant tous les trous afin que même un soupçon d’âme ne puisse foutre le camp. 

   C’est alors qu’il pensa à sa femme, allongée à ses côtés entre ses quatre planches, qu’il était venu rejoindre comme ils se l’étaient promis toujours. Elle l’attendait, patiemment. Il lui dit « bonsoir », comme d’habitude, et s’endormit, imprudemment. 

   Pour l’éternité… Pour l’éternité… 

   Les fossoyeurs, là-haut, s’essuyèrent le front. 

 

Jean l’Anselme 

 

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Vous 

 

Vous, 

Mon immuable vérité, 

Mon secret calvaire, 

Je vous dis 

Les mots les plus simples, 

Je vous aime, 

Je meurs de vous, 

Je vous appelle et je vous nomme : 

Poignée de sable vite éteinte 

Comme un regard dérobé, 

Sans vous, 

Je ne suis rien : 

Un vieux mur que l’ortie mord 

Un faux décor pour un faux théâtre 

Et les mots que j’invente 

Sont des mendiants hagards. 

                             

Claude De Burine 

 


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