Venise 2006

Vendredi 18 août. Je vais devenir connaisseur de Venise. Je prends mon rythme, un petit séjour une fois l’an ! Direction Venise. Voyage en train classique. Wagons presque vides jusqu’à Lyon, puis jusqu’à Chambéry. TGV archi-plein, encombré de bagages de toutes sortes et désagréable jusqu’à Milan. Correspondance au vol parce que ce TGV a toujours du retard. Et trajet tranquille de Milan à Venise dans un train très propret puisqu’il vient de Bâle, tout là-haut en Suisse. 

Venise. Sur le pont de la Liberté, quand le train ralentit sa course juste avant le terminus de la gare Santa Lucia, je peux maintenant jouer à repérer les clochers, dômes et campaniles qui se découpent sur le ciel : Saint Simon le petit, Saint Gérémie, Saint Giobé, la Madonna dell’Orto, le Campanile de la place Saint-Marc, au fond…  18 heures 30. Comme d’habitude désormais, je pose mon sac à l’hôtel et aussitôt en route. Cette année, pas de projet… J’irai où me mèneront mes pas. Et mes envies. Comme je vois beaucoup de monde sur l’itinéraire qui mène au Rialto, je l’évite en traversant le Grand Canal et je rejoins les petites ruelles de Dorsoduro, au sud. Gagné ! Circulation piétonne soudain beaucoup plus fluide. Un peu au hasard, un peu au flair, comme toujours dans Venise, je voudrais me diriger vers le pont de l’Académie. Mais bien sûr, comme d’habitude aussi, je me paume allègrement. Heureusement, toujours le plan dans ma poche ! Je traverse des petits campi que je reconnais, je m’assieds sur un banc, il fait doux. Canaux, ruelles, ponts, églises multiples… et voilà l’Académie. J’ai bien marché une heure, à pas pas pressés, tranquillement, il me faut réapprivoiser Venise. 

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Je saute par-dessus le Grand Canal et retrouve la foule sur le campo Stephano, moins dense cependant, beaucoup de touristes à la journée se sont déjà repliés vers la gare ou Tronchetto, le parking à voitures. Assis sur une marche, je prends le temps d’écouter une flûte traversière par ci, une guitare par là, et le brouhaha de multiples discussions anonymes. Avoir le temps de se poser, de ne rien faire, énorme richesse.  Mon dernier sandwich sur les marches de la Piazza San Marco. Magique, toujours magique, cette place. Quel décor ! J’y resterai des heures… Couleur du soir, orangé, de clair à foncé. 

Samedi matin 

Je suis sûr que là où je vais je trouverai une Venise calme. Juste derrière le port, dans le quartier de San Nicolo dei Mendicoli, à l’extrémité sud-ouest de Venise. En effet, plus je m’en approche, plus la circulation piétonne devient rare. Je suis souvent seul à longer un canal, à traverser un campiello.

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En fait, je croise seulement quelques autochtones que je reconnais aux sacs à provisions qu’ils transportent, au chariot à commissions qu’ils traînent ou au fait qu’ils s’engagent sans hésiter dans une ruelle étroite ou sous un sottoportego obscur et mystérieux. Les mollets et les cuisses des Vénitiens doivent être nerveux. Pas d’autres possibilités pour eux que de marcher pour se ravitailler, pour aller travailler, pour rendre visite.  Une pause sur le banc du petit campo de cette église de San Nicolo, à l’écart des chemins touristiques. Une autre dans l’église. Mettre mon sou dans la boîte à lumières, m’asseoir au fond de l’église, regarder les peintures, les boiseries, attendre… Quoi ? Rien… Finie cette douce halte, je rejoins les Zattere, le long et large quai du Sud qui me mènera tout plan-plan jusqu’à la Douane de mer. J’y croise un énorme paquebot blanc, le Grand Princess, qui me bouche un moment toute la Guidecca, l’île d’en face. D’où vient-il ? Où va-t-il ? Des escales en Méditerranée, classiques, Dubrovnik, Héraklion, Rhodes, Athènes, Malte… Son port d’attache, Hamilton. Quel pays ? Le drapeau ressemble à celui d’Australie, ou de Nouvelle Zélande. Je constaterai plus tard qu’Hamilton est la capitale des Bermudes. Alors, cette après-midi, sans doute plein de visiteurs américains dans les rues de Venise. 

L’après-midi, mon passage habituel au Ghetto. Encore un coin que j’aime bien, le campo Ghetto Nuovo. Une bonne demi-heure assis sur mon banc, à regarder la vie qui passe.

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Aujourd’hui, c’est jour de Sabbath. Des Juifs en… dimanchés traversent et retraversent le campo, chemise blanche, veste et pantalon noirs, chapeau noir à larges bords ou kippa. Un fait ses prières sur le pont du canal, balancements interminables d’avant en arrière, d’autres entrent les uns après les autres, espacés, dans une espèce de boutique, un livre à la main. Sans doute un lieu de prières. Ou au moins de réunion. Peu de femmes. Deux qui passent, chemisier blanc, un fichu blanc sur la tête. En longeant le canal de la Misericordia, je rejoins l’abbatiale qui lui a donné son nom et je découvre sans le chercher le ponte Chioddo, le dernier pont sans rambardes de Venise. Avant, ils étaient tous comme lui ! Que de bains dans les canaux, sans doute involontaires et imprévus ! 

Un peu fatigué -je le suis vite !-, j’embarque sur le premier vaporetto venu. Il m’emmène jusqu’à Burano, escale à Murano. Douce croisière reposante dans la lagune, juste pour le plaisir de naviguer.  Au retour, encore un campo que j’aime bien, chargé pour moi de merveilleux souvenirs, celui de Santa Maria Nova. Je m’y pose pour boire un demi que je prends plaisir à déguster près des marbres de la belle église Santa Maria dei Miracoli.  image118.jpg

Dimanche matin. Je cherche ma messe avec grandes orgues. Au Gesuati, sur les Zattere, rien, assistance confidentielle, pas de fastes. Je me souviens d’un texte de Philippe Sollers dans son Dictionnaire amoureux de Venise : « San Trovaso est l’église idéale pour le dimanche. Je m’assois tout au fond, j’écoute l’organiste qui sait que je l’écoute, les femmes du quartier arrivent par petits groupes avec leurs enfants. C’est banal, rituel, conformiste, hyper provincial, protégé, ni riche ni pauvre, pas du tout ridicule, ennuyeusement confortable. A cent mètres de là, c’est un autre monde (le trafic maritime, les paquebots). Ce prélude de Bach en a vu tant d’autres. Tout le monde se serre la main, le soleil luit, c’est fini. » 

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San Trovaso, contraction toute vénitienne de San Gervasio et San Protasio, est à deux pas. Eglise à deux grandes entrées majestueuses parce que, dit-on, les deux familles qui ont financé sa construction ne pouvaient pas se voir et voulaient chacuneson portail pour ne pas se rencontrer. Belle exemple de charité chrétienne ! Indifférent à ces querelles de voisinage, moi, j’y cours -façon de parler !- en me promettant d’entrer par une porte et de sortir par l’autre : pas d’immixtion dans ces différents familiaux.  J’arrive pendant le sermon, je m’assieds, dehors, sur les marches du campo voisin. Les portes sont grandes ouvertes, j’entends tout ce qui se passe dans l’église. Bientôt l’orgue entre en action. Mais c’est de l’orgue d’accompagnement de cantiques, ni plus ni moins qu’un gros harmonium. Pour l’organiste, de l’orgue alimentaire, en somme, il faut bien vivre ! Mais je sens  que pendant la communion, il se lâche un peu. Pas de cantiques derrière son instrument. Ite missa est. J’entre dans l’église quand les fidèles sortent. Il continue de jouer. Je suis seul dans l’église, bientôt rejoint pour un moment par une autre auditrice. Je me pose sur les marches d’un hôtel latéral et j’écoute. Magique, cet instrument, tantôt virevoltant dans les aigus, tantôt se posant majestueusement dans les graves. Philippe Sollers n’a pas menti. Beau moment. Même si je sais, moi, que l’organiste ne sait pas que je suis là et qu’il ne joue donc pas pour moi ! Pendant plus d’une demi-heure, je resterai scotché sur mon siège de pierre. A la fin, quand l’artiste, après avoir rangé son pupitre, s’est retourné vers son auditoire, moi tout seul, je me suis levé et lui ai adressé un chaleureux merci. Dans un large sourire, il m’a salué de la main. Je me suis fendu d’un « Grazie », il a élargi son sourire et son geste de la main, visiblement heureux que j’ai aimé. J’aurai su dire « Merci » en japonais, il m’aurait peut-être fait des courbettes… On était heureux tous les deux. Encore merci, Monsieur l’organiste, si je peux, je reviendrai. Dimanche après-midi, je marche tout le long de la Guidecca, l’île qui fait face à Venise et aux Zattere, au sud. Vue panoramique sur les clochers multiples de Venise. Une petite halte dans l’église du Redentore pour saluer le petit joueur de flûteau de Francesco Bassano que j’aime bien. 

Un arrêt de vaporetto jusqu’en l’île de San Giorgio Majore. Ascenseur jusqu’au sommet du campanile.

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Vue imprenable sur Venise, ses toits, ses innombrables clochers, dômes et campaniles. Magique. Un gros paquebot blanc descend le canal de la Guidecca, glissant lentement et majestueusement entre nous et le Palais des Doges. Dans l’église, mon deuxième concert d’orgues de la journée. J’ai la chance…  Je finis mon après-midi par une balade jusqu’à San Francesco della Vigna. Encore des coins tranquilles, et un chapelet égrené par une dizaine de béates pendant que j’admire encore une « Madone entourée de Saints » de Bellini et que je m’assieds, béat moi aussi, sur une murette du cloître. 

Lundi matin. Direction le marché aux poissons du Rialto par Santa Croce et San Polo. Long arrêt sur le campo San Giacomo dell’Orio.

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Je l’aime bien celui-là aussi. Mais qu’est-ce que je n’aime pas à Venise ?

Un banc. J’observe la vie du quartier. Une mémé qui parle toute seule en fumant sa clope et qui promène son chien et son caddie empli à la petite supérette du coin, des gamins qui font gentiment de la planche à roulettes, un ouvrier qui pousse sa brouette, une dame qui vient soulager son chien et qui ramasse sa crotte dans un sac en plastique, l’inévitable « Japonaise » (c’est peut-être une Coréenne, ou une Vietnamienne, ou une Chinoise, une Jaune du bout du monde, en tout cas !) qui vient manger, sac au dos, son croissant sur le banc en face du mien, une famille de touristes, blancs, plan en main, qui cherche son chemin mais qui fait une petite pause sur ce si agréable campo, une maman qui dessine à la craie de jolis dessins sur le pavage pour sa toute petite fille qui trottine autour, des filles qui jouent à la marelle, et des gens comme moi, du pays sans doute, eux, qui rêvassent ou discutent sur d’autres bancs. Elle serait pas belle, la vie, dis, si tu étais là ? Mais qu’est-ce qu’on a fait de si grave, ma Mie, pour être punis si durement par ton absence ?  J’arrive enfin au Rialto. Pas de marché aux poissons. Apparemment, lundi, c’est relâche. La place est occupée par une assemblée d’aquarellistes aux prises avec les rideaux rouges flottant au vent qui cernent la halle. Je fais le tour des œuvres. Original. 

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L’après-midi, vaporetto jusqu’à San Pietro di Castello. J’y guide une mamie dans mon genre, française, un peu perdue dans les ruelles. Je ne rentre pas dans l’église : cette année, je n’ai pas pris mon pass’ des quinze églises à visiter. Simplement un banc sur le campo, un vrai campo, l’un des seuls avec de l’herbe, comme ils l’étaient tous avant, campo = champ !  Retour tranquille vers San Marco. Mon sit-in pacifique sur les marches des Procuraties. Je ne m’en lasse pas, malgré la foule… 

Mardi matin. Cette fois, je l’aurai, mon marché aux poissons ! Sans le faire exprès, je me retrouve sur mon campo d’hier, celui de San Giacomo, on se perd toujours à Venise. Aujourd’hui, je ne m’y attarde pas. Je rejoins celui de San Polo, agréable aussi, mais actuellement ponctué de barricades de travaux. Puis voilà les raies du marché aux poissons, les Saint-Pierre aussi, les pieuvres, les calamars et toute la marée de la lagune et de la proche Adriatique. Plus loin, des cèpes et des chanterelles venus d’Autriche. Sont-ils tchernobilés ? 

L’après-midi, je me refais une deuxième croisière sur la lagune. Pas impromptue, celle-là, organisée, préparée. Murano et changement de bateau à Burano.

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En fait, là, je prends l’un des motonave qui nous transportait à Venise l’année où on caravanait à Punta Sabbioni. On longe des îles plates, marécageuses et désertes, d’autres plus verdoyantes et cultivées. Deux heures de navigation paisible avec passage à Punta Sabbioni, donc, et au Lido. 

Mercredi matin. Je range mes affaires avant de filer une dernière fois vers la place Saint-Marc. Dernière flânerie, dernier vaporetto pour remonter à la gare. Arrivederci, Venezia. J’aime bien te revoir. D’année en année, je deviens plus Vénitien. Si j’ai toujours besoin de savoir mon plan dans ma poche, à portée de main, cette fois, je n’ai pas sorti le Guide Vert du fond du sac.

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Archive pour février, 2007

Piano

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Quand le temps le permet, il aime venir s’asseoir sous cette fenêtre ouverte du premier étage. La musique qui en sort le fascine. Piano.

La première fois qu’il l’a entendue, il dévalait les escaliers, baladeur plein pot dans les oreilles. Les notes qui s’échappaient de la fenêtre balayèrent sa musique techno. Il pila net et retira ses oreillettes. La musique sortait directement de l’instrument sans l’intermédiaire d’une chaîne hifi et ça se sentait nettement. Une musique complètement inconnue de lui mais tellement vivante, tellement modulée, fraîche, variée, souple, colorée qu’il resta accroché à la rambarde un long moment. Un très long moment.

Par la suite, il repassa souvent par là. Il ôtait alors ses oreillettes bien avant d’arriver sous la fenêtre, tentant de savoir si le musicien était à son piano. Il se réjouissait quand oui et il s’asseyait sur une marche pour déguster. 

Puis vint l’hiver. Plus de fenêtre ouverte. Il en fut triste.

Vivement le printemps ! 

Le Louis

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Il était concentré sur la descente de cet escalier aux marches bien trop irrégulières. Il est vrai que ses toutes nouvelles lunettes à foyers multiples ne lui facilitaient pas la tâche. Grosse difficulté d’adaptation. Il n’avait pas envie de se retrouver les quatre fers en l’air. A son âge, les conséquences pourraient en être fâcheuses. Il ne levait donc pas les yeux des marches, tout occupé à ne faire aucun faux-pas.

Sur un palier, il fit une pause et quand justement il les leva, les yeux, il reconnut le Louis, un vieux copain, qui montait.  « Tiens, le Louis ! Mais qu’est-ce que tu fais dans ce quartier ? » En même temps qu’il lançait cette remarque, il se souvint que le Louis était mort le printemps dernier. « Et bien, tu vois, je m’ennuie un peu, sans mes copains, alors, de temps en temps, je reviens faire un petit tour par ici. Quand tu viendras me rejoindre, n’oublie pas de faire suivre tes boules, on tapera quelques pétanques pour passer le temps… Allez, vieux, à bientôt ! »

Le Louis s’éloigna dans un flou incertain.

Les nouvelles lunettes, sans doute… 

Le challenge

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Tous les jours, il les prend pour descendre au collège, ces escaliers. Depuis longtemps, il s’amuse à sauter les dernières marches. Au fur et à mesure de son avancée en âge, il en a avalé de plus en plus. D’abord deux, sans problèmes, puis trois. La passe de quatre fut plus difficile à franchir. Il lui fallut poser son sac à livres et tenir la rampe pour ses premiers essais. Il n’était qu’en sixième ! Peur de se scratcher sur le bord de la dernière marche. Il a fini par les passer, puis les cinq. Maintenant, il s’entraîne pour les six. D’autant plus sérieusement qu’il a eu l’imprudence d’en parler à son copain, bien plus sportif que lui, et qui sans coup férir les a franchies, lui promettant par défi d’avoir toujours une marche d’avance sur lui dans leurs sauts. Ces six marches devant lui l’affolent… « -Courage mon garçon, tu vas y arriver ! » 

Sa cheville le fait trop souffrir.

Jamais il n’aurait pensé que la si belle ambulance qu’il a vu arriver puisse avoir de si mauvais amortisseurs… 

La Madone des escaliers

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Ces marches qu’il attaque chaque fois qu’il rentre à la maison, il ne peut plus les supporter. Il songe même à déménager. Que ne donnerait-il pas pour être déjà en haut, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique ? Comme d’habitude, au quart de la montée, il fait une première pause, pour reprendre son souffle. Cette apparition en haut de la dernière marche… Cette lumière irréelle qui la nimbe… Ce doit être l’effet du soleil à contre-jour, se dit-il. La forme commence à descendre à pas lents, légère, aérienne, effleurant à peine le sol. 

Lui, le mécréant, pense à une madone. La Vierge aux escaliers, sourit-il. Une fée ? Qui ne satisferait pas non plus son besoin de rationnel, mais au moins, le divin serait évacué ! L’apparition se rapproche. Il se fait tout petit contre la barrière. Comme un malaise… Il s’assied sur une marche. « Puis-je vous aider, monsieur ? –Non, non, merci, un coup de fatigue… ça va aller mieux… » 

Toujours cette lueur étrange qui le trouble… 

Déjà en haut des escaliers ? Il ne se souvient même pas  comment il est monté… 

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