Des petites choses que j’ai écrites pour le plaisir ou pour le souvenir…

« Des escaliers dans ma ville », ce sont des petites histoires que j’ai imaginées en montant les nombreuses volées d’escaliers qui grimpent sur les collines de Saint-Etienne, ma ville.

Dans « Mon petit musée », j’essaie de redonner un semblant de vie aux vieux objets qu’ont utilisés en leur temps mes parents et mes grands-parents. Ou moi-même puisque j’ai l’âge vénérable d’être un musée !

« Mes Venises », on l’aura compris, ce sont des impressions de mes petits séjours à Venise que j’ai toujours plaisir à retrouver, si possible une fois l’an.

« Notes de voyages » racontent les impressions ressenties lors de tel ou tel voyage ancien ou récent, bref ou long, proche ou lointain. 

Des « Saint-Etienne en France » retracent notre quête des 73 communes qui portent le nom de Saint-Etienne en France.

Dans « Mes régals », j’essaie de donner quelques recettes de plats ultra-simples dont je me régale,

et « Des poésies que j’aime », et bien, c’est des poésies que j’aime !

Si vous trouvez du plaisir à lire ces petits textes, vous m’en verrez ravi !  

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  • jojo commentaire sur Le plat au four
    "bonjour merci pour cette recette mais je cherche la recette du rébois, du pâté à la crème qui sont ..."
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Sous le soleil tunisien

Samedi 24 

 

Tunis. Une Clio nous attend au sortir de l’aéroport. Direction la Médina. Parking douteux devant la Porte de France, mais gardé par des Tunisiens. « Ça craint rien, on s’en occupe, ne mets pas le frein à main, qu’on puisse la déplacer… » 

Notre premier contact avec la foule, l’ambiance africaine. Pas trop de touristes, Mais ça grouille dans les ruelles. C’est samedi. Et la fin du Ramadan. Peut-être les Tunisiens achètent-ils plus pour célébrer l’Aïd.

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On ne sait plus où regarder, vers quels étals, les cuirs, les corbeilles d’épices, les tissus multicolores et chatoyants, les cuivres qui étincellent, les poteries de toutes formes et de toutes teintes… Un Jeune : « Vous êtes de Saint-Etienne ? » Il a reconnu notre accent, dit-il. Et déjà notre premier « les Verts ! », notre premier « Platini », bientôt un « Rocheteau », pas de « Moravcik ». 

Les rabatteurs essaient de nous entraîner dans leurs magasins : « Entrez, entrez, vous pouvez monter sur la terrasse, c’est gratuit ! ». « Allez les Verts, allez les Verts ! », chante le patron. Vue sur les toits, les terrasses blanches de la Médina, les minarets, le clocher de la cathédrale, là-bas. 

  

Et pour le retour vers la rue, long détour par les salles d’exposition de tapis. « Non, non, vous n’êtes pas obligés d’acheter ? » Mais on ne sait jamais, si des fois l’envie nous prenait ! 

Retour vers la porte de France, vers la ville européenne, vers notre Clio. Mais ils l’ont changée de place ? Où est-elle, notre Clio ? Tête basse, notre « gardien » nous dit que les flics n’ont rien voulu savoir et qu’ils l’ont enlevée, traînée jusqu’à la fourrière. Allons bon, voilà un voyage qui commence bien ! Accompagné d’Hichem, le gardien, Bill notre fils va récupérer la voiture pendant qu’on l’attend patiemment sur un bord de trottoir, nous imprégnant petit à petit de cette vie autre que la nôtre, de ses mouvements, de sa rumeur… 

« Ça y est. Maintenant, je suis en plein dans le voyage, dit Bill. » Direction Bizerte. Un stop très légèrement pas assez marqué et voilà déjà le deuxième incident de parcours : un flic nous arrête, interminable discussion longtemps indécise quant au résultat -il voulait retirer le permis de Bill pour quinze jours, et ne parlons pas de l’amende !-, et puis, « Allez, circulez, mais attention ! » 

Route sans grand intérêt jusqu’à Bizerte, un hôtel -de Paris ? de France ? je ne me souviens plus : une énorme Tour Eiffel était arrimée sur son toit- d’apparence très correcte mais aux draps douteux. Et début de notre campagne gastronomique tunisienne ; premier couscous, celui du soir, avant de dire bonsoir… 

 

Dimanche 25 

Après enquête auprès de l’hôtelier, la soixantaine comme nous, il s’avère que le Karouba du papy existe encore. Cet homme parle avec nostalgie -et regret ?- de la présence française de l’avant et l’après-guerre à Bizerte, rues animées, cafés et restaurants pleins de vie, bals, les pompons rouges qui déambulent dans les rues. Il doit s’en souvenir à peine, il avait quatre ans en 40, on a dû lui raconter. 

A Karouba, un sergent de la caserne des aviateurs nous montre celle des marins, ou était le père. Je pense à lui qui début septembre 1939 a laissé femme et enfants en France. Pour combien de temps ? Pour combattre ? Quel cauchemar ! Les parents avaient trente-quatre ans, j’en avais quatre et François à peine un. En cette période, la joie devait exploser sur les trottoirs de Bizerte ! 

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Il était déjà passé là en 1926 pour son régiment : « Ferryville (aujourd’hui Menzel Bourguiba, pas loin de Bizerte), le 23 mai 1926. Nous sommes partis de Marseille vendredi soir à six heures et nous sommes arrivés à Bizerte dimanche à six heures, ce qui fait trente-six heures de traversée. Jusqu’à présent, je ne m’en suis jamais fait. A Marseille, j’ai fait la connaissance de deux Appelous qui ont été à l’école avec moi et je suis resté avec eux jusqu’à Bizerte. Sur 260 que nous avons embarqués, il y en a plus de la moitié qui ont eu le mal de mer. Moi, je n’ai absolument rien eu. Au contraire, jamais je n’avais eu autant d’appétit. » 

A ce moment-là, ce devait être plus joyeux à Bizerte et Karouba qu’il quitte en juin 26 : « On vient de me donner l’ordre de partir demain pour Baraki, à côté d’Alger. » 

Un petit tour sur le vieux port de Bizerte, dans la médina, au marché, et en route pour la Tunisie de l’intérieur, vers la plaine puis la montagne longeant l’Algérie. 

 

 Que la campagne est verte ! Pas vraiment l’image de la Tunisie qu’on avait dans la tête. Mais attends, impatient, attends ! Ici, c’était le grenier à blé de la Rome antique, donc une plaine arrosée, fertile, et très habitée. 

 

Incroyable le monde qu’il peut y avoir sur le bord des routes de Tunisie. Pas cent mètres sans voir quelqu’un : des hommes, des femmes, -où vont-ils ?-, des jeunes, des vieux, assis, voire à demi-allongés au soleil, qui discutent, qui attendent -quoi ?- et des enfants, des enfants, des enfants qui vont à l’école, qui en reviennent, cartable au dos, par groupes, rarement solitaires, tablier souvent rosé pour les filles, qui discutent, s’attroupent autour d’une merveille découverte au bord du chemin, révisent leurs leçons en marchant lentement, cahier ou livre ouvert, apparemment calmes et peu turbulents. On s’apercevra au cours du voyage que les écoles, nombreuses, ont poussé très vite sous Bourguiba : « Nous avons planté des arbres, des fleurs et des écoles » a-t-il dit un jour. Et bizarrement assez loin des villages, près d’un kilomètre souvent. Est-ce pour les éloigner un peu de l’influence, de la pression de la famille ou de ta mosquée ? 

  

Un aller-retour de la rue principale de Béja. Seuls européens qui retrouvons les petits commerçants et artisans de l’ancien temps, de « notre » ancien temps, cordonniers, ferblantiers, tailleurs travaillant dans leur échoppe ou sur le pas de leur porte. 

Arrêt historique à Dougga, l’un des grands centres romains de Tunisie. Une vraie ville, avec ses portes, ses temples, ses places, son forum, son théâtre, ses thermes, ses rues. On s’y promène, presque surpris de ne rencontrer aucun Romain, mais seulement un vieux Tunisien gardant ses trois moutons. 

Au Kef, très peu de touristes, des gens pleins les rues cependant, mais chaudement vêtus, nous sommes en petite montagne, soirée fraîche ! Notre hôtel Vénus est bien chauffé, lui, accueillant, impeccable. 

 

Lundi 26 

Un petit tour à la Kasbah du Kef.

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Elle coiffe la vieille ville et domine minarets et coupoles des mosquées, terrasses des toits, étroites ruelles. Des équipes d’ouvriers en ont entrepris la restauration. A la tunisienne, beaucoup de mains pour peu de moyens, des brouettes, des pelles, des pics… Le travail en vaut cependant la peine, courettes intérieures, tours, portes en ogive, remparts, postes de guet, créneaux, foisonnent à l’intérieur de cet immense espace. 

Sur la route du sud, un bref tour de ville de Kasserine. Dans un coin de trottoir, un vieil homme a posé son « établi » sur le dessus de sa brouette, une planche sur laquelle sont étalés une pince, un marteau, des bouts de fil de fer. Assis sur sa caisse en bois, il attend d’éventuels clients ayant à rapetasser quelque cafetière, un outil rouillé, une serrure coincée pouvant durer encore. 

A Sidi Boubaker, comme on hésitait, stoppés devant la piste caillouteuse du sud, voilà qu’une dizaine de gamins sortant de l’école cerne la voiture. « Stylos… bonbons… donne-moi quelque chose… » Pas spécialement agressifs, ces petits Tunisiens de la campagne, mais quand on démarra, une petite pierre égarée vint tout de même heurter le toit de la Clio. 

Cette piste était superbe. C’est la première fois qu’on touchait des yeux les espaces désertiques. Pas vraiment le désert puisqu’il y avait végétation, touffes éparses d’herbes déjà sèches, pratiquement pas d’arbres, un sol rocailleux blanchâtre ou ocre très clair. 

Un moment, sur notre droite, une centaine de gros ballots d’une espèce de paille verte et fine, et non loin, une drôle de machine en bois. Comme on tournait autour de ces mystères, un homme sorti d’une cabane nous expliqua qu’il s’agissait d’alfa, la machine, mue par un bourricot en son temps d’activité, servant à compacter et lier les bottes. C’est vrai que la Tunisie fut un grand exportateur d’alfa, plante qui pousse toute seule dans ces espaces sans fin. 

En fin de piste apparaissent des montagnes blanches attaquées, découpées, mordues, tranchées à grands coups de dynamite et de bulldozers pour en extraire le phosphate qu’on transportera par d’énormes camions ou par un tapis roulant de six kilomètres jusqu’à la gare, jusqu’au port, jusque vers nous, Européens nantis ayant encore besoin d’enrichir nos sols… et nos portefeuilles. 

Sur une trentaine de kilomètres, je voyage à côté d’un Tunisien qu’on emmène jusqu’à Degache, chez lui. Il participe à la construction d’un pont du chemin de fer et rentre en stop, sa journée terminée. Il a travaillé en France et nous parle un peu de son pays. 

On ne compte plus nos arrêts-flics. Ils nous attendent souvent aux entrées de villes ou de villages. « Bonjour, ça va ? Quelle nationalité ? Bienvenue en Tunisie… Où allez-vous ? Allez, bonne route ! » Parfois, un conseil de prudence « Roulez lentement en ville (la vitesse est limitée à 50 km/h) et si vous voyez la police, ne dépassez pas le 35-40. » Un jour, un policier, lors d’un arrêt vraiment au dernier moment sur son signal « Vous n’avez pas mis le clignotant quand vous vous êtes garé. » On s’est bien fait arrêter au moins une fois par jour. Mais globalement sympathique ! 

A Tozeur, pendant que Bill retrouve ses marques dans cette ville qu’il connaît bien, avec Mie, on va prendre contact avec la palmeraie. Changeant de musarder dans cette humide verdure après la pierraille sèche des « champs » d’alfa et des montagnes blanches phosphateuses. 

Quelques dattes confites pendent encore au cœur des palmiers. Gazouillis d’oiseaux, cliquetis du pas des ânes ou des chevaux tirant leur carriole de produits agricoles ou de touristes, bruissement des chaînes de vélo, et nous, seuls piétons sous ces grandes palmes, parmi ces bananiers, ces figuiers, ces grenadiers… 

Je ne retrouve pas les réseaux de canaux d’irrigation qui serpentaient dans mes rêves et en suis quelque peu déçu. 

Tard le soir, notre hôtel Essalan fut un peu trop bruyant. 

 

Mardi 27 

Un bien beau bonnet berbère blanc et bleu coiffait le jeune qui nous servit le petit déjeuner. J’en pris aussitôt le coup de foudre et me dis que c’est son frère qui viendra enrichir ma collection de couvre-chef. On fit l’affaire au souk de Tozeur et je l’ai actuellement sur la tête. 

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Avant de partir pour Chebika, Tamerza et Midès, les oasis de montagne, on déménage au Warda, un hôtel plus confortable et, souhaitons-le, plus calme, que Bill vient de nous trouver. 

Premiers contacts avec le sable du désert sur le chott El Gharsa. Il est à sec et le sable est fin, fin, fin. Quelques maigres touffes d’herbes sèches le parsèment, suffisamment pour nourrir les toujours présents troupeaux de moutons, de chèvres ou de chameaux. 

Mais la pluie survient, assez forte, qui nous prive des balades prévues dans les oasis et qui rend les routes escarpées bien glissantes et dangereuses. On boira donc un thé à la menthe dans une sombre gargote d’un autre âge de Midès -où sommes-nous, si loin de notre vie habituelle, et peut-être si près de la vraie vie, sans contraintes, sans horaires exigeants, ayant le temps de laisser passer le temps et assez pour contenter notre soif et notre faim ?-, attendant une hypothétique accalmie qui ne viendra pas. 

  

Le tour du village se fera sous une pluie enfin un peu plus fine, suffisamment fraîche toutefois pour réveiller le petit rhume hivernal habituel que j’avais réussi à éviter à Saint-Etienne. 

A Tamerza, tout mouillés, presque tout crottés mais pas trop gênés, nous irons déguster un superbe couscous dans le nouveau grand restaurant du pays. C’est là qu’un serveur nous dit que la sauce la plus épicée rendait les hommes… chaleureux ! 

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Le voilà, mon réseau de rigoles d’irrigation ! C’est un peu au nord de Tozeur, dans la palmeraie d’El Hamma. Au-dessus de chaque petit canal bordé, ourlé de fines dunettes de sable d’or plane un léger voile vaporeux, les grands palmiers et les carrés d’herbes potagères et de légumes qu’ils couvent de leur ombre étant nourris à l’eau de sources chaudes. Quelle paix pour notre promenade dans cette palmeraie ! Là, deux Tunisiens devisent devant leur cabane de branchages, ici, un jardinier muni d’une pioche à manche très court ouvre une brèche dans un canal et barre le cours principal, le déviant ainsi dans un carré de fèves qui s’inonde lentement, puis répète plus loin ces mêmes gestes pour humidifier ses jeunes carottes, son persil, son fenouil. Silence. Seuls le crissement de la pioche dans le sable, le murmure de l’eau. Pas de temps perdu dans ces manœuvres, mais pas de hâte non plus, pas d’énervement. Enfants, combien de fois avons-nous ainsi dévié, barré, libéré l’eau de quelque ruisseau de Saint-Marcellin ou de Saint-Just ? 

Assez de temps encore pour filer jusqu’à Nefta. On longe longtemps le Chott El Jerid, tari, immensément plat. Jamais vu une aussi grande étendue si parfaitement horizontale, unie, apparemment sans vie, silencieuse, mystérieuse à force de ne rien cacher. Arrêt-émotion devant cet horizon imbrisé. 

Notre vue sur la fameuse corbeille de Nefta sera unique : le gardien d’un parking d’hôtel la dominant nous montre, plus loin que son domaine de surveillance, un trou dans un grillage par lequel nous nous faufilons. Saisissant tous ces palmiers SOUS nos yeux, et puis, une faille dans la falaise et un fleuve végétal s’échappe de la cuvette pour s’étaler plus loin, de l’autre coté de la ville, en une immense flaque verte frémissant sous le vent. 

  

Dans Nefta, Bill voulait retrouver l’hôtel de Mouloud. C’était l’heure de la sortie de l’école et nombre de gamins et gamines nous ont pistés, entourés, frôlés, touchés dans ces petites ruelles. Encore de pressants « Donne-moi un bonbon, donne-moi un stylo, donne-moi quelque chose… » 

 

Mercredi 28 

Le marchand qui vend le plat berbère à Mie l’a prise pour la copine de Bill. Ma Gazelle ne se sent plus de joie, Elle ne laisse pas tomber sa proie -son plat-, mais, devant ce compliment, elle achèterait presque tout le magasin. De toute façon, beaucoup d’objets sont beaux, et « pas cher, la Gazelle, (ou Barbiche), viens voir, t’es pas obligé d’acheter, plaisir des yeux ». 

Du zoo, je garderai surtout l’image du fennec du Petit Prince et celle d’une belle brochette de chouettes, sages et énigmatiques. Et sur la route, dans la palmeraie, celle aussi de ce Tunisien qu’on a croisé, debout sur l’avant de son char de palmes, drapé dans son burnous et tenant les rênes de son cheval au trot, certainement pas moins fier d’allure et de visage que César paradant dans Rome après sa victorieuse campagne de la Guerre des Gaules. 

La médina de Tozeur n’offre ses belles maisons de briques ocre, ses passages ombragés, ses petites placettes, ses porches ouvragés qu’aux regards curieux de ceux qui s’aventurent dans le dédale de ses ruelles tortueuses. On s’y perdra allègrement mais toujours une âme tunisienne charitable nous remettra dans la bonne direction. 

Après un rapide retour sur les montagnes impressionnantes de Chebika et Tamerza que Bill avait envie de revoir sous le soleil, nous voilà en plein dans le Chott El Jerid, sur la digue qui le traverse. Rien qui n’accroche le regard. Infinie platitude. Sous la digue, longeant la route, de longues mares d’eau bleutée bordées de gros cristaux de sel étincelant sous le soleil. On patauge, on s’enfonce dans la boue pour aller goûter… Bill glisse en sautant et… bonjour le fond de culotte. 

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A Zaafrane, aux portes du désert, l’Hôtel du bout du monde est complet. On se rabattra sur le Saharien de Douz, peut-être moins… saharien, mais très confortable. 

 

Jeudi 29 

Ali ben Farah ben Ali conduit nos trois chameaux de leur pas tranquille vers l’oasis où il va préparer notre pain du désert. Mais le mien, lié à celui de Mie qui le précède, semble bien énervé et belliqueux. Souvent, il fait mine de mordre son copain. Et j’ai bien peur que son coup de dents baveux soit mal ajusté et vienne attaquer l’anatomie de ma belle, vraiment à portée… Non, mais soudain, heureusement que le sac à dos qu’elle portait la protège : c’est lui qui est entaillé sur deux centimètres ! Ali sévit et le chameau chameau se calme. 

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Pendant qu’Ali s’applique à pétrir sa pâte, à alimenter son feu, je joue à l’explorateur sur les dunes de sable si fin de l’oasis, m’aventurant en dehors de l’abri des palmiers -pas trop loin-, sous le soleil brûlant, repérant les traces laissées par quelque gerboise ou quelque petit fennec. L’impression d’être soudain bien loin. Pourtant non, un cri déchirant, là-bas, dans un creux de dunes, à cent mètres. Trois personnes accroupies s’affairent… Une chèvre est en train de passer un mauvais quart d’heure. Son dernier. Plus tard, une femme berbère viendra offrir une part de foie grillé à Ali qui m’en donnera un morceau à déguster. 

A Sabria, un autre bout du monde, une dizaine de gamins sortant de l’école nous envahit littéralement. Le Routard disait : « Vous serez assailli par des gamins. » Gagné, ils sont là ! Pas de bonbons, pas de stylos, pas de sous… Alors leurs paroles, qu’on ne comprend pas, deviennent peu amènes, presque agressives. Notre joie d’avancer sur les dunes en est gâchée, gommée. Mais est-ce la solution de toujours donner des pièces pour admirer un paysage ou pour découvrir tranquillement un village ? N’y a-t-il pas d’autre contact que celui généré par le fric ? Facile à dire quand on a des sous ! C’est vrai que les gens d’ici ont peu, très peu, et qu’ils doivent envier notre relative richesse. Mais ce n’est pas nous, petits touristes, qui allons régler, à coup de piécettes, le déséquilibre mondial Nord-Sud. 

 Pour rejoindre Matmata, Bill abandonne le goudron et tente une piste. Bientôt, on rejoint une autre voiture qui visiblement connaît la route et nous ouvre la voie, évitant les pièges, déviations, ornières, grosses pierres ou rocailles imprévues… En souhaitant que notre guide aille au même endroit que nous, mais peu d’autres directions sont possibles ! 

Au bout d’une bonne heure de route, arrêt de nos deux voitures devant une espèce de gargote plantée au milieu du désert d’herbes sèches et de cailloux que nous parcourons depuis une cinquantaine de kilomètres. C’est le Café du Sahara de Tarzan, halte obligée des caravanes de 4×4 organisées par les agences de voyages, le seul à mille milles de toute terre habitée comme dirait le Petit Prince. On a vite fait connaissance. « Attends deux minutes, on prend un café et on repart sur Matmata », dit au Bill le jeune accompagnateur du chauffeur, très convivial. On emmènera avec nous Tarzan lui-même, un Tunisien d’une quarantaine d’années, vif, débrouillard et « toujours prêt, nous dit le Routard à vous aider en cas de difficultés. » Il sera pour nous un agréable compagnon de voyage, nous expliquant son pays, sa vie, celle des gens d’ici, les cultures dans les coins propices, les troupeaux de moutons, les points d’eau à sec… 

La piste devient par moment si mauvaise qu’on roule presque au pas et que la Clio se déhanche désagréablement sur les rochers affleurant sous ses roues. La moyenne ne doit pas dépasser les vingt kilomètres à l’heure. Le soir tombe. Trouvera-t-on une chambre libre à Matmata ? Oh, que oui ! Le Kousseila qui nous ouvre grand ses portes d’hôtel luxueux doit bien pouvoir loger deux cents personnes et nous ne serons ce soir que ses trois seuls clients, avec cependant tout le personnel requis, directeur, portier, barman, cuisinier, deux serveurs… Drôle de se promener sur ses terrasses vides, dans ses couloirs déserts, impressionnant de souper « entre nous » dans son immense salle à manger, de dormir dans un silence presque absolu seulement coupé tôt le matin par les appels sonores et programmés du muezzin haut-parleurisé du village. 

  

Vendredi 1er 

Sur la piste de Médenine, le pays devient plus accidenté, plus mamelonné, plus djebelien. Multitude de petites montagnes, de petites collines toujours couvertes d’herbes presque sèches. Palette allant de l’ocre du sol au vert sombre terreux de la végétation, maisons ou villages se fondant dans le paysage. Ainsi Toujane, étagé sur une pente et dominé, protégé, par une sévère barrière naturelle. 

On rate ensuite la bonne piste, pas indiquée, ce qui fait que notre couscous quotidien ne se prendra pas à Médenine mais à Mareth, trente kilomètres au nord. Longue discussion avec le pharmacien cherché pour soulager le rhume attrapé voici deux jours sur les pentes de Tamerza. Encore les Verts, et la vie en Tunisie, sa situation actuelle, les jeunes qui montent, les avancées exemplaires dans le domaine du planning familial, les énormes progrès de l’enseignement. Encourageant de rencontrer des gens qui croient en l’avenir, en leur pays. Est-ce parce que c’est un « intellectuel », un nanti dans ce pays si peu riche ? Et tout le monde pense-t-il, parle-t-il comme lui ? 

Dans mon esprit, naguère, Tataouine était jumelé avec Biribi-les-Cailloux, lieux mythiques perdus au fin fond de quelque désert où personne n’allait jamais, sauf expédié par un méchant conseil de discipline militaire, emmené par un irrésistible et brusque accès de misanthropie aiguë, ou déplacé par une prodigieuse pulsion anachorétique exigeant fervente prière, examen de conscience fréquent et réflexion  permanente sur son ego profond. 

L’Hôtel de La Gazelle qui nous accueille est pourtant bien réel, aux fenêtres moucharabiées de grilles bleues, et le gros bourg dans lequel on flâne, et les habituelles boutiques d’artisans et de commerçants. Peu de touristes, ce qui donne une ambiance moins racoleuse, moins pressante, plus sereine, plus conviviale. 

 

Samedi 2 

Tataouine est loin d’être un trou perdu, La preuve ? Au moins trois pharmacies, et quand je demande dans l’une d’elle mon Dénarol, le sirop que je prends habituellement quand mes vieilles bronches sont trop irritées, le pharmacien va illico me le quérir en rayons. Idem pour mon aspirine préféré. Dieu, -pardon, Allah !- que c’est agréable de tomber malade en Tunisie ! 

 

Depuis longtemps, les images des ksours, ces géniales constructions de pierres et de terre brune servant d’entrepôts aux caravaniers me fascinaient : simplicité des formes et pureté des lignes, dissymétrie des façades à trois ou quatre étages, cintre des toits, volées d’escaliers extérieurs montant vers de mystérieuses alvéoles. Aujourd’hui, en plus, le soleil cru joue sur les murs percés de hautes ouvertures, y dessinant les ombres nettes des marches, des petits balconnets s’avançant devant portes et fenêtres, des poutres dépassant du mur au-dessus des ouvertures les plus hautes et servant sans doute autrefois à fixer l’espèce de palan qui montait les marchandises à l’abri. Dans la cour, quelques amphores ayant jadis contenues des grains, du sel, de l’huile, donnaient une touche de vie supplémentaire à ce tableau d’un autre âge. 

J’aime ces constructions secondaires des hommes, simples et donc belles, sans fioritures, bien adaptées à leur fin et qu’on rencontre partout si on sait les voir, pigeonniers, cabanes de vignerons, chalets d’été montagnards, burons… 

Les villages berbères abandonnés de Douiret et de Chenini m’enchanteront moins, mais la merveilleuse piste les reliant méritait plus que le détour. Elle se faufilait entre des collines arides de pauvres buissons et de maigres touffes d’herbes peuplées comme souvent de leurs troupeaux de moutons gardés par de vieux bergers impassibles drapés dans leur sombre burnous ou par de jeunes garçons lançant des signes à notre passage. 

  

Les oueds maintes fois traversés permettaient la culture de céréales dans les creux du vallon, le long de la route, sur de larges et longues terrasses, à condition d’avoir su domestiquer l’eau par quelques petites levées de pierres. 

Au sortir d’un virage, soudain, une oasis éclairait de sa fraîche verdure ces espaces de blancheur caillouteuse, de terre ocre et de poussière. 

 

Dimanche 3 

Mais que vois-je servant d’enseigne au-dessus de la boutique d’un boucher de Tataouine ? Une tête de dromadaire, comme chez nous parfois une tête de cochon indique nos charcutiers. Ali nous avait pourtant dit que les Tunisiens ne mangeaient pas ces nobles bestiaux. La lecture d’un guide confirmera cependant que les jeunes dromadaires agrémentent de plus en plus l’assiette tunisienne. A notre prochain voyage, peut-être en trouvera-t-on dans notre couscous ? 

Avant de quitter Tataouine, un bref coup de fil à Christian, notre correspondant sportif français, qui nous apprend que les Verts restent désespérément fidèles à eux-mêmes : défaite à Montpellier. 

La route vers le nord n’est pas spécialement intéressante. Monotone paysage de plaine constamment égayée toutefois par les vifs coloris pourpres, rouges, jaunes, des vêtements des femmes sarclant, désherbant les cultures longeant la route ou transportant sur leur dos d’énormes fagots de branchage ou d’herbes sans doute destinées à la nourriture des chèvres ou des moutons restés au gourbi. 

Scène pour moi pénible à l’entrée du bac de Djerba. Un homme blond de type germain -on dit bien de type maghrébin- se tient accroupi sur le passage d’une femme plus très jeune tenant par la bride son âne attelé à une charrette. Charmant tableau, en vérité, et qu’il voudrait photographier. Mais la femme ne veut pas de la photo et tourne la tête, cache son visage dans ses mains. A côté, sa fille crie : « Non, non ! ». Et bien l’autre appuie quand même sur son déclencheur, puis se relève, tout fier, tout sourire. Il doit y avoir une autre manière, plus respectueuse des gens, de rapporter dans nos pays mécanisés, aseptisés, polissés, « civilisés », des réminiscences de nos anciennes façons de vivre… 

A Houmt-Souk, Bill nous déniche un magnifique petit Hôtel des Sables, oasis de calme au cœur de la ville, à deux pas des souks. 

Petite expédition en l’île vers la synagogue bleue de La Ghriba. Magnifique mais malheureusement gardée par des caricatures de Juifs comptant chacun de leurs sous, de NOS sous, qu’on leur donne pour qu’ils me prêtent une calotte, pour qu’ils gardent nos chaussures, pour qu’on puisse lire un texte ancien… 

Plus loin, dans le village de potiers de Guallala, on admirera tout à loisir le chameau magique, la tirelire magique, le gobelet magique et quantité d’amphores, de pots et plats de toutes formes et de toutes dimensions, mais toujours de couleurs et de style tunisiens ou berbères. 

Et le soir, flânerie parmi les innombrables objets en tout genre des étals d’Houmt-Souk, sur les placettes ouvertes sur un ciel étoilé ou dans les étroites ruelles couvertes. Excellent couscous du soir dans un restaurant berbère. Des couscous, nous en avons bien dégusté un par jour. 

 

Lundi 4 

Pendant que Mie et Bill font leurs derniers achats, tapis, assiettes à couscous, plats, roses des sables, je me perds à loisir dans le labyrinthe des ruelles d’Houmt-Souk, passant sans le faire exprès deux ou trois fois au même endroit… Toujours des « Viens voir, Barbiche, plaisir des yeux, c’est pas cher… » 

Dans une des cases du souk couvert, coincé parmi les cuirs, les tissus, les robes, j’ai bien aimé le « Bureau des Affaires diverses ». Des gens enturbannés et emburnoussés y venaient régler leurs petits problèmes imprévus et non répertoriés par l’Etat avec des fonctionnaires j’ose espérer compétents et affables. J’ai trouvé bon cette présence de proximité du pouvoir. 

Debout au coin des rues de Bizerte et Mohammed Ferjani, celle de notre hôtel, j’ai pris aussi le temps de faire mes statistiques. A peine 5 % de touristes empruntaient ce matin-là ce carrefour piétonnier très fréquenté et sur les 95 % d’autochtones, le cinquième portait un habit du pays, burnous, djellaba, robe blanche, voile ou chapeau djerbien. Européens largement minoritaires donc, dans la ville courante. Par contre, on ne voyait presque plus qu’eux comme clients potentiels des boutiques du souk. 

  

Sur le bac du retour, je garde le bon souvenir d’une discussion avec un gamin vendeur de galettes. Dommage que sa connaissance du français ait été trop faible. Comme je n’ai pas l’intention de me mettre à l’arabe, je l’ai encouragé à aller plus assidûment à l’école afin de pouvoir prolonger notre conversation lors d’un éventuel prochain voyage. 

Dans la médina de Sfax, on retrouve des ambiances proches de celles auparavant vécues. Serions-nous déjà blasés ? Non, mais, insatiables, toujours on voudrait découvrir des images nouvelles ! Nos yeux ont été tant gâtés depuis qu’on a quitté Tunis l’autre samedi et nos têtes sont pleines de paysages grandioses, de scènes colorées, d’immensités désertiques, de foules pressantes… 

A Mahdia, hôtel magique au-dessus de la mer. Juste sous nos fenêtres, les vagues s’éclatent avec fracas sur les rochers. « C’est sur cette image que je veux finir mon voyage, dit Bill. » 

 

Mardi 5 

Au petit matin, le cimetière marin de Mahdia ne manque pas de charme. Les tombes marquées seulement d’une pierre suivent jusqu’à la mer la pente douce d’une prairie de ce bout du monde sauvage de la presqu’île. 

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Bill a trouvé un « louage » pour Tunis. On sait bien que son retour doit se passer sans problème et que dans deux jours on se retrouvera tous les trois en France, il n’empêche que l’émotion est là, la tristesse de « laisser », de « voir partir », le trouble de la fin d’un long temps privilégié. On se retrouve tout ballots dans notre voiture soudain bien vide. 

On fait l’impasse sur Kairouan, ce qui me permettra d’encore chanter « J’aimerais tant voir Syracuse, l’île de Pâques et Kairouan… » et on ira flâner, tous les deux maintenant, dans les médinas de Monastir et de Sousse, vivantes et agitées, puis le soir, dans celle d’Hammamet, bien calme et très douce de bleu ciel et de blanc grisé. 

 

Mercredi 6 

Depuis une dizaine de jours, on a dégusté le meilleur de la Tunisie. Forcément, maintenant, l’ordinaire emplit notre assiette et les paysages deviennent moins exceptionnels. Ou notre intérêt s’émousse. Le tour du Cap Bon commençait bien, pourtant, avec sa multitude de charrettes de paysans tirées par ânes, chevaux, mulets ou dromadaires qu’on doublait ou croisait sur la route. Mais le pays manquait de personnalité. Et les champs d’orangers espérés se cachaient derrière des haies de buissons opaques. 

Par contre, à Solimane, notre soirée à Los Andalous, notre hôtel du soir, fut assez extraordinaire. Conçu pour recevoir deux ou trois cents allemands, en saison, il nous accepta comme ses deux seuls clients de la nuit, les premiers de l’année. Notre bungalow, chauffé seulement depuis notre arrivée, n’avait pas eu le temps de perdre sa froidure hivernale, le personnel des cuisines fut pris un peu au dépourvu, surtout pour le petit déjeuner, mais le jeune qui nous avait accueillis nous chouchouta gentiment, nous procurant un chauffage d’appoint pour la nuit, venant prendre avec nous son café et améliorant notre ordinaire matinal tout en répondant à nos dernières interrogations sur la Tunisie d’aujourd’hui, école, tourisme, artisanat, marchandage… 

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Jeudi 7 

Notre séjour tunisien se termine. Nos premiers pas africains resteront comme un souvenir enchanteur. Ils ne nous ont point donné à voir de mirages, seulement du vrai, une vie pas toujours facile mais coulant au rythme régulier du temps qui passe, des paysages authentiques souvent grandioses, des presque déserts de cailloux, des vrais déserts de sable avec des dunes, des palmiers, des chameaux, et donné à manger un pain du désert qui, même s’il n’avait pas été un des sommets de l’art culinaire, nous avait offert son pesant d’aventure et d’exotisme. 


Sur le Cézallier

Direction Brioude -un petit tour à la cathédrale Saint-Julien, toujours aussi globalement massive, et mystérieuse aussi avec ses arcades et recoins de fonds de nefs-, puis le Cézallier. 

 

Presque subitement, au bout d’une route étroite, sinueuse et déserte remontant une vallée, plus d’arbres, plus de taillis. Devant nous, les immenses étendues de pâturages doucement vallonnés qu’on attendait. Des troupeaux de vaches de couleurs, d’allures différentes, mais chaque troupeau restant homogène, uniforme dans sa composition, pas de mélanges de races, avec toutefois une prédominance des rouges à grandes cornes de Salers et des fauves plus râblées d’Aubrac, en quelque sorte les enfants du pays. 

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On restera deux journées à rouler lentement et à marcher quasiment tout seuls dans « ces espaces sublimes de pâturages sans fin… » C’est la phrase qu’on a écrite sur nos cartes postales. On a aussi rajouté, pour laisser deviner à nos destinataires le lieu de notre séjour « autour de Saint-Alyre-ès-Montagne, d’Anzat-le-Luguet et de la Godivelle, entre le lac d’En-Haut et le lac d’En-Bas. » Des noms qui font rêver, trois petits villages minuscules serrés autour de leur église -sauf Saint-Alyre où, bizarrement, l’église, dominant le village, s’est isolée à deux cents mètres des quelques maisons-, un lac de cratère tout rond et l’autre glacière, fermé par son ancienne moraine. On aurait pu rajouter Compains à la liste, le village où on a dormi, uniques clients de l’hôtel, du repas du soir au petit déjeuner, un étage complet pour nous. 

 

Deux ou trois fois, nous sommes sortis du plateau : Besse-en-Chandesse -vieilles rues, vieilles maisons de pierres-, Egliseneuve-d’Entraigues -musée du fromage malheureusement fermé-, Allanche -gros bourg de foire montagnard-, Riom-ès-Montagnes où nous avons passé une nuit. Mais bien vite, nous sommes revenus sur nos hauteurs monotones mais envoûtantes. 


Cyclades en mai

Envol pour le pays des oliviers et du miel. 

Réponse à un appel mystérieux de la Grèce, berceau de la civilisation. 

Recherche des racines de ce peuple d’artistes, de philosophes, de poètes. 

Certitude que je trouverai dans les îles le bleu et le blanc que je cherche. 

 

A Athènes, changement d’aéroport. 

C’est du Terminal Ouest qu’on s’envolera pour les îles. 

Souvenir : c’est dans cet aéroport qu’en 1978 on venait acheter l’Equipe, lors d’un séjour en Grèce. Les salles d’attente étaient envahies de jeunes avec leur sac à dos. Je pensais que dans quelques années, mes enfants partiraient aussi. 

Ce temps est arrivé, dépassé… Dans combien d’aéroports ont-ils déjà traîné leur sac ? 

 

Mykonos 

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Arrivée tardive. Douceur de la nuit… 

 

Mykonos à minuit. 

Labyrinthe de lumières. 

Magie des longs couloirs blancs éclairés. 

On oublie l’heure, on se laisse attirer par les ruelles qui vous ensorcellent comme des sirènes. 

Monde de rêve, de musique, de gens heureux et amoureux. 

Discothèques entrouvertes, bougies qui dansent sur les tables des tavernes. 

Rien de heurté, de violent. 

Tout le monde glisse entre les maisons blanches illuminées et s’émerveille. 

Ce sont les premières heures du jour… Qui s’en soucie ? 

 

Le lendemain matin, Mykonos, c’est une petite ville éclatante de blancheur. La nuit a retiré toutes ses lumières et le soleil reprend ses droits. 

Hier soir, la ville n’avait que des rues, maintenant, on aperçoit les maisons avec des toits plats et des coupoles. 

La sirène d’un bateau qui s’en va attire les yeux vers le port. 

La mer ! On l’avait oubliée ! 

 

Salade grecque, tzadziki, tarama, gyros-pita, souvlaki, moussaka, de l’ouzo, et de l’eau, de l’eau, de l’eau ! 

Ex-voto des marins ou églises de culte orthodoxe, on compte plus de trois cents chapelles à Mykonos. 

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Odeur d’encens, de cire, de cierges, ferveur des fidèles qui embrassent les icônes et se recueillent. 

 

Or, argent, encens, on se croirait chez les Rois Mages, mais c’est un pope barbu en robe noire qui prie au fond de l’église. 

 

Mykonos le matin. 

Marché sur le port. Les Grecs sont là, pêcheurs ou jardiniers, sur le triporteur ou devant la balance. Peu de touristes, sinon ceux qui se rendent aux embarcadères pour Delos, Athènes, Raffina, Paros, la Crête ou une autre des îles de la mer Egée. 

A cette heure, les rues sont calmes. Le petit âne et le baudet font leur tournée. 

Une mémé en noir secoue son tapis, les commerçants installent tee-shirts, moulins et faïenceries bleues devant leur boutique. 

Les écoliers, sac au dos et en tenue d’été, semblent plus aller en voyage qu’à l’école. 

 

Location de la « bike ». 

Cheveux au vent, souvenir d’il y a 35 ans au cœur, on part pour l’aventure. 

Crevaison à Ano Mera. On attendra à l’ombre les secours. Le temps n’a plus d’importance. 

C’est à Kalafati qu’on retrouve vraiment la mer. 

Les filets safran sèchent au soleil. 

 

Marcher sur la pointe des pieds. 

Ne pas détruire toutes ces plantes inconnues. 

 

Delos 

 

Départ pour Delos : l’île sacrée où Léto, abandonnée par Zeus, mit au monde Apollon et Artémis. 

Au 1er siècle avant J-C, Délos comptait 25 000 habitants. 

Il n’y a plus aujourd’hui que les gardiens du musée. 

 

Les lions sont presque tous brisés par le temps mais toujours tendus vers le ciel. 

On est impressionné par cette force inscrite dans la pierre. 

Emotion devant le moindre morceau de marbre sacré gardé par les coquelicots. 

Les Dieux ont-ils laissé toutes ces fleurs en remerciement des offrandes reçues autrefois ?

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Ruines de temples ou de maisons sont habitées maintenant par des crapauds à la voie rauque. Des lézards énormes en uniforme de camouflage font la police entre les dalles, les ombellifères ou les chardons. 

 

L’île des interdits. 

Vers 550 avant J-C, il fut interdit de naître et de mourir à Délos. Purification disent les uns, mesure de répression disent les autres. Aujourd’hui, il est pratiquement interdit de séjourner à Délos : pas d’hôtel ! 

Le dernier caïque quitte l’île à 13 heures 30. Malheur au touriste imprudent qui errerait dans les ruines à l’heure de la sieste. Il serait sacrifié au SOLEIL. 

Nous rentrons donc à Mykonos. 

 

Paros 

 

En mer pour Paros 

Sur le pont de l’Express Paros,  le courrier des Cyclades, ambiance de croisière. 

Les touristes, crème de bronzage dans la main gauche, bouteille d’eau au pied, se préparent à apprivoiser le soleil. 

Le soleil ! Il brille si fort que même l’appareil-photo doit cligner de l’œil et ne peut rendre toutes les couleurs. 

Pourtant, la mer est bleu marine et le bateau laisse un sillage turquoise. 

Musique grecque… Sirtaki… Des jeunes collégiens dansent en cercle et en farandole sur le pont… 

 

Dans deux jours, c’est la saint Constantin. L’église est reblanchie. 

Eglise purifiée, blanc immaculé, aveuglant, mystique, qui défie le regard. 

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L’île est célèbre pour son marbre blanc. On le retrouve dans les escaliers des maisons plus modernes et en blocs non polis réduits à l’état de pierres dans les murets de campagne. 

 

A Parikia, flânerie dans les rues. Maisons blanches, lauriers roses, escaliers qui vous appellent. 

Incluses dans les murs du Castro, des colonnes brisées, souvenir de l’antiquité. 

 

Charme d’une petite ville méditerranéenne, jardins secrets… 

Une bouffée d’encens à la porte de l’église byzantine… 

 

La montagne, comme en Ardèche, abandonnée, gardée par des moulins. 

Un âne se plaint au bord d’un champ de pierres, des oiseaux avec une petite huppe se croisent dans les buissons, la sauge sauvage qu’on vient d’écraser parfume tout le paysage… 

 

Lefkès, dans la montagne, à l’abri des pirates, endormie dans le soleil. 

Puis l’appel des cloches. Des grands-mères ferment leur porte bleue et se rendent à l’église. 

Bouquet à la main, à pied dans les ruelles blanches, une famille s’en va à l’enterrement. 

Rien de triste, beaucoup de calme. 

 

A l’est et au sud de l’île, un peu de vent. 

Le soleil exacerbe les couleurs. 

Les aquarellistes exposent dans la fraîcheur d’une salle voûtée. 

 

Sur la presqu’île de Kolymbithrès, à côté de Naoussa, le monastère abandonné de St Ioannis Prodomos.. 

C’est le soir. 

Tous les murs ont gardé la lumière. 

Des souvenirs de prières, un calme religieux et d’innombrables petites fleurs bleues en font un lieu privilégié. 

A la nuit tombée, on cherche l’étoile polaire, on est tellement loin… 

 

Antiparos 

 

Rien d’agressif dans ce nom : une île avant Paros 

Nous n’irons pas dans la campagne, sèche, pelée, rôtie, où les murs de pierre n’entourent que des champs de terre et de rochers. 

« Village cycladique typique », dit le guide. 

J’ajouterais blancheur intense, folie lumineuse, vertige des couleurs. 

 

Naxos 

 

L’Express Paros arrive à Parikia et on embarque pour Naxos, l’île voisine, sur une mer toujours aussi belle, aussi calme, aussi bleue… 

A l’arrivée à Naxos, on aimerait bien 

- foncer à travers les démarcheurs, 

- passer entre les mailles du filet, 

- se débrouiller tout seuls. 

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Quand le patron de l’hôtel Okéanis ouvre cette fenêtre sur le port, j’oublie tout… 

La chambre était mal meublée, le lit étroit. 

Le Guide du Routard disait « hôtel succinct », mais moi, je n’ai vu que cette fenêtre… 

 

Un escalier qui s’arrête sur un mur ! 

Un escalier qui n’existe que pour lui-même, pour le plaisir d’avoir des marches… 

 

Une porte pour l’infini ! 

C’est le portique de Strogoli, l’entrée d’un temple à Apollon, dit aussi « Palais d’Ariane ». 

Cette Ariane qui, abandonnée sur le rivage par Thésée qu’elle avait pourtant aidé à vaincre le Minotaure, aurait épousé ici le jeune Dionysos. 

 

La ville est groupée autour de la citadelle vénitienne, là-haut sur la colline. Les touristes, comme les ruelles, grimpent et tournent. 

Fleurs et soleil rivalisent d’exubérance. 

 

Un peu d’ombre sous les voûtes, des vitrines d’artisans dans la rue Agiou Nikoumedou, et on se retrouve sur la Platia, sur le port. 

Je me souviendrai de chez Diogène, où le petit déjeuner est un festin, d’une taverne aux tables et chaises bleues où le mouton tournait sur la broche, et d’un petit bar où l’on s’est arrêté autant pour boire que pour reposer nos yeux brûlés par le soleil. 

 

Dans la campagne, paysage sauvage, abandonné au soleil, aux rochers, au silence. 

On cueille du thym-citron ou de la réglisse qu’on froisse dans ses mains. 

Parfum, lumière et solitude heureuse. 

Ce n’est que dans les vallées dites « verdoyantes » qu’on voit un peu de vert grâce à la vigne et aux oliviers. 

L’appel dominical des cloches monte du village. 

 

Au- dessus du port d’Apolonas gît un Kouro. 

Ce géant de marbre de près de onze mètres, abandonné par les sculpteurs sept siècles avant J-C pour cause de fracture, ne s’est jamais mis debout. 

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Je lui ai caressé le front, Jean s’est assis au creux de son bras. 

Ce colosse nous a impressionnés. 

Des fêlures dans le marbre le laissent à jamais inachevé, prisonnier dans la pierre. 

 

Sur la piste, à l’ouest de l’île, quelques arbres autour d’un pirgo, une ancienne tour vénitienne. 

Une rivière de lauriers-roses au creux d’un vallon, de l’eau entre les pierres et quelques chose d’insolite tout à coup… Un bruit, un chant : les cigales ! 

 

Santorin 

 

Sur la route de Santorin, le bleu « mer Egée ». 

On attend Santorin, un immense cratère effondré, une caldera envahie par la mer, une couronne d’îles avec des villes blanches encore aujourd’hui menacées par les secousses. 

La sirène mugit. On entre dans la caldera. Grandeur du site. Silence sur le pont. L’eau est devenue sombre, immobile. 

 

Là-haut, sur la falaise, à plus de 300 mètres, les maisons ne sont plus qu’une crête blanche. On glisse longtemps devant les pentes rouges, ocre, noires, couleur de feu, conscients de la beauté et de la fragilité du monde. 

 

On badigeonne chaque année les maisons, les escaliers, les rues. 

Cette nouvelle blancheur leur pardonne l’usure du temps. 

Et le soleil joue avec les formes et les volumes. 

 

Pas de mot pour le dire. 

Rencontre du sacré et du mystère des eaux. 

Se peut-il que tant de beauté ne soit pas éternelle ? 

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Sur l’île de Néa Kaiméni, dans le royaume d’Héphaïstos. 

De quels tourments ces laves noires témoignent-elles ? 

Accueil sombre et chaud. Le soleil nous incendie. Crissements des scories sous les pieds des marcheurs. 

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Fumerolles, dépôts de soufre, l’odeur irritante des gaz sulfureux nous agresse. Le volcan mijote encore dans les profondeurs. 

 

Dans l’ancienne Thira, vieille de plus de 3000 ans, grande ville morte à 370 mètres d’altitude au-dessus de Kamani, les Dieux sont toujours là : le dauphin de Poséidon, l’aigle de Zeus… 

 

Si la Grèce est accueillante, son soleil y règne en maître implacable. Il me marque au rouge et me condamne à chercher l’ombre et l’eau. 

L’eau douce est étrangère à l’île. Importée, elle ne s’y promène qu’en camions-citernes ou en bouteilles en plastique au bras des touristes. 

 

Midi à Pyrgos. 

L’ombre longe les maisons. 

Rencontre avec un paysan qui nous vend son vin, avec un pépé qui, en échange d’allumettes, nous offre deux tomates de son jardinet, et avec un âne, indispensable aux villageois. 

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Le blanc bleuté des voûtes, comme emprunté au linge passé aux boules bleues de lessive. 

 

Deux semaines en blanc et bleu, aucune faille où loger des regrets. 

C’était les Cyclades au soleil… 

 

Bleu ciel, bleu marine, 

turquoise et outremer, 

bleu lavande ou pervenche, 

gentiane et myosotis, 

bleu cendré ou bleu pastel, 

bleu saphir et bleu d’orient, 

indigo et bleu nuit… 

 

J’ai pêché tous les bleus, 

réalisé un rêve…

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   Merci la vie… 

 

C’est ma Mie qui a écrit ce récit de notre quinzaine dans les Cyclades 

 


Cinq jours à Londres

Pas plus difficile de ranger sa voiture dans le Shuttle que dans son garage. Plus facile même puisqu’on entre et on sort en marche avant. 

La traversée se fait en douceur, rapidement, au chaud dans sa voiture. Le paysage est quand même peu varié. Ils nous auraient construit un tube de verre -solide, hein !- au fond de la Manche que l’intérêt du voyage en aurait été largement décuplé. Les poissons nous regarderaient filer comme autrefois les vaches les trains, on saluerait au passage quelques lottes au sourire coquin, rougets moustachus, antiques grenadiers, grimaçants grondins, vieux barbus ou bons Saint-Pierre portant leurs clés, on échangerait un amical bonjour avec une langouste rosissant de plaisir ou un gros tourteau pataud sympathique, on admirerait en passant les danses lascives d’algues de toutes sortes et de toutes couleurs. En guise de quoi nous n’avons à nous mettre sous l’œil que le mur triste, gris et long d’une trentaine de kilomètres du tunnel.

« -A gauche, Jo, à gauche ? » Nous voilà donc en Angleterre. Autoroute jusqu’à Londres. Pas de problèmes majeurs pour trouver notre hôtel près de Victoria Station. Bus et Métro à proximité, très pratique puisque nous avons un pass’ de quatre jours dans les transports londoniens. Des trajets dans le premier étage des bus, à l’abri de la bise mordante et dominant la piétaille affairée des trottoirs, on en fera jusqu’à plus soif. Bien agréable de parcourir ainsi the Strand, the Quadrant ou Oxford Street, de surplomber Hyde Park Corner ou Piccadilly Circus.

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Première visite, la Tour de Londres. L’embêtant, chez les Anglais, c’est qu’il y a trop souvent quelque chose qui coince avec nos souvenirs. Par exemple, là, on voit des salles pleines d’armes, de cuirasses, de canons, de boulets, d’épées, de fusils, de pistolets, et on sait bien que la plupart ont servi à nous en mettre plein la figure. C’est là aussi que parmi beaucoup d’autres furent enfermés longtemps Charles d’Orléans - »Le temps a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie. »- et notre bon roi Jean le Bon. Quant aux joyaux de la Couronne, les regards curieux des manants de tout pays ne risquent pas de les souiller : on fait défiler le bas peuple à la queue leu leu et à la vitesse programmée d’un tapis roulant devant les plus précieux d’entre eux, bien à l’abri dans leur cage de verre sans aucun doute blindée. 

Le soir à Chesham House, notre hôtel, avant de nous endormir et si notre anglais n’avait pas été ce qu’il est, très faible, on aurait pu lire quelques versets de la Bible gracieusement mise à la disposition des clients dans chacune des chambres, On se borna donc à se rappeler les images fortes de cette première journée anglaise, comme par exemple la trop rapide visite d’Harrods, le grand Magasin de Knightsbridge –il fermait à six heures-. Je suis resté aux rayons d’alimentation, mais c’était déjà gigantesque de variétés dans chaque produit, bien présenté, très clean, des jambons, des saumons fumés, des fromages de toutes provenances -même la fourme d’Ambert présente, mais pas celle de Montbrison-, des thés, des thés, des thés, ah ? les thés, des coins-dégustation, ici, huîtres, là, charcuteries, ailleurs thé et gâteaux, certains serveurs badgés d’un petit drapeau pour indiquer qu’ils parlent telle ou telle langue, français, espagnol, roumain, tibétain, bantou, volapuk. Un petit monde où je serais bien resté une demi-journée à tourner, à fouiner, à me régaler les yeux… 

Un matin, je descends, seul, une station de métro avant Tower Bridge pour goûter un peu de la rue et de la City. Je sors donc au pied du Monument, Mais ma marche se révèle sans intérêt jusqu’au Pont où je retrouve mon monde. Il aurait fallu marcher dans la direction opposée, vers le centre. 

Par notre présence et malgré le froid et la neige qui commençait à tomber, on a bien encouragé la Garde de Buckingham à se relever, mais sans aller plus loin, sans avoir la moindre envie de prendre la place des beaux soldats de la reine. 

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La neige, on l’a revue sous Big Ben sonnant neuf heures, le lendemain matin. On avait prévu la pluie, le brouillard, pas le froid et les flocons. C’était une vraie burle qui soufflait aussi sur les Horse Guards et les passants de Whitehall, dont nous quatre, ce jour-là. 

A la Tate Gallery, émotion devant de nombreux, superbes et lumineux Turner, des champêtres Constable, quelques-uns de nos  impressionnistes, l’Escargot de Matisse… 

Mais mieux vaudrait faire les salles à petites doses et revenir plus souvent, comme dans tous les musées d’ailleurs. 

A la National Gallery, ce fut tout aussi génial. Quelle belle collection ! Quelles merveilles ! Tous y sont. Des premiers italiens, allemands et flamands -Giotto, Durer, Memling- aux Renoir, Manet, Monet. Et ce petit salon octogonal où deux Turner et deux Claude Gelée se marient dans un débordement de lumière et de mer. Même remarque que pour la Tate, il faudrait pouvoir y passer une demi-heure de temps en temps, quand l’envie est là, comme on écoute un disque, comme on lit une poésie, comme on savoure un plat qu’on aime. 

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 Westminster, bien. Dans une chapelle, celle dite des Innocents, un anglais m’a fait remarquer en souriant et en français la mention « perfidius », gravée en latin sur une plaque, à propos de je ne sais plus quel roi. Doux euphémisme ; il avait fait assassiner ses deux très jeunes neveux pendant leur sommeil pour prendre leur place sur le trône ! 

La montée au sommet de la coupole de Saint-Paul, 530 marches, petit exploit sportif récompensé par une belle vision panoramique de Londres, malgré des lointains quelque peu bouchés. 

Midi ou soir, on a dégusté plusieurs fois la Jacket potatoes : grosse pomme de terre cuite nature au micro-ondes, ouverte en deux ou en quatre et garnie de fromage, de bacon, ou d’autres choses. Jo en a même pris une fourrée aux beans -aux fayots- ! 

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 Le pub qui reçut notre visite, le Sherlock Holmes, près de Charing Cross, était beaucoup plus typique de l’extérieur qu’à l’intérieur. On y mangea un potage aux champignons sans doute de chez Royco, de chez Knorr ou de chez Maggi ! 

Dans le métro, vu une bien belle affiche. Sur fond noir, dans chacun des quatre quarts, un cerveau dessiné en blanc. Sous les trois premiers, identiques, écrit en lettres blanches, European, American, Australian. Sous le dernier, semblable aux autres mais très nettement plus petit, Racist. 

Dois-je dire que pendant notre séjour, j’ai fait un royal cadeau à une vendeuse de cartes postales ? Comme je lui présentais une poignée de monnaie afin qu’elle se serve elle-même en pound ou en pence, elle écarta immédiatement du doigt une de nos petites pièces jaunes de cinq centimes, intruse parmi la flopée de mitraille britannique. Et bien, après paiement de nos achats, je la lui ai donnée en disant ; « -Cadeau ! » Comme elle était contente, la petite anglaise ! C’est ainsi que se nouent des liens d’amitié entre les peuples. 

J’ajouterai que, globalement, les Anglais ont été très sympathiques avec nous, répondant gentiment quand notre besoin de renseignements s’avérait trop urgent. Une fois cependant, dans un magasin, j’ai dit : « -Merci, au revoir » et on m’a répondu : « -Thank’s, bye », montrant ainsi qu’on n’avait pas trop envie de continuer la conversation en français. Il est vrai qu’on était à Londres ! 

Deux fois, Je me suis vigoureusement fait klaxonner par des taxis. « Look right » avais-je pourtant bien lu au bas du trottoir. Mais nos vieilles habitudes continentales sont tenaces et les capots de ces sacrées voitures roulant à gauche m’ont frôlé le derrière. 

Notre week-middle anglaise se terminera dans les petites rues de Canterbury et dans la cathédrale de Thomas Becket. Ce fut une semaine bien agréable, à se balader parmi les lumières et les vitrines annonçant Noël et malgré les bourrasques de vent d’Est ou de neige dont on se souviendra, surtout celles de Buckingham Palace, royales, et celles de Trafalgar Square, un désastre. 


Par monts et par causses

Il y a longtemps qu’on avait envie de voir le Causse sous de lourds nuages gris poussés par le vent d’Ouest. Actuellement, le temps, sans être froid, est bien moyen : c’est notre moment. En route donc pour le Causse. Pas d’arrêt au Puy : on connaît ! Un petit tour autour de la Tour des Anglais, à Saugues, resto campagnard convivial et direction le parc à bisons de la Margeride. Bientôt perdus, sous un ciel désespérément bleu, -adieu nos nuages, mais, tout bien pesé, on s’en passe allègrement…-, on demande notre chemin à une mamie qu’on embarque avec nous, toute heureuse de nous y mener et de sortir un peu de son chez elle. On lui dit, et c’est vrai, que son pays est calme et beau. « Si vous voulez acheter une maison, j’en ai une à vendre. » Elle nous le glisse à l’aller et au retour, la coquine ! Si elle avait pu faire d’une pierre deux coups, de sa sortie une affaire ! Les bisons, bon, c’est des bisons ! Importés de Pologne pour réimplantation sur une de leur terre d’origine, d’accord, mais des bisons, quoi ! 

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Superbe marche d’une heure sur ce plateau de la Margeride qu’on découvrait. Des pâtures, des forêts, presque personne… Malheureusement passent quelques s… de voitures à mazout qui polluent sans vergogne notre atmosphère et irritent méchamment nos muqueuses. Discuté avec un paysan se plaignant de l’invasion de rats qui, cette année, pustulent ses prés d’espèce de taupinières bien fâcheuses pour les fenaisons futures. Pour lui, ON a dû en lâcher dans le pays. Comme ON a parachuté des vipères dans les Alpes (voir Alpes n* 29). Les rumeurs, les croyances sont tenaces et le temps du joueur de flûteau n’est pas encore révolu…  A Mende, notre petit hôtel d’il y a trente ans s’est  transformé en bar Le Krystal. Nous dormirons cette fois a l’hôtel des Remparts. Sur le Causse du Sauveterre, ensoleillé lui aussi, marche jusqu’à un petit village tout en pierres, à deux kilomètres, au milieu de cette campagne à l’herbe courte parsemée de buissons d’églantine dont il ne reste que les fruits rouges, de bouquets de buis roussissant et d’énormes blocs de pierres rassemblés en tas pour faciliter les travaux agricoles. Ici, je me sens en parfaite harmonie avec le paysage, avec le pays. Correspondance. Rien ne me heurte. Ni les lignes -douces courbes, collinettes, dolines-, ni les couleurs -rien d’agressif, des roux, des bruns, des verts-forêts, toutes sortes de gris minéraux, le bleu pastel du ciel-, ni les bruits -bêlements de brebis, pépiements d’oiseaux, tristes croassements de corbeaux-. Je crois que je pourrais -qu’ on pourrait- traverser le Causse à pied, en prenant notre temps ; notre âne si doux porterait notre gîte et nos maigres bagages. Croisé presque sous nos pieds, qui traversait imprudemment la route… un scorpion. Petit, noir, mais fier de sa force. Comme je voulais le pousser sur le bord avec mon bâton pour assurer sa survie, il redressa aussitôt sa queue et sortit ses deux petits crochets tout blancs. En garde ! Je l’aurais bien ramené pour nos deux scorpions du Verdurier mais pas de boite sur nous. Et Mie n’a pas voulu le garder jusqu’à la voiture dans sa petite main douce. A Sainte-Enimie, un aperçu du désastre de la semaine dernière. Tous les magasins les plus proches du Lot, pourtant au moins dix mètres plus hauts que le niveau normal de la rivière, ont été ravagés. Ils sont vides, portes grandes ouvertes pour évacuer l’humidité. L’eau a frôlé le premier étage des maisons. Ce devait être affolant de voir et d’entendre toute cette eau dévaler en furie la vallée encaissée. Et les riverains, impuissants, qui devaient suivre pas à pas sa montée inexorable et compter l’énormité des dégâts. Qu’ont-ils pu sauver en priorité à l’annonce de l’inondation ? A Chenebeyres, si le feu se déclarait, que sortir en premier du brasier naissant ? Des vieilleries ? Nos « archives », anciennes et actuelles : nos « vieux » et nos albums photos ? C’est vrai que nos aïeux sont devenus présents comme partie de la famille et qu’on aurait peine à recommencer leur quête… Et si nos photos brûlaient, n’est-ce pas une partie de nous qu’on verrait s’envoler en fumée ? Mais relativisons : je suis sûr qu’on pourrait vivre sans. Et il nous reste quand même un peu de mémoire pour nous souvenir… 

Au réveil de ma sieste sur le Causse Méjean, plus de Mie. Rien à l’horizon, pourtant dégagé. Tel le petit Poucet, je grimpe sur un gros rocher pour voir au loin. Toujours rien. Mais bientôt la voilà qui émerge d’un petit vallon voisin. Elle a dû monter sur la colline, ma biquette ardéchoise, pour voir ce qu’il y a de l’autre côté. A-t-elle aperçu ou rencontré le gros méchant loup noir, là-haut, elle qui n’a même pas pris la précaution d’emmener mon bâton pour se défendre ? Sans doute pas, car je la vois revenir tranquillement, souriante, traversant creux et bosses du causse. Effectivement, elle a fait sans moi –tant pis pour toi, vieux dormeur !- sa marche vespérale, gravissant la colline, -caussarde mais pas cossarde !- sans voir le loup. Et comme j’étais content maintenant, de la voir, toute fraîche, épanouie, et de l’entendre, heureuse, me raconter son expédition…

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Encore des routes désertes, et toujours ces paysages doucement vallonnés, ces champs d’herbes sèches et de cailloux, parfois une ferme grise trapue à toit de lauzes, un troupeau de moutons frisant clair à contre-jour, et même des chevaux de Przewalski prétés, donnés par des zoos pour tenter le repeuplement dans ces espaces infinis. Les derniers chevaux sauvages nous dit WWF qui s’occupe de leur survie : il n’en reste plus que mille dans le monde. 

Dodo à Marvejols après avoir flâné dans la Rue Droite, d’une porte fortifiée à l’autre. Mais la chambre de notre hôtel de la Poste donne sur la N 9. Et dès potron-minet, bonjour voitures et camions !

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Ce matin, les nuages sont là ! Mais à la même hauteur que nous. On est DEDANS. Visibilité réduite. L’Islande… Non, pas l’Islande ! L’Aubrac. Pourquoi se chercher des rappels, des références, des ressemblances. Profitons de notre Aubrac dans la brume, de ses horizons estompés, de ses bouquets d’arbres fuyants, de ses vaches fauves et de ses énormes taureaux surgissant de nulle part, de ses clochers s’évanouissant aussi vite qu’ils sont apparus…

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La brume ne nous empêchera pas de retrouver Laguiole et sa coopérative fromagère -provision de tome fraîche pour nos aligots d’hiver-, et encore moins d’en savourer un excellent chez Régis, le spécialiste de la place.

causses944bis.jpgLe retour sur Chenebeyres sera sans fioritures si ce n’est une halte dans les deux très belles églises romanes de Sainte-Urcize (son et lumière pour nous tout seuls) et de Saint-Alban-sous-Limagnole. Quels jolis noms ! 


Le fer à repasser

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En fait, on devrait dire LES fers à repasser. Ils allaient toujours par deux. Pendant que la maman utilisait l’un, l’autre se réchauffait sur la plaque du fourneau. Je les ai toujours vus fonctionner ainsi, en équipe, aussi bien chez mes parents que chez mes grands-parents. Et à part de travail égale ! Pour les attraper sur le fourneau, et ensuite pour les manier, la maman utilisait un chiffon pour isoler la main du métal car ils étaient évidemment brûlants. De nos jours, ce bout de chiffon serait une « manique » mais je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu ce mot à l’époque. 

Pour juger de la chaleur de son fer, la maman le retournait et envoyait quelques postillons sur la semelle bien lisse. Selon qu’ils se vaporisaient instantanément en grésillant, qu’ils roulaient un moment comme des billes avant de disparaître ou qu’ils s’attardaient mollement, elle savait quelle sorte de linge elle pouvait repasser. C’était son thermostat. Enfant, il arrivait qu’on touche la poignée du fer. Désir de faire comme la maman ? On le touchait une fois, pas deux ! Aïe ! On s’en souvenait suffisamment longtemps pour ne pas recommencer ! 

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Plus tard, progrès oblige, le fer à repasser électrique est arrivé. Plus besoin l’été d’allumer le fourneau ou d’allumer les plaques du réchaud à gaz pour repasser. Plus pratique aussi, plus souple d’usage, température toujours égale et sans trop de surprises. La maman y trouvait son compte. Les tissus aussi qui ne prenaient plus de coups de chauds intempestifs !

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A Rhodes et autour

Du 20 mai au 3 juin 1995

Notre Boeing 737 de la Corsair nous emmène vers Athènes. On reconnaît au passage le lac d’Aix-les-Bains, Chambéry, le Mont-Blanc, Turin, Bari, Corfou, et le théâtre d’Epidaure qu’on a tout le loisir d’admirer puisqu’on tourne autour pendant vingt minutes, le temps à la piste d’Athènes de se dégager…  Depuis l’an dernier, on sait qu’il nous faut prendre le bus 90 (ou le 91) pour rejoindre l’aéroport national. Longue attente, trop longue attente pour les avions de nos îles.

RHODES

« Dix bus par jour de l’aéroport à la ville » disait le Routard. Mais sans donner les horaires. Une heure et demie, on l’a attendu, ce satané bus ! Quand il fut enfin là, le soleil était parti, lui, et il faisait carrément nuit. Bien sûr, on aurait pu prendre un taxi, mais on se disait que notre bus allait arriver, qu’il était là, derrière le virage proche, qu’un bon routard doit savoir prendre le temps d’attendre et qu’il se doit d’utiliser les transports en commun locaux… 

On entamera notre premier gyros-pita le soir-même mais on ne découvrira la vieille ville entourée de ses remparts que le lendemain.

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Les rues étroites aux anciennes petites maisons turques, les deux ou trois minarets encore debout, le quartier des Chevaliers -palais des Grands-Maîtres, hôpital, rues médiévales-, valent certainement le détour.  Pour notre moussaka du soir, on tombe par hasard dans une taverne dont le patron, un Grec, parle un peu le français. C’est lui qui nous pilotera en toute confiance chez SON ami loueur de voitures. Notre tour de l’île se fera donc dans une Cinquecento presque neuve. Méfiance quand même, matériel italien ! Soyons honnêtes, on n’a pas eu de problèmes pendant ces trois jours. Beaucoup de petits villages tout blancs aux portes, fenêtres et boiseries peintes en vert, bleu, marron. Le cafeneion et ses petites tables en bois tient toujours sa place, centrale. Et l’église aussi, avec ses icônes dorées, ses lustres à pendeloques et breloques, ses cierges et ses petites lampes à huile que j’adore. 

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Une nuit à la campagne, à Siana. La paix du soir sur notre balcon. De l’autre côté de la place discutent sans fin les hommes de ce village reculé autour de leur ouzo, de leur café grec ou simplement de leur verre d’eau, les grains du komboloï roulant constamment entre leurs doigts. Au matin, frugal et tout simple petit déjeuner ; du café et un yaourt du pays au miel. Les bons moments du voyage. Sans rien de spécial à voir. Tout à sentir, à vivre, à laisser vivre. image24.jpg 

Passage à Lindos, autre haut lieu de Rhodes, une dernière nuit chez UN AMI de notre tavernier - »tsss, tsss, tsss, faites-moi confiance ! »- dans une petite maison du quartier turc, et au quatrième jour, embarquement pour Cos sur le Dimitra.

COS

A l’arrivée du bateau, on se fait « pêcher » par une super petite bonne femme qui nous emmène dans sa pension en discutant sans arrêt en anglais. Le Routard nous disait son accueil chaleureux, et c’est bien vrai. Quand on partira, elle nous offrira le café grec avec des gâteaux de sa fabrication et on arrivera à discuter pendant une demi-heure. Comment ? Mystère, mais on a compris qu’elle fut prof, que sa fille l’est, on lui a dit qu’on l’était, que nos enfants le sont, on a su qu’elle venait d’un petit village de la montagne où nous étions passé la veille et qu’elle nous donnerait la clé de sa maison de là-haut si on revenait à Kos. Tout, quoi ! A l’Asclépieion, aux portes de Kos, nous avons gravi des escaliers et marché parmi des colonnes, des murs, des vasques en pensant à Hippocrate, le patron des médecins, dont on a appliqué ici les théories et les méthodes et qui lui-même enseignait à l’ombre du dieu Asclépios (Esculape). Après ce pèlerinage, sera-t-on encore malade ? 

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Tout au bout de l’île, un superbe monastère déserté, minuscule, touchant de simplicité dépouillée, son inutile cloche accrochée à une branche d’arbre voisine pour appeler d’hypothétiques fidèles, seul dans cette lande de bout du monde, seul face à la mer « éternellement recommencée… » Un instant d’éternité… laisser houler la mer, laisser souffler le vent. Ou l’esprit… Dans la montagne, une route de terre complètement défoncée. Des ornières comme des tranchées, des nids de poule comme d’énormes trous d’obus. Un kilomètre, deux, en espérant une amélioration. Puis abandon. Je ne veux pas me retrouver comme Bourvil au milieu des pièces éparses de sa Deudeuche, au début du Corniaud ! J’avais encore ce jour-là du matériel italien, une Panda cliquetante. (Je suis vraiment anti-italianiste primaire quant à leur matériel industriel !)  Sur le port de Cos, rencontre avec une jeune Canadienne qui s’offre une année de découverte du monde. Elle cherche et trouve des petits boulots lui permettant de vivre. Ici, elle fait de la retape pour un bateau proposant balades, pêches sous-marines, barbecues sur des plages désertes. Nous lui avons parlé de nos Asiates. Son rêve…

PATMOS

Notre ferry Rodanthi quitte Kos tard dans la soirée. Escale à Kalimnos. Merveilleux ! Nuit noire, la petite ville qui se rapproche, étalée à flanc de colline, lampadaires des rues, des quais, fenêtres des maisons éclairées comme quand on mettait un sou dans le tronc de la crèche de Noël de notre vieille église de Valbenoîte, l’animation du port à l’arrivée du bateau, le calme qui revient après son départ, et tout qui lentement s’estompe, qui s’efface au fur et à mesure qu’on s’enfonce à nouveau dans la nuit, qu’on regagne notre domaine, la mer. Cette vision, était-ce un rêve ?  Une heure du matin : l’arrivée à Patmos est moins féerique, la ville est plus horizontale. On se fait « pêcher » par une loueuse de chambres. Le magique, il est pour le matin : notre hôtel est au bord de la rade. Les bateaux multicolores des pêcheurs, le port de Skala, et le monastère de Saint-Jean, tout là-haut, au sommet de la montagne. C’est dimanche. Pétaradant sur notre « vespa » Honda, on montera jusqu’à la grotte où Saint-Jean a écrit son Apocalypse. Maintenant, une chapelle la prolonge. C’est juste la fin de l’office. Ambiance extraordinaire ; le pope psalmodie, un petit groupe de jeunes, uniquement des hommes, chantent, mais complètement détendus, souriants, discutant au besoin avec les gens qui sans arrêt circulent, embrassent des icônes, allument un cierge, se signent à l’envers, mangent religieusement un morceau de pain qu’ils prennent dans des corbeilles posées ça et là. Je serais bien resté plus longtemps dans cette atmosphère irréelle baignée d’odeurs d’encens, de cierges brûlés, de lumières douces, de chants envoûtants. D’autant plus que je ne risquais pas de me faire expulser vu qu’à l’entrée, on m’avait prêté une espèce de bas de survêtement-pyjama pour enfiler sur mon short. 

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Notre Honda nous montera jusqu’au sommet de l’île, à Chora où on se perd parmi les ruelles de maisons blanches, les placettes, les chapelles, les escaliers… Pourquoi tous ces murs blancs nous fascinent ? Immaculée pureté chaque année retrouvée, désir de se fondre dans cette blancheur toujours renouvelée… Par contre, le monastère m’est refusé, short trop court !

SAMOS

Pas de ferry quotidien pour Samos. Un hydrofoil nous y emmène donc. Plus rapide, certes, mais pas de vie à bord, pas de pont, pas d’ambiance de voyage. Il nous pose à Samos. Pour une fois, la seule, on veut vraiment une pension du Routard, un ancien couvent qu’ils disent, cour fleurie avec préau à arcades, « tout pour vous réconcilier avec Dieu. » Il est environ deux heures, une taverne ombragée par des tamaris, je m’y pose avec les bagages et un ouzo et Mie part en chasse, « dans une rue perpendiculaire au port. » Au bout d’une heure, elle revient… Rien. Personne ne connaît ni la rue, ni la pension ! On cogite, l’ouzo aide, on regarde les cartes pour s’apercevoir enfin qu’on est bien à Samos-île mais pas à Samos-ville qui est située sur la côte nord alors qu’on a abordé l’île par la côte sud. L’hydrofoil nous a déposé à Pythagorio, jolie petite station où on reviendra d’ailleurs finir notre séjour à Samos. Quelle histoire ? Le bus pour rejoindre Samos-villc, à une quinzaine de kilomètres, part dans une dizaine de minutes. On monte la grand-rue en vitesse, suant et soufflant sous le poids de nos sacs, mais on a tort de se presser ; ici, on est en Grèce, le bus aura bien ses vingt minutes de retard ! Et notre gyros-pita de midi encore plus, qu’on mange à quatre heures ! A Samos-ville, Mie trouve enfin la pension. Mais pas facilement. Les quelques plaques de rues notées le sont en lettres cyrilliques… On n’est cependant pas déçus. A deux pas du port, de la ville, un havre de calme, de paix, de sérénité laissé, légué par les sœurs Bénédictines de Lyon. Notre voiture sera cette fois une petite Jap, une Daihatsu. Elle nous conduira dans de merveilleux petits villages de la montagne, dans de reposants monastères isolés, dans quelques agréables petits ports blottis au cœur de régions tantôt boisées, vertes, presque fraîches, et tantôt rocailleuses, pelées, arides. 

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Sous les ombrages de la cour d’une taverne d’Ormos Marathocampos, en fond sonore, les inévitables bouzoukis. Mais cette fois, la voix grave et modulée de la chanteuse sort du commun. L’aubergiste nous écrit sur un bout de journal que c’est Maria Farandouri qui chante des mélodies de Théodorakis. Son disque reviendra dans nos sacs, il nous rappellera cette douce soirée du bord de mer.  Achat de petites bricoles dans une boutique du bord de la route tenue par un américain. A peu près de notre âge, il a servi un temps dans une base aérienne en Champagne et parle un peu français. II est marié à une  fille du pays. « D’où êtes-vous ? -Saint-Etienne ? -Foot-ball ! » C’est la deuxième personne qui me parle de nos Verts des années fastes. Déjà, à Rhodes, dans une taverne, un Suisse de Lugano… C’est incroyable comme une équipe sportive peut faire connaître durablement une ville, au moins son nom. C’était pourtant il y a vingt ans. Jeunes Verts d’aujourd’hui, participerez-vous demain au bon renom de notre ville ? En empaquetant nos lampes à huile, il me questionna aussi : « Chirac ? Good ? » Devant ma mine pas très enthousiaste « Maybe… a-t-il ajouté. -Maybe, ai-je répondu… » Et il a continué à faire ses paquets. Retour à Pythagorio pour nos derniers jours dans les îles. Beaucoup de monde le soir dans la grand-rue, sur le quai et aux terrasses des cafés et des tavernes du port. L’extraordinaire, c’est que sur dix personnes croisées, neuf au moins sont Scandinaves. Au sortir de son interminable hiver, le Danois, le Suédois ou le Finlandais est assuré de trouver ici soleil et chaleur. Et la mer, d’une température agréable. La preuve ? Je me suis baigné. Déjà la veille, Mie m’avait fait envie, à la voir s’y prélasser, apparemment pas frigorifiée. Alors, le dernier jour, hop ? je l’ai accompagnée. Ce fut bien agréable. On devait quitter Samos le samedi matin à sept heures dix. A la demie, toujours aucun avion sur la piste. Enfin le voilà au loin, ronronnant du bruit de ses deux hélices, qui arrive d’Athènes. Débarquement, embarquement, on décolle à huit heures. Oh ! Ces heures d’attente en aéroport ou dans les avions ? Déjà, on avait attendu une heure à Athènes dans l’avion de Rhodes. Ce soir, on attendra une heure de plus que prévue dans la zone d’embarquement, puis encore une heure dans l’avion, au sol, et encore un quart d’heure en bout de piste avant de décoller. Avec le survol d’Epidaure de notre arrivée en Grèce, ça fait pas mal ! A Athènes, le nouvel aéroport des charters n’est pas très accueillant ; peu de sièges en regard de la foule présente, un bar et une boutique roi et reine de l’arnaque, et pas de consigne à bagages. Il nous faut pourtant attendre jusqu’au soir à six heures. On laisse nos sacs sous surveillance amie pendant que nous irons faire une petite virée en ville. Les vieilles rues du Plaka, l’Acropole vue d’en bas, et les halles, qu’il faut voir ! En se baladant parmi les côtelettes de toutes sortes alignées sans trop de précautions sur des étals en bois, les quartiers de viande tripotés par des bouchers cigarette aux lèvres, les carcasses d’agneaux dégoulinantes de sang, les cuisses de poulets entassées dans des cartons, on pensait aux conditions d’hygiène draconiennes imposées chez nous, à nos copains fromagers par exemple. Un petit coup de métro et nous voilà au Pirée. « C’est mythique », disait un français dans le bus. Autrefois symbole de départs vers des destinations lointaines et orientales, aujourd’hui, surtout plaque tournante des relations grecques inter-îles. Dernier gyros, dernier regard sur l’Acropole, sur la ville.  Embarquement. Décollage. Il fait nuit. Au loin, les lumières grecques s’estompent. Déjà, celles des ports italiens de l’Adriatique. Quelles îles pour l’an prochain ?


Margeride-Aubrac_1997

Lundi 4 août. 

Quatre jours pour une escapade sur deux plateaux qu’on aime, Margeride et Aubrac. Des pays que Bill, mon fils, a traversés sac au dos et bâton en main dans sa route vers Saint-Jacques. Il nous a noté des points forts sur les cartes : on marchera parfois sur ses traces. 

Des lieux privilégiés jalonnent le début de son chemin et du nôtre : l’église de Saint-Christophe-sur-Dolaizon globalement grise nais rehaussée de pierres teintées d’ocre, de pourpre, de bronze, de vieux vert, celle de Saint-Privat-d’Allier, sur son piton dominant le village, la chapelle de Rochegude qui surplombe la vallée. 

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On descend à Prades chercher un pont pour traverser l’Allier et nous voilà déjà à Saugues, porte des grands espaces du Gévaudan et de la Margeride. Jusqu’à Grandrieu, à vitesse tout petit v, on serpente entre paisibles pâturages aux formes douces et forêts de résineux sans doute cafis de bolets à la bonne saison. Peut-être serait-il intéressant de lancer une expédition-cueillette d’automne depuis notre camp de base de Chèn’. 

Un gentil petit hôtel de campagne nous accueille à Grandrieu, gros village du plateau. Il est encore temps d’aller marcher un peu sur les hauteurs. On passe juste sous le Roc de Fenestre. Envie d’atteindre son sommet, qui ne nous paraît pas trop lointain. Quelle agréable marche sur ce chemin qui serpente entre des herbages sauvages parsemés de quelques pins ! Les vaches sont quasiment en liberté dans leurs immenses enclos. On croise un jeune paysan qui rentre à la ferme tenant dans ses bras un veau d’à peine deux ou trois heures, nous dit-il. La jeune mère suit, un peu désemparée : c’est la première fois que pareille aventure lui arrive ! 

Bientôt, nous arrivons sur une sorte de vaste plateau avant le sommet rocheux final. Presque plus d’arbres, seulement des arbustes rabougris ça et là, de l’herbe fraîche, des fleurs le long du sentier que longe un ruisseau, absolument personne, le silence presque absolu, quelques frêles chants d’oiseaux, ciel bleu, sûr qu’un coin de paradis doit ressembler à ça… Peut-être avec quelques palmiers en plus… 

Mais il se fait tard, nos forces et la nuit prochaine ne nous permettront pas d’atteindre le sommet. Pas d’importance, ce moment édenien suffira à notre bonheur du jour. 

Ce soir, une chorale de Montpellier offre son récital de chants religieux en l’église du village, pleine de monde pour l’occasion. Les notes s’élèvent et résonnent sous la voûte romane. Ces chants, ces voix pures, ce silence religieux et recueilli, ces murs centenaires de vieilles pierres grises appellent au mystique. La religion chrétienne demande cet environnement. 

On rentre tard, sans bruit, pour ne pas réveiller la colonie de quatre ou cinq mamies qui prennent ensemble leurs vacances à l’hôtel. 

 

Mardi. 

On abandonne notre belle voiture toute neuve juste après Saint-Paul-le-Froid pour marcher sur une route presque déserte, main dans la main, mon bâton dans l’autre, bien sûr ! Si on rencontrait un loup, un tigre, un phacochère, ou un descendant de l’affreuse bête du Gévaudan, avec quoi défendrais-je ma belle ? 

Au loin, à trois kilomètres, le clocher de Chayla, notre but. Il est sensiblement à la même altitude que nous, une large cuvette nous en sépare, pâturages, petits bois, une rivière au plus bas de la dépression et la route qu’on voit musarder, descendant et remontant jusqu’à lui. Que va-t-on trouver dans ce village ? Je pense à Bill qui a dû en voir apparaître, des clochers, au cours de ses journées de marche. Quelqu’un aura-t-il envie de parler, pourra-t-on entrer dans une épicerie, un bistrot ? Des chiens japperont-ils à notre arrivée, ou pire, montreront-ils les crocs ? Des rideaux bougeront-ils imperceptiblement sur notre passage avec des yeux cachés derrière qui nous regarderont passer sans vouloir se montrer ? 

A l’entrée du village, un jeune en train de rejointoyer les murs de sa ferme. Je le regarde travailler quelques secondes et j’engage la conversation, technique : matériaux, matériel… Son père arrive, notre âge, on blague bien un quart d’heure, de tout, de rien, de leur travail à la ferme, du nôtre avant, de nos quartiers difficiles, de la vie ici… Plaisir d’échanger quelques phrases anodines mais essentielles. 

Il faut monter dur jusqu’en haut du village pour trouver l’église. Sur le porche, le Mémorial de 14-18 avec les photos sépias des pauvres gars fauchés là-haut, dans l’est, en pleine jeunesse, à Verdun ou à Craon. Ils sont bien une dizaine, chiffre énorme pour un si petit village, à ne pas avoir revu leurs paysages aimés. 

Comme ma Mie est un peu fatiguée et qu’il ne faut pas trop tirer sur la corde, je la laisse Chez Huguette devant une tasse de café et je repars seul chercher la voiture, trois kilomètres à vitesse presque sportive. 

A Châteuneuf-de-Randon, souvenir de Du Guesclin qui y trépassa, terrassé par une congestion pulmonaire en plein mois de Juillet. Pauvre homme : sur la route du rapatriement dans sa Bretagne natale, on abandonna ses entrailles au Puy, sa chair à Montferrand, ses os à Saint-Denis pour finalement conduire seul son cœur à Dinan. C’est pas une vie pour un mort d’être ainsi dispersé aux quatre coins du pays et d’avoir à rassembler tous ses morceaux pour revivre son passé ! 

A Mende, encore un coup de chance, un récital d’orgues est donné en la cathédrale, voix célestes et, boum, boum, boum, basses ronflantes. Majestueux… 

 

Mercredi. 

Aumont-Aubrac abandonné dans sa vallée, les dernières forêts accrochées aux pentes du massif traversées, voilà l’espace, voilà la solitude, voilà le silence, voilà l’Aubrac…

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Chut ! L’Astra l’a compris qui ronronne doucement, ayant d’elle-même réduit sa vitesse. Rien à expliquer. Il faut par soi-même suivre les petites routes pour comprendre, s’arrêter, regarder, sentir, repartir. Et marcher. Ce qu’on fera sur une draille légèrement montante parmi les pâtures piquetées de petites fleurs frêles mais solides des montagnes. 

Aujourd’hui, notre bonheur est là, dans ces prairies sauvages infinies. 

 

L’Aubrac, c’est un pays magique où, simplement en levant le bras, tu peux toucher le ciel, et donc l’infinité. 

 

 image52.jpg Après l’orage…

Je n’échangerai pas, je le jure, notre casse-croûte du Moulin de la Folle, sur un chemin désert dominant les étendues ouvrant au rêve contre un repas mitonné par Troigros. (Tous comptes faits, je prendrais bien les deux !) 

Le soir, dans la vieille église de Sainte-Urcize et grâce à une toute petite pièce de dix francs, Mie enchanta l’assistance présente d’un son et lumière divin. On pouvait alors monter dormir tranquille sous les toits de la chambre d’hôtes de chez Valette, au cœur du village. 

 

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Jeudi. 

 Jusqu’à Laguiole, encore une route des Merveilles comme on en trouve quelques-unes sur le plateau. Là, visite, dégustation et provision de tome à la Coopérative, un aligot sur la terrasse d’un bistrot de l’intérieur du bourg où j’apprends par des clients discutant au comptoir que le champion local n’a perdu que de 9 quilles devant le champion de France. J’aurais bien aimé assister à ce tournoi de quilles. 

La route du retour, par Fournels, sera moins prenante, on a trop de belles images dans la tête. 

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A Saugues, on boucle notre circuit, notre demi sur la même terrasse de bistrot qu’à l’aller, voilà trois jours, encore agressés par les guêpes, féroces et multiples cette année.


Poèmes épars_5

À/MON/FILS

 

mon petit lapinot de la Lune, mon petit prince roux,

ô mon renard bleu des Neiges, mon petit/Soleil.rose.en.forme.de.cœur,

tu sais, je t’ai attendu si longtemps ;

j’ai traversé pas-à-pas un long désert de 13 ans avec des épines aux pieds,

des piquants de-cactus-à-tous-les-doigts ;

j’ai cherché longtemps ta maman, car c’est toujours

le papa qui choisit la maman & la maman qui choisit le papa !

J’ai mis 13 ans à trouver ta mère, ta mère-couronnée.de.perles !

& de roses roses, ta mère belle-comme-une-vierge-de-Dürer, 

solide comme une statue d’Afrique,

ta maman blonde & rieuse & danseuse & joyeuse,

avec ses/2/longues/nattes à papillons de couleurs

ta mère qui chante & musique & peint et brode et cuisine

& adore la pâtisserie, 

ta mère qui vient de l’Océan-du-Nord, ta mère si

BONNE !…

 

nous.nous.sommes.endormis.à.la.sortie.de.mon.petit.désert.de.13 ans

& nous t’avons fait (t’avons rêvé) t’avons construit, 

à bons coups de langue & de baisers/ à-bons-coups-de-corps/

à/bons/coups/de/cœur/ à bons coups de sourire/

à bons coups de paroles & bonté, ô cette tendresse !

36 semaines plus tard, tu ! as ! sauté ! dans ! nos ! bras !

dans ! nos baisers, dans le galop de notre triple-cœur.

Nous sommes radieux,

car tu es largement ce que nous avons fait de + beau, sur la

t  e  r  r  e !

 

Jean-Paul Klée

 

*****************************

 

Au centre exact de la clairière

Une fois par millions d’années

La lumière toute se condense

Dans l’étincelle d’un papillon.

 

Jean Mambrino

 

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Au petit bonheur

 

Rien qu’un petit bonheur, Suzette,

Un petit bonheur qui se tait.

Le bleu du ciel est de la fête

Rien qu’un petit bonheur secret.

 

Il monte ! C’est une alouette

Et puis voilà qu’il disparaît.

Le bleu du ciel est de la fête

Il chante, il monte, il disparaît.

 

Mais si tu l’écoutes, Suzette,

Si dans tes paumes tu le prends

Comme un oiseau tombé des crêtes,

Petit bonheur deviendra grand.

 

Géo Norge

 

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Avec ses quatre dromadaires

Don Pedro d’Alfaroubeira

Courut le monde et l’admira.

Il fit ce que je voudrais faire

Si j’avais quatre dromadaires.

 

Guillaume Apollinaire

 

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Douze ans

 

Trompée par les reflets de ses douze bougies

qu’elle avait prises pour des étoiles,

Francine s’engloutit dans la nuit blanche et ronde

du gâteau meringué nappé de chantilly

et dansa douze fois, légère,

au bout du monde.

 

Et quand elle revint

deux paillettes de neige

brillaient dans ses yeux.

 

Christian Poslaniec

 

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Egocentrisme

 

Je m’attendais au coin de la rue

j’avais envie de me faire peur

en effet lorsque je me suis vu

j’ai reculé d’horreur

 

Faisant le tour du pâté de maisons

je me suis cogné contre moi-même

c’est ainsi qu’en toute saison

on peut se distraire à l’extrême.

 

Raymond Queneau

 

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Il n’y avait rien. Il y eut quelque chose. Il n’y a plus rien.

Si le néant était demeuré noir, je ne le conterais. Mais pour un temps, il devint clair.

C’est ce passage du noir au noir à travers la lumière que je chante.

Ecoutez mon histoire, elle va de la mort à la mort, mais j’ai vécu.

Elle va de la laideur à la laideur mais sans empêcher la foudre de couronner la beauté le simple temps de sa mort ardente.

La pierre roule le long de la pente.

 

Alain Borne

 

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Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir,

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture 

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S’indignèrent, et Jeanne a dit d’une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce,

Je ne me ferai plus griffer par le minet.

Mais on s’est récrié : – Cette enfant vous connaît ;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. À chaque instant

L’ordre est troublé par vous ; le pouvoir se détend ;

Plus de règle. L’enfant n’a plus rien qui l’arrête.

Vous démolissez tout. – Et j’ai baissé la tête,

Et j’ai dit : – Je n’ai rien à répondre à cela,

J’ai tort. Oui, c’est avec ces indulgences-là

Qu’on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu’on me mette au pain sec. – Vous le méritez, certes,

On vous y mettra. – Jeanne alors, dans son coin noir,

M’a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l’autorité des douces créatures :

- Eh bien, moi, je t’irai porter des confitures.

 

Victor Hugo

 

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La môme néant

 

(Voix de marionnette, voix de fausset, aiguë, nasillarde, cassée, cassante, caquetante, édentée.)

 

Quoi qu’a dit ?

-A dit rin.

 

Quoi qu’a fait ?

-A fait rin.

 

A quoi qu’a pense ?

-A pense à rin.

 

Pourquoi qu’a dit rin ?

Pourquoi qu’a fait rin ?

Pourquoi qu’a pense à rin ?

 

- A’ xiste pas.

 

Jean Tardieu

 

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Le mètre étalon

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

Il se hérisse d’aiguillons violets

Il salive contre la visite

D’un légat des barbets de Melbourne

Pourtant tenu en laisse par un chat des neiges.

 

Le mètre étalon s’est roulé en boule

A l’image de cet oursin très rare

Nommé parfois testicule d’évêque,

 

Ni la vue ni l’odeur de ses juments favorites

Ni les coups de fouet de ses gardiens

Ne parviennent à lui rendre la longueur légale.

 

André Pieyre de Mandiargues 

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